Le sacre démocratique de l’écrivain

Contestée à l’ère de la globalisation, la figure de l’écrivain national a été consubstantielle de l’émergence de la littérature moderne. Anne-Marie Thiesse reconstitue avec maestria les conditions de l’avènement de cette « institution » par laquelle l’Europe a affirmé son hégémonie sur la littérature mondiale, et analyse les types d’instrumentalisation politique dont elle a fait l’objet.


Anne-Marie Thiesse, La fabrique de l’écrivain national. Entre littérature et politique. Gallimard, 448 p., 26 €


Paradoxalement, cet avènement passe d’abord par l’édition, la publication et la traduction d’épopées et de chants populaires anonymes, exhumés par milliers de bibliothèques privées, aristocratiques ou ecclésiastiques, par des érudits européens qui se regroupent en sociétés savantes. Des Chants d’Ossian au Kalevala, en passant par le Nibelungenlied, les cultures nationales s’affirment contre la suprématie française et son esthétique classique en s’inventant une tradition littéraire populaire, comme l’avait déjà montré Anne-Marie Thiesse dans un ouvrage qui a fait date, La création des identités nationales en Europe (Seuil, 1998). La lecture des chants d’Ossian, à laquelle Herder avait introduit le jeune Goethe, occupe une place stratégique dans Les souffrances du jeune Werther, publié anonymement en 1774. Peu auparavant, Herder, suivi de près par Goethe, avait érigé Shakespeare au rang de maître d’une littérature imprégnée de l’esprit national, contre le jugement de Voltaire qui qualifiait son génie de barbare, et contre celui de Frédéric II qui réservait son admiration à Racine et aux classiques français, après les auteurs de l’Antiquité s’entend. La bataille romantique n’allait pas tarder à faire rage, dans le sillage de la révolution herderienne.

La lutte contre le classicisme passe par la réhabilitation de la culture médiévale honnie. Or, nombre de textes médiévaux exhumés font l’objet de luttes d’attribution entre les jeunes nations : Beowulf est-il danois ou germanique ? Et Renart n’a-t-il pas été précédé de quatre siècles par Reinhart Fuchs ? Selon quel critère trancher : la langue ? le sujet ? la géographie du récit ? Les luttes ne sont pas que symboliques. Se pose la question de la propriété des manuscrits. Seul un cas de restitution est recensé : le Danemark décide en 1965 de rendre les manuscrits de la collection Magnússon à l’Islande qui les réclame. L’authenticité de ces textes est aussi questionnée : en 1941, depuis son exil états-unien, Roman Jakobson volera au secours de La Geste d’Igor, décrété faux texte médiéval par le slaviste André Mazon. La France suit le mouvement, mais il faut attendre la défaite de Sedan en 1870 pour que La Chanson de Roland, publiée pour la première fois en 1837, accède à la reconnaissance nationale grâce au médiéviste Gaston Paris.

Anne-Marie Thiesse, La fabrique de l’écrivain national. Entre littérature et politique

Funérailles de Victor Hugo, le catafalque sous l’Arc de triomphe, par Guiaud (après 1885)

C’est qu’entre-temps le pays de Voltaire aura rattrapé son « retard » autrement : le succès phénoménal des romans historiques de Walter Scott fait impromptu des émules, Vigny donne Cinq-Mars (1826), Balzac Les chouans et Mérimée Chronique du règne de Charles IX (1829), Victor Hugo fait de Notre-Dame l’héroïne de son premier roman, paru en 1831, militant comme on sait pour la restauration de la cathédrale délabrée. Cette première salve, qui sacre le rôle de l’écrivain dans l’écriture de la geste nationale, contribue à anoblir le genre romanesque jusque-là dédaigné par l’aristocratie littéraire. Ayant trouvé en l’auteur du Dernier des Mohicans (1826), Fenimore Cooper, son double américain, Scott est également imité par Manzoni, dont Les fiancés (1827) devient le roman national du Risorgimento et inspire à Pouchkine La fille du capitaine (1836). Genre charnière, le roman historique jette un pont entre passé et présent, légitimant les revendications nationales en peuplant l’imaginaire collectif de figures et d’événements, tout en atteignant un public qui va s’élargissant. Parallèlement, une nouvelle manière d’écrire l’histoire littéraire se fait jour, nourrie du modèle évolutionniste qui détrône l’ancienne rhétorique fondée sur l’imitation des classiques : inscrivant la production contemporaine dans une continuité, elle doit éduquer le public à la connaissance du patrimoine national. Ces histoires nationales ne sont pas à seul usage interne : à l’heure où se créent les premières chaires de littérature étrangère, elles alimentent la reconnaissance mutuelle des nations.

Incarnation du génie national, l’écrivain n’en est pas moins consacré pour son génie individuel, qui figure le premier de manière singulière, tout en aspirant à l’universel. Cette croyance fondamentale inaugure l’ère des littératures nationales. Si le roman est, comme l’a souligné Franco Moretti, la forme symbolique qui représente l’État-nation en formation, sans avoir pour autant à exprimer des sentiments nationalistes, la poésie est un haut lieu d’expression de ces sentiments, notamment dans la lutte contre l’oppresseur. Car la nationalisation de la littérature, que marque aussi la création de théâtres nationaux en Hongrie, en Roumanie, en Finlande ou à Prague, accompagne le printemps des peuples. Érigé en représentant de ce dernier, l’écrivain national est l’objet d’un « sacre démocratique », qu’illustre en 1885 l’immense cortège accompagnant le cercueil de Victor Hugo au Panthéon, où l’ont précédé Voltaire et Rousseau sous la Révolution, et où le rejoindront Zola en 1908, Malraux en 1996, Dumas en 2002 et Genevoix en 2018 ; Césaire y obtient aussi une plaque en 2011. Ces choix, on s’en doute, ne sont pas dénués de calcul politique de la part des gouvernements qui les arbitrent. Le culte organisé par des associations mêle le modèle de la cérémonie religieuse aux nouvelles formes de sociabilité – fêtes révolutionnaires, fêtes nationales –, du jubilé de Shakespeare organisé à Stratford-upon-Avon en 1769 à la journée de la culture proclamée en Roumanie en 2010 à la date anniversaire du poète Eminescu. L’écrivain voit son corps statufié, son effigie gravée sur des pièces, imprimée sur des timbres, sa naissance et sa mort célébrées, sa maison muséifiée et sanctuarisée en lieu de pèlerinage.

La mémoire de l’écrivain national est également un enjeu de luttes. Elle est constituée en emblème par les opposants aux régimes oppressifs : c’est autour de la statue de Petöfi, érigée en 1882, que se rassemblent en 1956 les protestataires privés du droit de manifester par le pouvoir communiste. De même, la commémoration officielle du bicentenaire de la naissance de Chevtchenko en 2014 est l’occasion pour le gouvernement ukrainien de diffuser un message de résistance face aux visées impérialistes de Poutine.

Anne-Marie Thiesse, La fabrique de l’écrivain national. Entre littérature et politique

L’acteur David Garrick rend hommage à Shakespeare lors de son jubilée en 1769

Cependant, dès la fin du XIXe siècle émerge un nationalisme anti-démocratique, raciste et xénophobe qui trouve une de ses incarnations littéraires dans la Ligue d’Action française créée par Charles Maurras. Les polémiques récentes qu’a soulevées le projet d’inscrire Céline et Maurras au registre des commémorations nationales révèlent toute l’ambiguïté d’une démarche officielle qui distingue un individu plutôt qu’une œuvre. Nulle ambiguïté, en revanche, dans le choix du gouvernement hongrois d’introduire, en 2012, quatre écrivains antisémites dans les programmes scolaires, dont József Nyírő, admirateur de Goebbels, qui fut porte-parole de l’Union européenne des écrivains fondée par le régime nazi et membre du parti fasciste des « Croix fléchées ».

Adoubés par l’État-nation, les écrivains sont investis d’une mission qu’ils mettent tantôt au service du pouvoir, tantôt du côté des forces d’opposition. Embrigadés pour orchestrer la propagande patriotique pendant la Première Guerre mondiale, ils sont rares ceux qui, à l’instar de Romain Rolland dans Au-dessus de la mêlée (1916), se distancient du concert cocardier. Outre la censure et la répression, les régimes autoritaires instituent des structures de contrôle, telles que les Unions d’écrivains sous les régimes communistes. La mise au pas de la littérature et des arts sous le nazisme suscite une mobilisation antifasciste internationale des écrivains pour la défense de la culture. Les différentes formes d’internationalisme, de gauche comme de droite, font écho aux conceptions divergentes de la nation qui s’affrontent à ce jour, et qui trouvent leur pendant en littérature.

Le modèle de l’écrivain national a circulé au-delà des frontières de l’Europe : la modernisation et la nationalisation de la littérature se nourrissent d’importations étrangères, traductions, adaptations (des « Mystères urbains » paraissent en chinois), appropriations ; ce double mouvement est porté par des revues intellectuelles et des instances internationales telles que le PEN Club, dont la section japonaise est fondée en 1935 et sera présidée après la guerre par Kawabata, futur lauréat du prix Nobel. L’Internationale communiste est un autre vecteur de diffusion de cette modernité littéraire : malgré son opposition au régime à la fin de sa vie, Lu Xun est récupéré post mortem et sacré « écrivain national-communiste » par Mao Zedong. Tandis que le paradigme nationaliste commence à décliner, l’accès des anciennes colonies d’Afrique à l’indépendance pose la question de leurs langues et identités culturelles, que Césaire avait réunies sous le vocable « négritude » : indispensable selon Fanon, la nationalisation serait prématurée selon Mabanckou, qui soutient la « littérature-monde en français ». Le nationalisme littéraire résiste aussi à l’européanisation, laquelle s’appuie sur les cultures des États membres faute de pouvoir en construire une propre.

À l’heure où Internet prétend dénationaliser la communication interculturelle, l’écrivain national, figure qui reste masculine de préférence malgré la redécouverte de tant de consœurs oubliées, connait encore de beaux jours sur les circuits du tourisme de masse, rendant d’autant plus indispensable la lecture de cette somme, dont l’érudition est servie par un style alerte et plein d’humour.