L’insistant tremblement de la vie

Dans une poignante polyphonie poétique revenue du silence de la sidération, le galeriste malien Amadou Chab Touré témoigne de « l’écume des vies guerrières » et de l’émiettement des souvenirs et du dire qui survient après le passage du « vent rouge » de la terreur dans une petite cité du nord du Mali.


Chab, Le livre d’Elias. La Sahélienne, 128 p.


Que vaut la vie quand elle n’est plus la vie, quand un époux chéri repose, défunt, au creux d’une maison dévastée, quand un fils a disparu, quand une toute petite fille s’éteint sans bruit au creux du bras de sa mère, quand « l’horreur [a couru] le long des rues désertes », hantées par le passage de « vandales », « guerriers barbus » et autres « brigands drogués », quand un jeune homme lui-même criminel se souvient qu’il fut, quelques années auparavant, une victime épouvantée ? À ces questions déchirantes, Le livre d’Elias de Chab apporte la réponse têtue d’un témoignage en tessons dépareillés, accompagnée en sourdine du bruissement des histoires jamais tues d’une petite ville du Sahel, résonnant naguère des éclats de rire des jours de paix.

Cet entêtement, c’est celui de la vie nue, parce qu’« il faut aimer la vie, même lorsqu’elle n’est plus rien d’autre que peur et silence ». C’est celui des souvenirs comme autant de « petites choses banales qui insistent », la coupe de champagne offerte à une fille rieuse aux cheveux pourpre, une photo en habits de mariée restée sur un guéridon, le murmure des livres qui entourent Elias, « réfugié » parmi eux dans la chambre la plus étroite de sa maison, guettant son chien qui s’appelle Miles.

Là, il se souvient encore de la lumineuse Tante Fo, celle qui a bâti comme elle l’entendait son existence, celle qui aimait rire et jouer du violon, léguant à son neveu « une vie pleine de poésie, de musique et de rires ». Il reçoit la visite de ses morts, en des récits de rêve intercalés parmi ses propres dits, parmi ceux de Hâ, l’ancien chef de milice Terkaa également époux et père aimant, celui du meurtrier de Hâ, le « jeune homme au chèche » qui avoue pourtant à sa victime « écoute[r] la musique de [s]es empreintes dans les plis du sable », le dit d’Atma aussi, veuve de Hâ, jeune mère de famille éprouvée mais aussi figure de résistance à travers l’art. Atma est en effet sculptrice, « pil[ant] la chamotte, pétri[ssant] l’argile » à l’instar d’une Seyni Awa Camara, d’un Amahiguéré Dolo. Quand elle disparaît à son tour, « mille et une statues de terre » demeurent sur son chemin, à scruter la surface du fleuve.

Le livre d’Elias, de Chab : l'insistant tremblement de la vie

Chab Touré © D.R.

Le choc provoqué par l’entrée des djihadistes dans Tombouctou en avril 2012, les destructions de mausolées, les exactions et les exécutions sommaires, la mainmise et la terreur exercées sur une société se percevant jusqu’alors comme paisible et tolérante, avaient déjà donné lieu à deux romans publiés l’un et l’autre en 2014 : La route des clameurs du Malien Ousmane Diarra (Gallimard) et le premier roman d’un jeune Sénégalais rendu désormais célèbre par son prix Goncourt, Terre ceinte de Mohamed Mbougar Sarr (Présence africaine). Au centre de ces deux récits, décrivant l’emprise de la violence sur des sociétés qu’elle déstructure en profondeur, se posait déjà la question des résistances qu’il est possible d’opposer à ces brutales entreprises totalitaires.

Le livre d’Elias ne relate que par éclats d’effroi la terreur armée dans le nord du Mali, se concentrant plutôt sur les désarrois de l’après et une dévastation qui investit chaque pan de l’existence, jusqu’au langage : « Les mots vous abandonneront à votre insu parce qu’ils se rendront compte de la misère et de la pauvreté de ce que vous leur faites dire. […] Les mots s’en iront déçus et dégoûtés de vous. Ils s’en iront et le jour du silence arrivera vers vous, à votre insu… ». S’il partage avec La route des clameurs le recours, en réponse à l’obscurantisme et à la barbarie, au geste artistique (le père du narrateur du troisième roman d’Ousmane Diarra était peintre et, quant à Elias, il est né « au bord de l’Atlantique » dans une « maison de peintres et de plasticiens » qui peut rappeler certains collectifs d’artistes dakarois), il se distingue de ces précédents tableaux des ravages du djihadisme au Sahel par une méditation aiguë sur les retentissements intimes d’une catastrophe collective à laquelle chacun a pris part, celle d’un « pays malade », d’un « pays médiocre qui se laisse traverser par les brigands drogués ».

Pour ce faire, Chab emprunte les voies, non de la fiction réaliste, mais d’un récit poétique interrogeant autant l’assèchement du langage résultant du désastre que les pouvoirs persistants de la mémoire, de l’imagination et de ce même langage. Portant en épigraphe une citation de Roland Barthes empruntée au Plaisir du texte, Le livre d’Elias est composé d’une dizaine de chapitres dont les titres instaurent en premier lieu une rythmicité entêtante comme pour mieux la casser ensuite : d’abord une succession de « jours » (de la pluie, du silence, du vent, de la rumeur… puis un « jour sans nom ») avant que tombe « la nuit de la lune », que survienne « le voyage » puis que deux personnages éponymes ne dessinent fugacement les scènes de leur courte existence, mêlées à la parole intérieure d’Elias  : le fils de Hâ ; Atma, sa veuve. À la fin, proclame Elias, « les rêves des hommes continueront de couler dans les eaux d’ici », le fleuve Blessure, autrement dit le Djoliba, plaie vive dans le grand corps du pays meurtri, le monde des eaux sur lequel règne « Harakoy, la mère des eaux [qui] veille sur les âmes des morts ! ».

Dans Lire Lolita à Téhéran (Plon, 2004), où elle témoigne de son expérience de professeure de littérature anglo-américaine aux premiers temps de la révolution islamique en Iran, Azar Nafisi explique qu’elle a assisté au cours de ces années à la transmutation implacable des mots en réalités, et elle dépeint l’entrée consécutive dans le silence d’un compagnon de déroute, brillant intellectuel qu’elle surnomme « le magicien ». Au Mali, le « pays des Sudans, marcheurs sur toutes les routes verticales du monde », les mots se sont aussi brutalement mués en réalités empruntant aux cauchemars leur matière. Le phrasé tout à la fois régulier et discontinu du récit rend compte de la défamiliarisation radicale produite par cette transformation, tout en persistant à charrier la « voix rouillée du muezzin », la gaieté de la Tante Fo, l’argile des « portraits ouvragés » pétris par Atma, autant d’éclats de mémoire que produit obstinément, en un « chant silencieux », la magie de la vie.

Le livre d’Elias, de Chab : l'insistant tremblement de la vieL’auteur de ce pénétrant récit poétique, né à Goundam dans le Sahel malien, philosophe de formation, a enseigné l’esthétique à l’Institut national des Arts de Bamako, une pépinière de talents pour la musique, le théâtre et les arts plastiques. Par la suite, il est devenu galeriste en jouant un rôle culturel pionnier à travers la galerie Chab, exposant notamment à Bamako la jeune photographie africaine, puis la bien nommée galerie Carpe Diem. La première de couverture du Livre d’Elias reproduit un dessin du sculpteur dogon Amahiguéré Dolo, intitulé « giri yeni », « force de regard ». L’ouvrage est publié par les éditions La Sahélienne, fondées en 1992 à Bamako par un autre homme de culture, l’écrivain Ismaïla Samba Traoré. Après avoir remporté le prix de l’Union européenne pour un premier roman à la Rentrée littéraire du Mali en mars 2021, Le livre d’Elias a cet automne mené son auteur à la rencontre de nouveaux publics au Salon africain du livre de Genève, à la galerie Atiss de Dakar. Gageons qu’il poursuivra sa route en touchant bientôt plus de lecteurs encore, de part et d’autre de la Méditerranée. On imagine aussi volontiers porté à la scène, où il pourrait délivrer sa pleine puissance d’émotion, ce chœur parlé dans le silence de voix intérieures.


Cet article a été publié sur Mediapart.

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