Riga, mosaïque de cultures

La romancière italienne d’origine lettone Marina Jarre (1925-2016) est l’auteure d’une œuvre importante dont I padri lontani constitue sans doute la pièce maîtresse. Réédité en Italie cette année après avoir été traduit aux États-Unis et en Espagne, ce texte de 1987, qui interroge de manière singulière l’identité, les frontières, le temps et la mémoire, mériterait d’être connu du public français tant il bouscule les conventions du récit autobiographique.


Marina Jarre, I padri lontani. Bompiani, 192 p., 12 €


Marina Jarre, dite « Mikki », naît à Riga en 1925 d’un père juif letton et d’une mère italienne d’origine française et vaudoise, grande traductrice du russe. La fillette grandit au cœur de cette mosaïque de cultures et d’identités – allemande, russe, polonaise, suédoise, juive – qu’est la Lettonie d’alors, tissée de fractures et de tragédies à venir : le divorce de ses parents, qui déterminera son exil, et le spectre de la Shoah.

De langue maternelle allemande, Mikki observe, avec une conscience de soi et de l’espace très précoce, les adultes « qui n’ont pas peur, c’est la différence entre eux et nous », et les fragments d’identité que l’environnement historique et familial commence à déposer en elle. Le langage, la femme qu’elle va devenir, tout est en train de se construire et continuera de se construire au fil de ce lent travail de recréation du passé auquel elle se livre en écrivant, travail initié très tôt par un journal. Car rien n’est jamais définitif ni enfermé dans des frontières géographiques ou temporelles ; certes, enfant, « on lui a dit » qu’elle était lettone et chrétienne, mais elle n’a « pas compris qui était Jésus-Christ », et les mots de son père, dans une lettre découverte des années plus tard, destinée à elle et sa sœur, lui disaient : « souvenez-vous que vous êtes juives ».

La narration de Marina Jarre, la distance entre son sujet – elle-même – et le récit dans lequel elle l’inscrit, rendent palpables cette permanence du passé dans le présent, ce flux et reflux de mémoire. À soixante-dix ans d’écart, l’écrivaine qu’elle est devenue l’exprime avec une précision dénuée de tout pathos. De son père, qu’elle verra pour la dernière fois à l’âge de douze ans, et dont elle apprendra qu’il a été fusillé en novembre 1941, à Riga, parce que juif, elle écrit : « Je ne sais presque rien de lui. Je n’en ai que des souvenirs d’enfance épars. J’ignore comment ma mère et lui se sont rencontrés, à la fin je n’ai pas su pourquoi ils se sont mariés, je ne connais pas la date de sa mort, celle de sa naissance, je l’ai retrouvée dans les papiers du divorce. » Avant d’y revenir une centaine de pages plus loin, dans la dernière partie du livre, consacrée à l’âge adulte : « Sa mort est restée dans ma vie comme un germe caché, et au fur et mesure que je vivais et vieillissais, elle a grandi dans mon souvenir, pas autrement qu’un long amour ; nourri aussi de la tendresse pour les jeunes corps de mes fils […] de là est née, bien que tard comme à mon habitude, ma pitié adulte, comme naissent du jasmin noueux les racines pour retourner à la terre qui leur a donné naissance. Uniques racines que je reconnais miennes ».

I padri lontani, de Marina Jarre : Riga, mosaïque de cultures

Marina Jarre © New Vessel Press

À dix ans, Marina quitte Riga avec sa sœur et sa mère pour Torre Pellice, dans le Piémont des vallées vaudoises, terres « hérétiques » durement frappées par les persécutions religieuses. Elle y retrouve sa grand-mère maternelle. C’est là que le temps, thème qui innerve le récit et relie ses trois parties, « entre dans sa vie ». « Le temps me donna pour la première fois un passé, une épaisseur dans laquelle m’immerger […] ; l’histoire de mon enfance était ce qui me restait de mon existence précédente puisque en l’espace de quelques semaines, je changeai de pays, de langue et de milieu familial ». Marina vécut un long corps-à-corps avec l’italien (« l’esperanto dans lequel je commençai à écrire »), qui deviendra la langue dans laquelle elle écrira, des années plus tard, installée à Turin, enceinte du premier de ses quatre enfants.

Le temps de la guerre, la période fasciste, la résistance : la narratrice les observe « arrêtée sur le seuil » de sa propre personne. C’est peu à peu que se fait jour un sentiment de pitié, qui l’éloigne de ce « récit intérieur » dont elle est prisonnière ; ce sentiment lui est révélé par l’émotion d’un professeur antifasciste à l’annonce de la mort d’un de ses compagnons. Puis la colère, en voyant depuis le tram des fascistes pendus, d’autant plus grande qu’elle se sent « impuissante, une colère davantage attisée par les immondes pancartes accrochées aux pendus que par la vue de leurs visages cireux de marionnettes ». La pitié et la colère (titre de la seconde partie du récit) l’extirpent de l’enfance, tout comme le cri d’un petit garçon dans la nuit, tué par les Allemands en fuite à la fin de la guerre, brise la distance entre elle et le monde alentour : « Je m’étais mise tout à coup à pleurer, mais les larmes qui baignaient mon visage […] ne venaient plus de mes livres ni de mon enfance désormais pétrifiée, elles jaillissaient de mon corps pour la première fois conscient de soi ».

Avec le même regard implacable, Marina Jarre évoque dans la dernière partie sa vie de mère, de professeur de français dans une école de la banlieue turinoise, de couple puis de veuve ; ses rapports difficiles avec sa propre mère dont elle se cache pour écrire ; la vieillesse et les mutations de son imagination et de son intelligence ; et la mort, évoquée avec ironie (« qu’il me soit consenti de mourir comme le chat siamois qui, après un déménagement, se réfugia dans une vieille armoire et y attendit la mort […] il ne mangea plus, ne pissa plus […] À la fin, la pierre tombale avec le nom et la date – toujours sur l’armoire, bien sûr – ne serait-ce que pour contenter ceux qui nous survivent »), Marina Jarre revenant, avec cette même fluidité, au passé qu’elle se met soudain à conjuguer au présent, à la découverte timide de la sexualité, et au moment où elle prend possession de son propre corps (« En tant que femme, il m’a fallu naître de moi-même, j’ai accouché de moi en même temps que j’ai accouché de mes enfants »).

C’est dans cette dernière partie que le titre du roman révèle sa signification. La « bâtarde sans histoire […] qui efface, telle un Indien, ses propres traces » croit retrouver dans les vallées vaudoises de ses ancêtres maternels, terres de luttes et de persécutions, le sentiment de sa propre histoire. « À travers les femmes, ce sont les pères qui m’ont rejointe en marchant sur le sol de pierres et qui m’ont consigné les fragments rocailleux de leur hérédité […] N’était-ce pas le père que ma mère devenue vieille craignait en moi, n’était-ce pas aux pères en elle que j’étais infidèle ? »

Aussi provisoire que sa propre identité, fragilité tantôt soufferte tantôt revendiquée, la « patrie » de Marina Jarre est un tissu de sensations et de faits réels. Un monde de frontières toujours ouvertes, « un ventre d’ombre inhospitalier mais familier », que sa langue intense et précise, faite d’intuitions pénétrantes et d’éclats poétiques, comme son travail de mise à distance – « je ne pleure ni ne m’étonne, je raconte » –, parviennent à restituer au lecteur. En faisant de la « perte ou [de] la reconquête permanente de soi », selon l’expression de Claudio Magris à son propos, la matière vivante de son récit, Marina Jarre, témoin de l’Histoire et de son propre chemin, fait de cette autobiographie la chronologie intime de toute vie.

« Marina Jarre est un grand et long mystère », écrit Marta Barone, préfacière de cette nouvelle édition de I padri lontani. Auteure de seize livres, pour la plupart édités par la prestigieuse maison Einaudi, parmi lesquels Ritorno in Lettonia (2004), qui poursuit son autobiographie en partant sur les traces de son père, a été récompensé par le prix Grinzane Cavour, Marina Jarre est toujours inconnue du public français. La réédition de ce texte devrait être l’occasion de la traduire enfin en français.

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