Bathos-Care (2)

« Prenez soin de vous » en allemand (dialogue)

Lors du confinement de printemps, Tiphaine Samoyault a proposé aux étudiants de master qui suivaient avec elle un séminaire autour de la traduction de réfléchir aux différentes manières de traduire l’expression que l’on entendait alors partout : « Prenez soin de vous ! » A-t-elle des équivalents dans toutes les langues ? Quelles connotations porte-t-elle ? Que nous dit-elle, chaque fois, des relations humaines et du souci de l’autre ? Est alors né le projet Bathos-Care (de Bathos : figure de la gradation) grâce auquel une expression superficielle peut prendre un sens profond.

Collectif « Prenez soin des traductions » : Ana Aleksovska, Maéva Boris, Yue Shu Chen, Emna Issaoui, Jiyoung Jung, David Keclard, Theodore Kellog, Lisa Kuznetsova, Xiuqan Li, Louis-Atom Molinier, Louis Muhlethaler, Kai Hong Ng, Michaela Rumpler, Tiphaine Samoyault, Pierre Stapf, Arjeta Vucaj.

Bathos-Care : traduire prenez soin de vous Tiphaine Samoyault En attendant Nadeau

Prédelle (Crossing) d’Agnès Thurnauer (2020). Photo : Alberto Ricci


Voix 1

1) « Seien Sie achtsam ». L’Achtsamkeit évoque l’idée d’attention, qui trouve son plein sens dans la traduction de la « pleine conscience » dont l’Achtsamkeit est l’équivalent linguistique allemand. En m’adressant ainsi à mes concitoyens, camarades et proches (à supposer que je vive dans quelque pays germanophone), à leur souhaiter ainsi d’être « achtsam », ne risqué-je pas de les orienter à mon insu vers un livre de développement personnel, au lieu de les orienter vers le soin profond de leur personne entière ? Comment donc leur faire entendre le vrai souci que j’ai qu’ils prennent soin d’eux-mêmes ? Ne devrais-je pas opter pour une formule plus souvent employée, quitte à perdre la notion de faire attention à soi ? Ne pourrais-je pas ainsi opter pour une autre formule :

2) « Passen Sie gut auf sich auf » (formule utilisée par Angela Merkel dans son discours aux Allemandes et Allemands, au moment du premier confinement ; c’est sans doute la formule la plus conventionnelle, mais peut-être la plus solennelle et la plus neutre pour ce qui est de de l’empathie véhiculée). C’est également la traduction proposée par Deep-L. Il me semble que c’est une traduction, qui, même si elle utilise une formule toute faite, pourrait convenir. D’abord par la réflexivité de la formulation « auf sich », ensuite par l’attention suggérée par le verbe aufpassen nous rapprochant du souci (« sich sorgen um » étant une traduction possible de « prendre soin de », mais qui infléchit trop vers le souci en tant qu’il représente une menace angoissante).

Reste la question du pronom « Sie », lequel n’est pas ici un simple pronom de politesse mais permet (en conservant toutefois une ambiguïté aussi présente en français) de s’adresser à un collectif, et de garder à l’esprit que « Passen sie gut auf sich » peut aussi signifier « Faites attention à vous » au sens littéral de l’attention immédiate. Ici, le modeste essayant-traducteur aimerait trouverait mieux, mais il n’y est pas parvenu.

Deep-L aurait-il raison ? Et moi, aurais-je eu tort de ne pas m’être précipité plus tôt vers Deep-L ? Certainement pas. Il est en effet doublement dangereux de vouloir avoir raison trop tôt.

Sera-ce le logiciel qui aura le dernier mot ? Mais y a-t-il un dernier mot en traduction ? D’une certaine manière, non. Non, car si la traduction implique bien un choix dans la version ultime, elle « doit se résigner à ne pas tout comprendre, à ne pas vouloir de force rendre clair ». L. M.

Bathos-Care Traduire Prenez soin de vous en allemand

Berlin (2005) © Jean-Luc Bertini

Voix 2

3) (Tentative) Après être tombé par hasard, hier, sur une troisième expression (affichée solennellement sur la page d’accueil de la maison d’édition allemande Fischer), je la retranscris ici : « Bleiben Sie gesund. »

Si l’idée générale véhiculée par le care est peut-être celle du soin, l’expression susdite insiste sur la santé. Le substantif « Gesundheit » (« santé ») est d’ailleurs brandi lorsque quelqu’un éternue (geste aujourd’hui d’une extrême gravité), le vœu de santé étant à la fois destiné (parole performative) à agir sur l’autre et à se protéger soi-même, sorte de bouclier verbal qui tiendrait à distance les postillons, tout à fait physiques, eux. La santé souhaitée à l’autre pour préserver la sienne ? Si la formule « Bleiben Sie gesund » n’a peut-être pas ce sens à l’origine, c’est bien cette virtualité qui prend le dessus aujourd’hui, alors qu’il faut sauvegarder sa santé pour sauvegarder celle des autres.

Par ailleurs, la santé figurant dans l’expression couvre aussi le champ du mental, tel que le voulait la maxime humaniste « mens sana in corpore sano » (Ge-sund-heit et san-té ont-ils la même racine ?). L’esprit sain, la santé mentale, psychique, en plus de la corporelle, au point que, lorsqu’un Allemand commet un impair, on lui demande, question exclamative : « Bist du noch gesund ? » (équivalent possible de : « Tu n’es pas fou, non ? ») Gare aux fous, donc, et aux malades. Nietzsche (pêché sur Wikipedia, sans source) : « Gesundheit ist dasjenige Maß an Krankheit, das es mir noch erlaubt, meinen wesentlichen Beschäftigungen nachzugehen. » (« La santé est le taux de maladie qui me permet encore de m’adonner à mes occupations essentielles. »)

J’ajoute que l’utilisation du verbe « bleiben » (« rester ») est éloquente. Plutôt que le « seien » et le « passen » des points 1 et 2, ce verbe implique la conservation d’un état considéré comme « normal » et pour cela voué, si tout va bien, à l’immutabilité. D’une part, la formule devient obsolète dès lors que le « Sie » général rencontre un auditeur malade (là où le soin est toujours possible, la santé est excluante) ; d’autre part, la fixité à sauvegarder est celle de la norme. Il faudrait ici faire appel aux Foucault, Canguilhem, Macherey… et creuser avec eux la question. P. S.   


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