Freud et la langue allemande

La chaîne Arte diffuse, dès le lundi 30 mars sur son site, et le lundi 6 avril à 22 h 35, un documentaire de David Teboul, en partenariat avec EaN : Freud, un juif sans Dieu. L’occasion de revenir sur le lien de Freud à la langue allemande.


David Teboul, Freud, un juif sans Dieu. Arte. Lundi 6 avril 2020 à 22.35 et sur arte.tv du 30 mars au 4 juin 2020


Vienne, 1900… À cette date charnière, la prestigieuse capitale de l’Empire austro-hongrois, le centre artistique, intellectuel, social de cette communauté hétérogène de peuples et de cultures, la felix Austria de la diplomatie européenne, le foyer de tous les luxes est, sans en avoir conscience, en plein déclin. Elle est en particulier le lieu de deux phénomènes en apparence contradictoires, discrets, naturellement, et qui l’un et l’autre font que le langage est soumis à un questionnement.

David Teboul, Freud, un juif sans Dieu

Anna et Sigmund Freud © Les Films d’Ici

Le langage, en effet, si l’on suit les confidences de la Lettre de Lord Chandos de Hugo von Hofmannsthal (1902), est entré dans une période de crise, il a fait faillite, incapable de saisir le réel, qu’il s’agisse des sensations multiples ou de l’unité fragile du moi. Irréductible dispersion, qui s’accompagne d’une remise en cause des valeurs, de la morale reçue. Ce scepticisme linguistique a trouvé la formulation la plus radicale dans les Contributions à une critique du langage (1901-1902) de Fritz Mauthner, mais caractérise plus largement l’avant-garde viennoise, et européenne, de l’époque. Dans Fritz Mauthner. Scepticisme linguistique et modernité. Une biographie intellectuelle (Bartillat), le germaniste Jacques Le Rider rapproche cette critique du langage fondée sur le rejet des termes abstraits, qui ressemblent dans la bouche à des « champignons moisis », de la poétique de Rilke, de Maeterlinck, voire de Rimbaud.

Dans le même temps, dans les textes fondateurs de la psychanalyse comme par exemple l’Introduction à la psychanalyse ou la Traumdeutung, ce sont les ressources révélatrices du langage que Freud va exploiter, dans une tentative pour approcher le secret de l’origine, sexuelle, des névroses et des psychoses, en laissant parler la langue.

La langue – en l’occurrence, l’allemand – est en effet pour Freud une ressource essentielle à deux titres : elle ouvre, grâce aux lapsus, aux jeux de mots, à toute la « psychopathologie » de la vie quotidienne, à ses « dérobades » dit Georges-Arthur Goldschmidt, un vaste domaine de symptômes qui permettent de mieux comprendre ensuite la genèse et les mécanismes des névroses ; elle offre également tout l’héritage d’un vocabulaire théorique et scientifique ainsi réactivé ; Georges-Arthur Goldschmidt ne manque pas de souligner, par exemple, que nombre de concepts clefs de la psychanalyse se trouvent déjà, avec un sens très proche, dans l’œuvre de Goethe, ainsi Trieb, « pulsion », Streben, « effort », Leib, « corps », etc. Par le biais des associations libres, la langue est à la fois un matériau et un instrument de la talking cure.

David Teboul, Freud, un juif sans Dieu

© Les Films d’Ici

Mais chacun sait, hélas, que la langue allemande, telle qu’elle fut reçue des Lumières, de l’Aufklärung, de Goethe et de Schiller, voire de Thomas Mann, a été profondément pervertie par le nazisme, par cette Langue du Troisième Reich, la LTI étudiée par Victor Klemperer, cette diabolique fabrication. Comment penser cette aberration, comment en rendre compte, tout en prenant en considération les affinités entre la psychanalyse freudienne, supposée libératrice, et l’allemand ? Comment faire la part entre la visée thérapeutique, au sens large, que permet l’allemand et l’arme de propagande qu’il a été ?

Personne n’est mieux en mesure d’affronter cette question que Georges-Arthur Goldschmidt, que les circonstances ont conduit, non seulement à un parfait bilinguisme, mais aussi à l’exploration, par l’exercice assidu de la traduction, de l’espace intermédiaire entre l’allemand et le français, « l’entre-deux-langues », pour reprendre sa formule. Georges-Arthur Goldschmidt n’est pas viennois, même s’il a été l’introducteur et le traducteur sensible de l’Autrichien Peter Handke, mais, dans deux ouvrages toujours actuels, il a abordé explicitement cette question des liens entre psychanalyse et langue allemande : Quand Freud voit la mer. Freud et la langue allemande (Buchet-Chastel, 1988) – fondamental – et Quand Freud attend le verbe. Freud et la langue allemande. II  (Buchet-Chastel, 1996).

Quelques éléments biographiques expliquent pourquoi Goldschmidt occupe, entre ces deux cultures souvent perçues comme rivales, une place sans pareille de passeur, de Grenzgänger. Né en 1928 dans une petite ville du nord de l’Allemagne, près de Hambourg, il eut une enfance heureuse « dans une villa avec jardin », au sein d’une famille protestante, libérale et cultivée. Brusquement, les lois nazies de Nuremberg en font des Juifs contraints à l’exil. Un arrachement profond. Pour échapper aux persécutions, les enfants sont cachés d’abord en Italie, à Florence, puis en France, dans un internat de Haute-Savoie, pendant toute la durée de la guerre. Imagine-t-on la douleur de cet enfant qui voit la langue de son enfance, sa langue maternelle, devenue celle de ses persécuteurs ? Un beau texte autobiographique, écrit dans les deux langues, La traversée des fleuves, Über die Flüsse (Seuil, 1999), donne à sentir pleinement ce douloureux paradoxe : la langue maternelle qui est devenue langage de la barbarie, associée à la permanente sensation de menace et de peur et à un sentiment de culpabilité sans fondement. Et malgré tout, persistante, demeure la nostalgie du pays natal, l’Heimweh paradoxal, « la souffrance inexprimable d’être séparé des siens ou de son lieu habituel ».

David Teboul, Freud, un juif sans Dieu

© Les Films d’Ici

Tous ces thèmes (la mémoire et l’exil, la traduction, le corps, les lectures des deux cultures) font l’objet d’études approfondies dans un recueil d’articles dirigé par Wolfgang Asholt, Catherine Coquio et Jürgen Ritte, Traverser les limites. Georges-Arthur Goldschmidt. Le corps, l’histoire, la langue (Hermann, 227 p., 23 €). On notera en particulier la longue étude de Catherine Coquio, « “Un point c’est tout”. Stummer Tiefsinn, ou la toupie de l’hérétique », et « Freud, Goldschmidt et la psychanalyse de la langue allemande » de Stefan Willer.

Y a-t-il dans la langue allemande des tendances puissantes et obscures qui peuvent d’un côté donner naissance à la psychanalyse et, de l’autre, se mettre au service d’un racisme délirant ? Tel est l’enjeu de Quand Freud voit la mer. C’est par la comparaison avec la langue française, langue aimée, maîtrisée, devenue langue de la liberté et de la sécurité, que l’allemand va révéler ses potentialités faustiennes, tantôt au service de l’inconscient et tantôt complice du « crime absolu ».

« Toute la démarche de Freud […] n’a consisté qu’à faire parler la langue, qu’à prêter attention à ce qu’elle a à dire », et ce qu’elle a à dire a un rapport très direct avec le corps, la corporéité. Sans entrer dans le détail des remarques de Georges-Arthur Goldschmidt, notons ceci, qui est la clef : « à comparer le français et l’allemand, on se rend compte que l’allemand est lié, dans son intimité même, aux gestes et aux désirs du corps ». Par ce trait, « l’allemand se situe fortement dans le monde de l’enfance » : c’est une langue du concret, du populaire, du sensible, tandis que l’abstraction est confiée aux mots latins ou français. La syntaxe elle-même trouve son élan dans les rythmes du corps : « la proposition subordonnée avec son fameux “verbe à la fin” […] suit tout simplement le mouvement descendant de la cage thoracique ».

Même si pareilles explications physiologiques peuvent laisser perplexe, l’important est de voir l’allemand, pour ainsi dire au contact du français (le plus classique, celui de La Bruyère ou de Molière, célébré dans Molière ou la liberté mise à nu), révéler sa nature plastique, physique et, de façon troublante, trahir ses fantasmes de punition corporelle. Peu à peu, on approche d’une vérité, dérangeante, celle de l’enfant battu, des châtiments corporels systématiques : « cette étrange rêverie de soumission est, à bien des égards, une des rêveries secrètes et capitales de la langue allemande ». Georges-Arthur Goldschmidt met ainsi en évidence le chemin qui va des pratiques d’éducation sadiques au nazisme, de l’obéissance forcée à la servitude abjecte.

Nous touchons là à ce terme réputé intraduisible, « unheimlich », où se fait entendre, lancinante, l’absence de Heim, de foyer, de maison, mais aussi une « inquiétante étrangeté », celle de cet inconscient dont se dévoilent les manifestations irrationnelles, l’émergence irrésistible. Le nazisme, nous rappelle Georges-Arthur Goldschmidt, a été aussi un « crime contre la langue allemande ». Pour sa part, « Freud, et ce n’est pas seulement parce qu’il est Autrichien, emploie systématiquement une langue moyenne, un allemand parfaitement “européen” proche de celui de Heine ou de Nietzsche et qui ne se caractérise par aucun de ces excès verbaux qui sont le lot commun de tant d’écrivains de langue allemande au tournant du siècle ».

Même quand il évoque ce que Sándor Ferenczi appelle « l’obscène » au cœur de la langue, Freud demeure un écrivain d’un certain classicisme, fidèle aux intuitions de Goethe. Comme ce dernier, il entrevoit l’abîme mais se garde d’y tomber ; il est le témoin médusé de la montée d’un phénomène auquel il ne peut opposer que les armes de l’explicitation, de l’analyse, de la sobriété, les instruments de la langue. Pas de scepticisme de la langue chez lui.

Au contraire, les mots révèlent, même si « la langue de Freud ne succombe jamais aux excroissances, aux vaticinations, aux déroulements verbaux ». Certes, le jeu est dangereux, l’Unheimliche conduit au plus près de l’inconscient et de ce qui s’y fait connaître. « L’œuvre de Freud, note Georges-Arthur Goldschmidt, accompagne exactement la montée du nazisme, sans cesse en sa présence, comme si inconsciemment il n’avait cessé d’être à l’écoute d’une certaine “compulsion” à l’œuvre au sein de l’usage historique de la langue allemande de cette époque. » Freud dut quitter Vienne en juin 1938, un mois après que Georges-Arthur Goldschmidt, âgé de dix ans, eut quitté ses parents à Hambourg.

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