Un roman maniaque

L’intention de James Ellroy dans son dernier livre, La tempête qui vient, est, selon ses déclarations [1], de « choper les lecteurs par les couilles dès le premier chapitre ». La moitié non testiculée d’entre eux se trouvera donc peu concernée par ce vigoureux projet tandis que l’autre devra juger si l’ouvrage lui fournit une expérience conforme aux vœux de l’auteur.


James Ellroy, La tempête qui vient. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias et Sophie Aslanidès. Rivages, 697 p.,  24,50 €


Mais supposons, le temps d’un article, que les propos d’Ellroy soient parfaitement dissociables de son œuvre et qu’ils n’appartiennent qu’aux excès histrioniques qu’encourage chez lui la parution de chacun de ses romans, et tournons notre attention vers La tempête qui vient.

C’est un livre volumineux, pas moins de 697 pages, qui poursuit le grand projet d’Ellroy de réécrire l’histoire américaine. En effet, il n’a plus les ambitions d’un simple auteur de genre mais celles d’un « vrai » romancier, ce qui semble d’abord signifier pour lui surdimensionnement, accumulation et frénésie. Il a ainsi produit dans les années 1980 une première tétralogie (Le dalhia noir, Le grand nulle part, L.A. Confidential, White Jazz) qui décrivait Los Angeles, sa ville natale, de 1947 à 1958, puis dans les années suivantes une trilogie de vastes proportions, Underworld USA, sur l’histoire du pays en général, et enfin le voilà avec La tempête qui vient ayant bouclé le deuxième volet d’un second Quatuor de Los Angeles commencé avec Perfidia et censé faire un portrait de la ville au moment de la Seconde Guerre mondiale.

Si l’obsession et la démesure ne sont pas forcément de mauvaises impulsions littéraires, elles exigent d’être tenues à distance et travaillées, faute de quoi le texte se transforme en fatras de TOC et de fantasmes « bruts de décoffrage ». C’est ce qui arrive à ce dernier opus – comme au précédent – qui, au lieu de dessiner une grande fresque historique, prend des allures de main courante ou de sismogramme du psychisme ellroyesque.

James Ellroy, La tempête qui vient

James Ellroy © Jean-Luc Bertini

En toile de fond, un L.A. sous le coup de l’attaque de Pearl Harbor où s’agitent les personnages typiques du roman noir, soit pour les années 1940 californiennes : « Des flics ripoux. Des types de la cinquième colonne. Des cocos. Des nazis. Des Japs, des Chinetoques, des Mexicains… » sans compter des gangsters, des « gonzesses de toute sorte », des figures historiques réelles, et des héros venus des livres précédents. Ces derniers poursuivent ici leur existence unidimensionnelle, car Ellroy, et c’est son droit, n’a jamais eu d’intérêt pour l’épaisseur psychologique. Ils sont pervers, sadiques, violents, racistes, misogynes et évoluent dans un monde rempli de « mothafuckas » et d’« assholes » ou, lorsqu’il ne s’agit plus d’hétérosexuels blancs masculins, de « fags », « gooks », « jigaboos », « shines », « coozes », « cunts », au prétexte – on le suppose – de vraisemblance atmosphérique ou de style  « polardeux ». C’est lassant.

Tout ce beau monde est d’autant plus mis sous tension que « c’est la guerre », comme on le répète dans le récit. En conséquence, la répression contre les Asiatiques, la paranoïa antinazie et anticommuniste, viennent s’ajouter à la corruption et au stupre habituels de la mégalopole… Et de surcroît, il pleut ! Il pleut tellement qu’un écoulement de boue met au jour un cadavre, et que la police doit se lancer dans l’enquête. Enfin, devrait s’y lancer, car celle-ci, comme le roman, donne l’impression de ne jamais démarrer. À la place d’une progression narrative et d’un suspense, le livre opte pour une agitation maniaque, une accumulation de situations. Une énergie délirante y est déployée pour convaincre que l’auteur de l’ouvrage est à la fois maître des mots et maître des secrets du monde.

Les symptômes de cette frénésie se manifestent dans une sorte de prose « pop » déstructurée, au rythme éclaté. Une grande partie de La tempête qui vient est ainsi écrite en paragraphes de trois ou quatre phrases, souvent nominales, lesquelles, pour la plupart, ne contiennent pas plus de quatre mots. Et même dans le cas de phrases plus longues, jamais une virgule. Pour l’assemblage de ces phrases, Ellroy fait le choix de la parataxe et, sans demi-mesure, juxtapose à tout va. À côté de ce piétinement maniaque, il peut aussi s’emballer, porté par une invention linguistique argotique exagérément « hard-boiled », ordurière et allitérative qui, si elle était moins compulsive et gratuite, aurait ses séductions. Le tout s’agrémente de « ooga-booga », de « pop, snack, click », de références à Beethoven, d’hyper-violence, de benzédrine, bref de tous les bébés que l’on veut avec l’eau de leur bain.

Nous sommes dans la littérature à l’épate, version « speed ». Ceux qui ne croient pas qu’une collection de maniérismes soit du style, que les clichés constituent une pensée, que les complots expliquent l’Histoire, bref ceux qui n’aiment pas qu’on les attrape par les couilles, sauront chercher leur divertissement « noir » ailleurs.


  1. Une ambition révélée au cours d’un récent passage à Paris : plus d’informations en suivant ce lien.

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