Bathos-Care (4)

« Prenez soin de vous » en portugais

Lors du confinement de printemps, Tiphaine Samoyault a proposé aux étudiants de master qui suivaient avec elle un séminaire autour de la traduction de réfléchir aux différentes manières de traduire l’expression que l’on entendait alors partout : « Prenez soin de vous ! » A-t-elle des équivalents dans toutes les langues ? Quelles connotations porte-t-elle ? Que nous dit-elle, chaque fois, des relations humaines et du souci de l’autre ? Est alors né le projet Bathos-Care (de Bathos : figure de la gradation) grâce auquel une expression superficielle peut prendre un sens profond.

Collectif « Prenez soin des traductions » : Ana Aleksovska, Maéva Boris, Yue Shu Chen, Emna Issaoui, Jiyoung Jung, David Keclard, Theodore Kellog, Lisa Kuznetsova, Xiuqan Li, Louis-Atom Molinier, Louis Muhlethaler, Kai Hong Ng, Michaela Rumpler, Tiphaine Samoyault, Pierre Stapf, Arjeta Vucaj.

Bathos-Care : traduire prenez soin de vous Tiphaine Samoyault En attendant Nadeau

Prédelle (Crossing) d’Agnès Thurnauer (2020). Photo : Alberto Ricci

« Toma conta » ; « cuide se » ; « fique be » ; « fica com deus » : voilà quelques façons de dire en portugais « prenez soin de vous ».

Dans ces expressions circulent différents enjeux communicationnels qui, du côté du locuteur, impliquent des choix pragmatiques (que peut mon discours sur l’état de cette personne pour qui je me fais du souci ?) et éthiques (jusqu’à quel degré mon souci peut-il envahir l’autre ?), et, du côté du récepteur, engagent sa liberté (dois-je accepter toutes les formes de care, même celles qui m’emprisonnent dans une injonction au bien-être ?).

Il est possible d’explorer ces formules selon une gradation, des formules les plus littérales, celles qu’un outil de traduction automatique comme Deep-L nous proposerait par exemple, qui sont également les plus incisives et efficaces en discours, à une formulation plus éloignée de la lettre, mais plus proche d’un souci altruiste.

« Cuide se », en portugais, « prenez soin de vous », en français, indique Deep-L. Il s’agit de la formule la plus lexicalisée et impersonnelle que l’on puisse choisir, comme s’il existait un degré zéro du souci, celui qu’on lance comme un « bonne journée ». Cette expression courte de l’ordre de l’interjection n’est pas sans en rappeler une autre très répandue, « cuidado », que l’on crie comme mise en garde, au moment de traverser la rue, par exemple, ou quand une casserole pleine de lait bouillant s’apprête à déborder. On passe ainsi du care au careful ! Ce déplacement montre l’urgence phatique propre à ces expressions courtes qui prennent aussi peu de temps à être prononcées qu’il en faut pour être en danger.

« Tomar conta » en portugais, « s’occuper de », « veiller », « prendre garde », en français, indique Deep-L. Mot à mot, on traduirait la périphrase verbale par « prendre compte », ou « prendre des comptes », ou, pour franciser davantage, « prendre en compte ». Autant de formules qui introduisent le vocabulaire de la dette et des comptes que l’on rend à celui qui en attend. L’interlocuteur à qui l’on dit de prendre soin de lui possède ainsi sa part de responsabilité dans cet échange où le soin devient une monnaie : tu me dois d’aller bien.

On retrouve cette part de responsabilité qui engage le récepteur dans les situations où, en portugais, « tomar conta » devient « garder » ou « surveiller » quelqu’un, un enfant en baby-sitting, par exemple, ou une petite sœur. « Occupe-toi de ta sœur », ou même « occupe-toi bien de ta sœur », selon l’intonation et l’insistance sur les mots ; autrement dit, on entre dans un champ vertigineux où le souci de l’autre se redouble d’un niveau supplémentaire de souci, celui de bien se soucier : prends soin de prendre soin d’un autre.

« Fique bem », en portugais, « take care » ou bien « be all right » en anglais, indique Deep-L. La traduction est moins intuitive en français : « sois bien » ou « reste bien », littéralement, fasse que tu ailles bien si l’on veut rendre l’expression plus naturelle, quoique toujours assez vieillotte et grandiloquente dans l’emploi de ce subjonctif. Cette formule n’engage pas le récepteur de la même manière que dans les cas précédents. Jusqu’ici, les traductions prenaient en effet une forme active : avec « cuidar », « tomar conta », on engage l’autre dans un acte, c’est à lui que revient la décision de faire ce qui doit se faire pour aller bien. Tandis que lorsqu’un cri du cœur s’exclame « va bien » ou « sois bien », cet interlocuteur n’a plus à fabriquer les moyens de son propre soin, il lui revient simplement d’en être le produit. Le caractère processuel du fait de prendre soin est alors estompé pour insister sur le résultat.

Cette formule a cependant l’avantage d’assurer de nombreuses garanties pour les anxieux : sa valeur performative est rassurante pour quiconque refuse de perdre le contrôle sur ce qu’il aime et ne s’autorise pas l’ombre d’un doute quand il s’agit de la santé de son entourage. Le gain sur le plan pragmatique est donc indéniable, mais ce bénéfice suppose d’amoindrir le degré de participation de l’autre dans cet échange de bons procédés curatifs.

Tout repose ainsi sur un choix : faire celui de l’efficacité pratique, rassurante pour soi, ou celui de la retenue, bienveillante pour l’autre. On parle de retenue car il s’agit bien de renoncer à transformer l’autre en casserole de lait bouillant ou en enfant qu’on aurait sous sa garde. Le care suppose en partie une perte de contrôle.

« Fica com Deus », en portugais, « restez avec dieu », en français, indique Deep-L. L’expression consacrée en français serait plutôt « que Dieu te garde », mais son caractère idiomatique n’est pas du tout le même qu’en portugais où le mot « Dieu » parcourt, de manière transparente, la plupart des expressions du quotidien. Ainsi l’expression « fica com Deus », formule que l’on emploie au moment de se quitter pour se souhaiter le meilleur, est-elle très courante dans la conversation ordinaire, .

Littéralement, on enjoint à l’autre, au moment de son départ, de rester là où il sera en sécurité, là où il est possible qu’on prenne soin de lui, sous le regard d’un dieu. Comme dans les expressions précédentes, on retrouve une forme d’injonction car on exige bien quelque chose du récepteur. Mais cette fois, on ne réclame pas une prise en compte ou une attention particulière, ou encore un résultat effectif, on prie simplement l’autre de rester. Plutôt qu’une sommation, c’est finalement un appel à se rendre disponible au soin.

En somme, ces différentes traductions et les rêveries associatives qu’elles occasionnent continuent de montrer la circulation récurrente qu’il y a entre « sollicitude » et « mise en garde ». Le parcours de ces formules met également en avant un certain rapport au temps, entre le sentiment d’urgence que suscite l’angoisse face à l’imminence d’un danger pour l’autre et la retenue que l’on opère sur ce sentiment invasif pour laisser à l’autre la place qu’il faut pour prendre soin de soi. M.B.


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