Le Coq Héron : psychanalystes de tous bords

Le numéro 100 des numéros 100 En attendant NadeauRevue de psychanalyse, Le Coq Héron fait fi des écoles de pensée et publie en décembre 1986, pour son numéro 100, un ouvrage important du psychiatre hongrois István Hollós.

Partie à la pêche au numéro 100, je suis allée voir du côté de la revue de psychanalyse Le Coq Héron et j’ai eu la chance de tomber sur une pépite : « L’ouvrage très insolite du Dr. Télémaque Pfeiflein sur la libération des malades mentaux », autrement dit Mes adieux à la maison jaune du psychiatre et psychanalyste hongrois István Hollós (1872-1957), publié en 1927 et traduit du hongrois (en 1986) par Judith Dupont.

Psychanalyste d’origine hongroise, traductrice et éditrice de Ferenczi, l’histoire personnelle de Judith Dupont est intimement liée à celle de la psychanalyse hongroise et à celle de la revue, fondée en 1969 par un groupe de travail du Centre Étienne Marcel à Paris dont elle faisait partie. Une institution qui, elle aussi, a joué un rôle dans l’histoire de la psychanalyse française puisqu’elle a fondé le premier hôpital de jour pour adolescents et que Françoise Dolto y créa une consultation pour les tout-petits accompagnés de leurs parents.

Le numéro 100 des numéros 100 : Le Coq Héron, revue de psychanalyse

Dans la présentation, la revue revendique sa liberté à l’égard des écoles de psychanalyse, ses contributeurs venant de tous les bords. Une autre particularité de cette revue est sa spécialisation dans la publication de traductions : « ainsi furent publiés deux inédits de Freud et des articles de Ferenczi avant leur parution dans les Œuvres Complètes, ainsi que des articles de Michael Balint, Alice Balint, Mélanie Klein, Masud Khan, etc ». Last but not least, le nom de la revue vient de celui d’une rue proche du Centre Étienne Marcel, qui amusait les fondateurs (« le coquet-rond »).

Donner à un nom de revue le pouvoir évocateur d’une métonymie, c’est aussi, peut-être, dire au lecteur qu’il peut s’attendre à l’inattendu d’une rencontre à la fois fortuite et signifiante, née de la contiguïté, de l’Einfall. C’est ce qui m’est arrivé avec le plaisir de cette trouvaille, né de la contrainte oulipienne du numéro 100 d’En attendant Nadeau.

Le choix de publier cet ouvrage pour le symbolique n° 100 du Coq Héron ne semble donc pas le fruit du hasard, tant l’esprit et l’auteur de Mes adieux sont représentatifs de l’orientation et des origines de la revue. Grand ami de Ferenczi, médecin et directeur de la clinique Lipotmezö, connue sous le nom de « Maison jaune », Hollós perdit son poste hospitalier en 1925 en raison de ses origines juives. Paru en 1927, ce livre a valu plus tard à son auteur le titre de « pionnier de l’antipsychiatrie » car il appartient à un courant théorico-clinique qui intègre la pensée psychanalytique dans une réflexion plus large sur la société à travers le travail en institution de soins psychiques (courant qui est à l’origine de la psychothérapie institutionnelle).

Le numéro 100 des numéros 100 : Le Coq Héron, revue de psychanalyse

Hollós y raconte avec poésie la vie quotidienne à l’asile, sous forme de vignettes accompagnées de réflexions générales ; d’autres parties sont consacrées à la nouvelle théorie de Freud. « Mais oui, il y a des gens sains d’esprit internés à l’asile psychiatrique. La seule chose étrange, c’est que si ces gens sains d’esprit sortent, la société découvre aussitôt qu’ils sont fous ». Ou encore : « Des destins extraordinaires… Des gens incompréhensibles. Le mur de pierre ne fournit qu’un cadre à cette société hors-société, à ce destin informe fragmenté en individus isolés… Des gens se sont trouvés rassemblés là, simplement, sans doute parce que le sommaire d’un grand livre appelé Psychiatrie les a en quelque sorte réunis sous un même toit […] Comme si les décombres et les multiples couches de scories d’un bouleversement universel les avaient jetés pêle-mêle, en un seul tas ».

L’esprit qui émane de ces nombreuses vignettes mêlant humour et désespoir n’est pas sans rappeler l’écriture de Deszö Kosztolányi, le contemporain de Hollós, également influencé par la psychanalyse. Ajoutons que le texte est magnifiquement illustré par le dessinateur David Beauchard.

L’introduction sur la vie d’István Hollós par Eva Brabant-Gerö inclut deux documents : une lettre assez étonnante de Freud à Hollós (qui lui avait envoyé son livre), où il exprime ses résistances face à l’étude de la psychose : « Je dus finalement m’avouer que je n’aimais pas ces malades ; en effet, ils me mettent en colère, je m’irrite de les sentir si loin de moi et de tout ce qui est humain. Une intolérance surprenante, qui fait de moi plutôt un mauvais psychiatre ». L’autre document est une lettre émouvante envoyée par Hollós à Paul Federn en 1946 où il raconte comment lui et sa femme échappèrent de justesse à leur exécution par les nazis. Souhaitons que ce numéro soit un jour réédité séparément sous forme de livre.

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