Passeurs de Freud

Aujourd’hui, la Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud, traduction en langue anglaise de tout l’œuvre de Freud, fait mondialement référence en psychanalyse. Pourtant, rien n’allait de soi. Avec un humour tout britannique, Henriette Michaud, spécialiste de Shakespeare et psychanalyste, nous fait découvrir, dans un essai qui se dévore comme un roman, les vicissitudes, parfois cocasses, parfois homériques, qui ont conduit en 1966 à l’aboutissement de cette prodigieuse aventure éditoriale.


Henriette Michaud, Freud à Bloomsbury. Fayard, coll. « Ouvertures », 288 p., 21,50 €


Le livre d’Henriette Michaud nous fait notamment découvrir la manière subtile dont le grand Viennois a contourné les prétentions d’Ernest Jones, le fondateur de la Société britannique de psychanalyse, à faire préemption sur les traductions et l’édition de ses écrits, pour lui préférer deux jeunes inconnus, James et Alix Strachey. Tout commence par une grande rencontre : celle de Freud et du premier de ces inconnus, James Strachey, qui arrive sur son divan en 1920. Il est venu passer un an à Vienne avec Alix, qu’il vient d’épouser, pour s’y faire analyser et compléter sa formation en vue de devenir lui-même psychanalyste : belle manifestation d’anticonformisme pour cet ex-journaliste, banni de nombreux cercles en raison de ses positions pacifistes pendant la Première Guerre mondiale.

Freud à Bloomsbury, d'Henriette Michaud : passeurs de Freud

La psychanalyse fait encore peur à cette époque et suscite l’hostilité, même dans les milieux avancés. Freud, séduit par leur immense culture, embauche aussitôt les jeunes mariés pour traduire son article « Un enfant est battu » et ses cinq études de cas. Anglophone et anglophile, il discute chaque dimanche avec eux des termes à retenir pour nommer ses concepts. Grâce à leurs amis Leonard et Virginia Woolf, les premières traductions des Strachey, comme les suivantes, verront le jour sur les toutes nouvelles presses de la Hogarth Press. En effet, les Woolf, comme les Strachey, habitent depuis une quinzaine d’années le quartier londonien où se sont retrouvés plusieurs anciens de Cambridge : Bloomsbury. Ils se retrouvent chez les uns et les autres pour boire un chocolat chaud et discuter littérature, art, politique, philosophie ou économie avec leurs amis, voisins ou colocataires Maynard Keynes, Bertrand Russell, Roger Fry, Vanessa Bell ou E. M. Forster, pour ne citer que quelques-uns des plus célèbres.

S’appuyant sur de nombreux extraits de correspondances, Henriette Michaud nous montre comment, au décours des relations amicales et amoureuses de cette petite communauté, Bloomsbury est devenu le creuset bouillonnant de la modernité en maints domaines. Des personnages devenus historiques font l’objet, dans les échanges de lettres, d’anecdotes burlesques racontées avec verve. On y voit ainsi le bon docteur Winnicott, l’un des tout premiers analysants de James Strachey, oublier systématiquement de payer ses premières séances d’analyse tandis que retentissent, dans toute la maison, les entrechats d’une danseuse des ballets Diaghilev, la petite amie de Keynes (oui, celui de la politique keynésienne du New Deal)…

Freud à Bloomsbury, d'Henriette Michaud : passeurs de Freud

Henriette Michaud relate avec bonheur comment Alix Strachey, partie un an à Berlin pour se faire analyser par Karl Abraham après sa cure interrompue avec Freud, rencontre Melanie Klein dont, entre deux bals costumés, elle prépare la venue et les conférences à la British Society of Psycho-Analysis, avant l’implantation définitive de Melanie Klein à Londres. Un vent de liberté souffle sur les recherches et les avancées de ces analystes intrépides et passionnés. Henriette Michaud raconte fort à propos, en nos temps de normalisation à outrance, qu’« en 1959, lors d’une cérémonie qui le faisait membre honoraire du British Institute, James Strachey fit un discours remarqué et semble-t-il fort spirituel au cours duquel il rappela, avec sa modestie habituelle, que s’il avait dû se former à la psychanalyse selon les normes désormais en vigueur à l’Institut, il n’aurait pas eu la moindre chance d’y être admis ». Alors la Standard Edition n’existerait tout simplement pas.

Cinquante ans de vie commune ont permis à James et Alix Strachey d’achever ce monument, magnifique héritage psychanalytique. Laissons le dernier mot à Henriette Michaud, elle-même vibrante et vivante « passeuse » : « Par le truchement de ces deux passeurs de Freud en langue anglaise nous est parvenu, cent ans après, un peu de l’éclat de Bloomsbury. »

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