Hic et punk

Dans son troisième livre, In/Fractus, Angela Lugrin montre toutes les facettes de sa personnalité par le biais des nombreux rôles qu’elle endosse dans sa vie de tous les jours. La voici, tour à tour et en même temps (et sans intention de hiérarchiser), professeure de lettres, épouse, mère, fille et sœur, mais encore chanteuse et accordéoniste d’un groupe punk (Julie Colère) et, « last but not least », écrivaine.


Angela Lugrin, In/Fractus. Isabelle Sauvage, 140 p., 18 €


L’orthographe du titre crée d’emblée la surprise amusée du lecteur : In/Fractus. On se demande intrigué ce qu’est cet « objet », ce livre dont le titre comporte un « r » délibérément « logé à la mauvaise place ». Dès la première page, on comprend qu’il s’agit d’une sorte de compte rendu, avec indication précise de l’heure à l’« entrée » de chacune des séquences qui le composent. Ces dernières sont de longueur très inégale, cela peut aller d’une douzaine de lignes à une dizaine de pages. Mais le lecteur constate dès les premiers mots qu’il ne s’agit pas d’un froid relevé d’événements anodins, mais bien d’un journal, et même d’un journal très intime. Si, en général, un journal intime n’est pas écrit pour être publié, celui d’Angela Lugrin en revanche est conçu dès le départ pour être lu.

Constitué d’une trentaine d’étapes, de moments vécus comme les stations d’un chemin de réminiscence et de réflexion, In/Fractus est un hymne dont l’ambition est la révélation, l’annonce « urbi et orbi », d’un amour entre sœur et frère pensé comme la pierre angulaire de l’équilibre psycho-affectif sur lequel l’auteure s’est construite depuis l’enfance.

Il est donc beaucoup question de « frère » dans ce livre. D’un frère, du frère unique de l’auteure/narratrice. Carl, plus âgé, plus grand, plus fort (« un colosse », « un géant »), est un homme au parcours peu banal. Il commence d’abord des études de médecine mais, arrivé en quatrième année, il décide, au décès de son grand-père, de lui succéder comme pêcheur professionnel basé au port de Rives sur le lac Léman… Après une dizaine d’années de cette activité, il revient à Paris auprès de sa sœur et de sa famille pour terminer ses études de médecine et devenir médecin urgentiste. Une nuit, après une intervention, il est victime d’un infarctus dont il réchappe « miraculeusement » grâce à la chaîne d’entraide diligente de ses confrères.

L’auteure a reçu, pendant cette nuit-là, quelques messages sur son téléphone qu’elle a négligé d’ouvrir afin, pensait-t-elle, de pouvoir, une fois bien reposée, mieux affronter sa journée de cours dans son collège du 20e arrondissement de Paris dans le quartier de Ménilmontant où elle enseigne les lettres.

« À l’aube grise », elle apprend par le premier texto la mauvaise nouvelle et se voit projetée, éperdue, sans parole, dans un monde de deuil et d’affliction où elle se fige et se minéralise. Craignant le pire, elle ouvre le deuxième texto arrivé pendant la nuit et reçoit avec autant de force et de violence, mais revivifiantes cette fois, l’assurance que son frère va bien et qu’il se repose à l’hôpital Lariboisière.

ngela Lugrin, In/Fractus

La succession rapide de ces chocs, qu’elle « encaisse » comme de véritables secousses telluriques, provoque en elle un ébranlement de tout son être, entraînant des fêlures et des fractures (In/fractus ?) par lesquelles, provenant des mondes qu’elle s’est créés et qu’elle habitait jusque-là dans un bonheur qui allait de soi, vont s’épancher les souvenirs d’enfance, d’adolescence et de la maturité comme s’écoulent les gouttes d’un miel lourd issues des alvéoles disjointes. C’est ainsi que le lecteur va recevoir ses confidences, voire ses confessions, sur ce qui était sa vie jusqu’alors.

Le livre d’Angela Lugrin est la relation des événements qui se déroulent pendant les 24 heures qui suivent l’infarctus de Carl : de 6h30, au réveil de la narratrice à l’aube grise, jusqu’à son lever le lendemain matin à la même heure. Cependant, le récit événementiel se réduit à quelques données temporelles et géographiques. L’essentiel est constitué par un travail de remémoration, de prise de conscience et de réflexion généré par l’angoisse du lendemain et la montée des souvenirs que cette blessure à vif éveille.

Au fil des souvenirs, au gré des associations d’idées, dans un style d’apparence très simple mais profondément travaillé, poli, serti, Angela Lugrin écrit en son nom personnel. C’est un exemple abouti de ce qu’on nomme « l’écriture de soi » ou « l’écriture de l’intime ». Elle « s’écrit », selon le néologisme qu’elle impose. De manière impudique, mais non sans pudeur, elle transmue en « écrit » sa vie de tous les jours, ses relations avec sa famille, ses deux filles, ses parents, son mari et ses élèves. Elle en profite pour confesser ce qu’elle est, ce qu’elle pense, aime et déteste, ce qui constitue son système de valeurs, ses goûts, sa culture, ses sentiments et ses jugements.

Chemin faisant, Angela Lugrin en vient à faire un éloge vibrant de ce qui est pour elle d’une importance fondamentale, la musique rock, dont elle est une adepte fervente et radicale, et de sa « punkitude » assumée, qu’elle partage avec son frère, son mari et les autres musiciens de son groupe. On trouve, en relation avec ce thème, un bel hommage rendu aux « laissés pour compte de la rue » et à « Stick », un ami punk, toujours présent à ses concerts ; de belles pages encore consacrées au héros qu’évoque Pascal Quignard, Boutès, marin qui prit part à l’expédition des Argonautes et qui, à l’appel des sirènes, plongea dans les flots et donc dans leur musique sauvage.

De confidence en confession, la narratrice ne laisse rien de côté. Toute sa vie est questionnée, jaugée, évaluée. Ses écrivains favoris (entre autres, au fil des pages et des souvenirs, Rimbaud, Michel de Ghelderode, Molière, Calaferte, Racine, Duras, Rousseau, Bonnefoy, Bataille, Céline…), dont elle s’est nourrie, sont convoqués comme compagnons de route et témoins de ce qu’elle accepte ou repousse mais aussi de ce qu’elle ressent et comprend de la vie.

C’est un livre surprenant, attachant, qui frappe fort, questionne le lecteur, entrouvre des portes et débride la pensée. Mais c’est, avant tout, un hymne émouvant à l’amour fraternel : « Ce soir, les larmes qui s’écoulent des yeux gonflés de mon frère dans son lit d’hôpital et le rire qui cherche à émerger des miens sont une cellule noire où nous nous secourons l’un l’autre. Ses larmes produisent en moi une injonction de joie, elles me permettent de ne pas céder à la mélancolie. Quand mon rire et ses larmes se rencontrent, il y a l’idée d’un lieu connu de nous seuls, repli nébuleux, qui me sauve dans le même temps qu’il me condamne peut-être à ne savoir aimer que lui… »

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