Murakami règle ses comptes

Voici un livre étrange. D’un des plus grands romanciers contemporains de l’étrange, cela ne devrait pas étonner. Cela étonne pourtant. Et tout d’abord qu’un écrivain comme Haruki Murakami, secret, ennemi du tapage, soucieux plus qu’aucun autre de passer pour un individu des plus ordinaires (il le répète, dans le cours du livre, en manière d’intime conviction), éprouve le besoin de s’expliquer sur sa vocation en quasi-pédagogue.


Haruki Murakami, Profession romancier. Trad. du japonais par Hélène Morita. Belfond, 203 p., 20 €


On y verra une sorte très bizarre d’altruisme : je n’avais aucune raison de devenir un auteur de fictions (et quel auteur ! Haruki Murakami est sans doute l’écrivain japonais le plus apprécié du public de son pays, ainsi que le plus lu dans le monde), je le suis devenu, faites comme moi, apprentis artistes, il suffit d’avoir un peu de talent, un peu de chance, et de travailler dur ! Vraiment une profession de foi qu’on peut juger d’un conformisme navrant. « L’incolore Tsukuru Tazaki », héros d’un merveilleux roman traduit il y a cinq ans chez le même éditeur, serait donc un autoportrait ?

Sur les onze chapitres qui composent le volume, quatre au moins (« À propos de l’originalité », « Écrire… mais quoi ? », «  Faire du temps son allié », «  Une activité physique totalement personnelle ») semblent en effet s’appliquer à décrire honnêtement une méthode de fabrication du roman, qui surprend par sa précision programmatique, son ton mesuré, une sorte de gentillesse de grand frère qui prend son temps afin de rendre efficace et sans contrainte le nécessaire apprentissage de l’écriture considérée comme un métier éminemment perfectible. Il faut lire, lire sans cesse (on est bien d’accord), ne pas trop se fier à l’originalité, d’ailleurs presque impossible à définir (un peu moins d’accord), écouter sagement les conseils (encore moins d’accord), pratiquer un entraînement physique à base de jogging et ne pas croire que les chefs-d’œuvre naissent d’un corps plutôt malade que bien portant (plutôt pas du tout d’accord).

Tudieu ! Mais à suivre un tel chemin tracé, on a l’impression d’aboutir plutôt à l’œuvre d’un François Coppée qu’à celle d’un Rimbaud ! Ou qu’à celle d’un Murakami ! À moins que tout cet étalage de semi-platitudes soit l’encre dont se sert le romancier pour s’envelopper du nuage qui cache si bien la seiche à ses ennemis. Qui en l’occurrence sont à la fois ses pairs, le milieu médiatique et l’organisation sociale tout entière. En fait Murakami – et ses nombreux admirateurs  peuvent être soulagés – cache en effet admirablement son jeu.

Ce n’est pas qu’il faille prendre à rebrousse-poil ses avis sur le « métier » qu’il exerce aujourd’hui depuis un demi-siècle. Il est certain, en particulier, qu’il tient beaucoup à s’affirmer comme artisan sérieux. Une des grandeurs du Japon est de n’avoir jamais séparé le geste ouvrier – celui du fabricant de la poterie mingeï par exemple, à la fois rustique et raffinée, ou du créateur de laques suprêmement élégantes de rester vides de décoration superflue – de la notion d’art. Le laborieux Murakami s’inscrit donc dans cette tradition de la beauté artisanale.

Haruki Murakami, Profession romancier

Haruki Murakami © Jean-Luc Bertini

D’autre part, ce moderne, qui fut salué initialement par un public d’étudiants en s’écartant délibérément de la langue classique, prend grand soin de ne pas être confondu avec les romanciers et cinéastes étiquetés « sauvageons » du Japon influencé, après 1945 (lui-même est né en 1949), par la contre-culture américaine, et cela bien qu’il ait longtemps tenu un club de jazz et écrit en anglais (avant de le traduire en japonais) son premier livre, Écoute le bruit du vent (publié en 1973, traduit aux éditions Belfond en 2016). Non, il n’est pas du tout un hippie, n’a jamais touché aux drogues, fut et demeure partisan d’une vie saine, sportive, frugale, à la persistance de laquelle il attribue sa fécondité littéraire.

Mais tout cela, cette vision presque ascétique, en tout cas hautement morale, de la condition de l’artiste, n’est jamais exposé de façon dogmatique ni surtout propédeutique. Mes recettes valent pour moi seul, dit le romancier, insistant par là déjà sur ce qui est essentiel à ses yeux, son absolue singularité. Depuis le début, le lecteur n’avait pu manquer de noter d’ailleurs que l’accent mis sur l’ordinaire, qui d’une certaine façon structure le texte, est accompagné d’une forme très réjouissante d’humour pince-sans-rire qui assimile les principes d’hygiène physique et mentale favorisant l’écriture à ces mille et une recettes de cuisine végétarienne rapide et savoureuse qui émaillent tant de romans de Murakami.

En fait, l’habile écrivain, ici d’humeur volontiers badine, dissimule ses enjeux. La simplicité de ses recommandations trop raisonnables n’est que le masque d’une attitude artistique peu commune : un éloge inconditionnel de la subversion, d’autant plus affirmé qu’il ne s’accompagne d’aucun exhibitionnisme verbal. Quatre chapitres sont éclairants à cet égard. Dans « Comment je suis devenu romancier », l’ordinaire Murakami raconte sans sourciller l’aventure extraordinaire de sa vocation. Comment lui si tranquille dans son petit train-train peinard de tenancier de club de jazz, en apparence seulement acharné à travailler aussi dur que possible afin de libérer son couple d’un monceau de dettes, fait l’expérience de la révélation au moment précis où le bruit d’une balle de baseball, entendu au cours d’un match de ce jeu américain adopté d’emblée par les Japonais, vient l’éveiller à sa nouvelle vie : écrire de la fiction.

Ce choc, où perception physique et construction mentale sont simultanées, est doté d’un tel pouvoir magique qu’aussitôt la certitude s’impose au jeune homme de vingt-quatre ans : tu seras romancier, tu auras un prix, tu persévéreras dans la seule voie qui te convienne et tu réussiras au-delà de toute espérance. N’est-ce pas là l’équivalent de « la phrase qui frappe à la fenêtre », source de la merveille poétique immédiate chez Breton ? On ne saurait être plus loin de la banalité.

Haruki Murakami, Profession romancier

Pourtant, le prix Gunzo qui couronne le premier texte et met définitivement le pied à l’étrier au jeune écrivain n’est pas un Goncourt japonais. Seul le prix Akutagawa jouit de ce prestige et Murakami ne l’obtiendra jamais. En dépit de sa singularité, que l’épisode inaugural de la balle de baseball a mis en lumière pour le lecteur ? Combien d’intrigues romanesque de Murakami reposent sur des événements fondateurs de ce genre, insolites à la limite du fantastique ! Non, plutôt à cause de cette singularité même, ce dont traite avec un humour distancié non exempt de ressentiment à l’égard de la critique hostile, donc aveugle, le chapitre « À propos des prix littéraires ». Car le romancier a beau être le plus incolore de tous les hommes, il n’en est pas moins vindicatif, n’en connaît pas moins sa valeur et n’en sait pas moins qu’elle le met hors du lot ! Pis que cela, même : dissident.

Peut alors s’enclencher, après quelques chapitres de consensus apparemment anodins, ce pour quoi le livre a véritablement été écrit : une descente en flammes du système social et politique du Japon, implacable parce qu’elle attaque de front et met à bas le fleuron de l’organisation nippone, l’école. Il faut lire ces pages qui, sur un ton posé, sont vengeresses. Fils d’enseignants, élève qui, de la maternelle à l’université, est resté dans la moyenne haute de ses classes sans jamais y briller, le romancier dresse un réquisitoire accablant contre le conformisme et la bêtise crasse d’un enseignement répétitif et dépourvu de toute ouverture, non seulement sur la vie et le monde, mais sur l’art et la littérature réduits à des leçons à apprendre par cœur et à réciter de même.

Tous ceux qui, comme lui, ont connu à l’école, à de rarissimes exceptions près, l’ennui incommensurable du jus de boudin issu, pour nous Français, du manuel Lagarde et Michard, type même de la sottise lettrée, porteront au crédit de Murakami la démolition d’un modèle (du jardin d’enfant au prestigieux Todaï, l’université ex-impériale de Tôkyô où l’auteur n’a pu entrer, se rabattant sur la moins noble Waseda) dont tant de théoriciens de la pédagogie continuent à vanter les mérites la larme à l’œil.

L’attaque ne pouvait s’arrêter à l’éducation. Elle se poursuit en démontrant à quel point toutes les tares du Japon sont fondées en elle : esprit moutonnier, incapacité de la moindre initiative individuelle, refus d’accepter, justement, la singularité abyssale de celui qui, par ses œuvres, pourrait gêner la routine sociale ambiante. Rien d’innocent dans cette dictature : la stupidité et le respect de l’autorité inculqués, érigés en norme ont pour résultat Fukushima.

Murakami, dans ce texte épatant, a en partie réglé ses comptes. Ses derniers chapitres ne conseillent plus rien, mais interrogent passionnément un métier dont l’unique inducteur a été pour lui la lecture forcenée des grands précurseurs qui, sans surprise, offrent aussi, comme Sôseki, le visage de solitaires intempestifs. Chapitres émouvants, merveilleusement pertinents quand ils traitent de la quête de ses personnages marginaux par un écrivain qui n’obéit qu’à son propre désir, éblouissants quand ils tentent d’extraire de l’ombre l’impossible typologie d’un public de fans désormais international.