Esquif Poésie

Une nouvelle chronique dans En attendant Nadeau, pour mettre en avant, régulièrement, la poésie vivante : Marie Étienne circule parmi ses lectures de recueils récents. Au programme de ce premier épisode : Jean Chavot, Françoise Louise Demorgny et Andreas Unterweger.

Ces trois livres-là se sont retrouvés ensemble pour ainsi dire spontanément, ils sont sortis de ma pile et se sont convenus, comme réunis par une attraction qui nous dépassait. J’ai essayé d’en ajouter un quatrième mais ils n’en ont pas voulu : Soixante minutes, de Jean Chavot, Pointillés de Françoise Louise Demorgny et Le livre jaune d’Andreas Unterweger étaient bien ensemble, ils n’en acceptaient pas un de plus. Il est vrai qu’ils ont des affinités : textes en prose proches de la poésie par la densité de leur écriture et le choix de la brièveté, univers décalé…

Esquif Poésie Chronique En attendant Nadeau Jean Chavot, Françoise Louise Demorgny et Andreas Unterweger

© Delphine Presles


Jean Chavot, Soixante minutes. Quadrature, 110 p., 12 €


J’ai rencontré Jean Chavot et les éditions Quadrature par hasard, au dernier Salon de l’Autre Livre, espace des Blancs-Manteaux. Je ne les connaissais pas mais la qualité des volumes, de petit format et allongés, a attiré mon attention. Jean Chavot m’a offert son livre avec un sourire et je suis repartie en me disant : « ce sont des nouvelles », genre dans lequel l’éditeur, sis à Louvain-la-Neuve, s’est spécialisé, « elles n’auront pas de place dans ma chronique de poésie ». Ce en quoi je me trompais. Des nouvelles, si on veut, encore que pour moi, dans ce cas, les textes sont plus longs, mais aussi des poèmes en prose, à l’univers très particulier. Chaque texte raconte un moment, fragile et fugace, sur lequel l’auteur s’est attardé, pour des raisons qui sont les siennes mais qu’on peut imaginer : un geste, une phrase, une atmosphère l’ont retenu, et sont restés dans sa mémoire.

Cela donne des instantanés drôles ou graves, parfois émouvants, empreints d’une sorte de bonté qui donne le sourire, une vision de la vie qui pour une fois fait plaisir. Ajoutons, puisque j’ai utilisé le mot d’instantané, que la couverture est illustrée par une photo de l’auteur, calée en haut de la page, qui représente une ouverture dans une façade en pierres, laquelle donne sur un escalier qui donne sur une autre ouverture, celle-ci baignée de lumière, et encore une autre ouverture, une grille entrouverte… Soixante minutes de textes pour une heure de lecture ? Oui, mais une lecture que l’on souhaite reprendre. Il ne semble pas que Jean Chavot, présenté comme musicien et scénariste, ait publié d’autres livres.

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Arrivées

« Je t’attends devant la grande porte vitrée automatique. Après si longtemps, est-ce qu’on va s’embrasser, se serrer dans les bras ? Je ne suis plus sûre de te reconnaître. Et toi, est-ce que tu me reconnaîtras ? Et si tu passais devant moi sans me voir ? J’ai peur de te manquer, toi qui m’as tant manqué.

Des inconnus guettent d’autres inconnus au bout de traversées inconnues. Certains s’abattent comme des mouettes sur un voyageur. Ils le dévorent sur place de baisers, ou le dégustent un peu plus loin, en marchant. D’autres tiennent des petites pancartes avec des noms, les yeux vides. Des habitués passent tête haute, fiers que personne ne veuille d’eux.

La porte accouche d’une humanité en grappes, en chapelets, en perles de toutes les tailles, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Chacune a sa lumière unique, reflet d’une histoire lointaine. Je scrute chaque visage en espérant reconnaître le tien. Et en chacun je trouve quelque chose à aimer. »


Françoise Louise Demorgny, Pointillés. Isabelle Sauvage, 120 p., 16 €


Les éditions Isabelle Sauvage nous envoient souvent leurs livres et je suis ravie d’avoir l’occasion d’évoquer leur production : les responsables, que j’ai rencontrés en plusieurs occasions, semblent tellement aimer leur travail et ils le réalisent avec tant de soin ! En général, les volumes sont petits, les couvertures ont des couleurs essentielles, brunes comme la terre, rouges comme la garance, noires comme une nuit à la campagne… J’avais déjà lu un livre de Françoise Louise Demorgny qui m’avait enchantée. Celui-ci ne m’a pas déçue. Là encore, le choix a été difficile, j’aurais voulu en donner à lire davantage. Sachez que c’est une petite fille qui parle ou une adulte qui se souvient très bien de son enfance. Les textes tournent autour de l’idée de frontière, que le maître d’école dessine en pointillé au tableau. Par conséquent, le dessin est une limite à ne pas franchir et que l’on franchit quand même puisque, entre les points, il y a du vide par lequel on passe, ou peut passer si on se fait petit, discret. La frontière, la limite, est celle qui sépare la Belgique de la France, et plus précisément celle qui se trouve du côté de Charleville, le pays de Rimbaud, à qui il est fait très souvent allusion. Chaque texte est surmonté d’un extrait de poème, un peu transformé, dans sa typographie, par l’auteure, un extrait qui lui sert de musique pour écrire et d’hommage à rendre aux poètes qu’elle aime. Le texte ci-dessous a pour « envoi », emblème ou étendard, un poète arabe du XIVe siècle, Abou’lfitian : « faites-moi respirer le doux souffle du vent d’Alep […] car le vent vierge m’est nécessaire ».

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Mur

« J’ai sept ans et une admiration sans borne pour le maître qui m’apprend à figurer la frontière belge par une série de pointillés. Consultée, je n’aurais pas fait meilleur choix. Un plein, un vide, ainsi sont les barrières : on passe, on ne passe pas. On peut lorgner à travers, on ne va pas de l’autre côté sans autorisation, formalités et rituels.

Si l’on est, mettons, une souris, alors on peut espérer passer sans se faire voir. Avec un mur, non. Un mur est catégorique et avec lui on ne discute pas, surtout s’il est comme celui de la mère Noizet, tout hérissé de tessons de bouteille. Mais avec une barrière, une frontière, alors il y a de l’espoir ! L’espoir est dans les vides, pas dans les pleins. Évidemment.

Plus tard, les limes romains, la Chine, Berlin, tant d’autres pays obtus confirmeront mon sentiment. J’apprendrai, amère, qu’il existe des murs flottants, des tombeaux liquides. Des rouleaux barbelés, des fils électrifiés, des pièges aveugles. Des fosses, des nasses. Tant d’ingéniosité. »


Andreas Unterweger, Le livre jaune. Trad. de l’allemand (Autriche) par Laurent Cassagnau. Lanskine, 224 p., 20 €


Le livre jaune paraît dans une collection, « Régions froides », dirigée par Paul de Brancion. L’auteur, nous indique la quatrième de couverture, est né en Autriche, à Graz, en 1978. Il a publié cinq livres dans son pays mais c’est la première fois qu’il est traduit en français.

Le héros, comme dans le précédent, est un enfant, Castor, à qui il arrive maintes aventures familiales, drolatiques, racontées avec innocence et comme avec étonnement, dans des textes souvent courts, regroupés autour d’un sujet, « Faune du pays jaune », « Langue de chat », « La septième souffrance » ; d’un personnage, L’Homme des bois, le Grand-Père, les amis de Grand-Père… On dévore les pages, ou au contraire on les lape peu à peu, on s’en détache difficilement tant l’univers est enchanté mais décrit et restitué sans fioriture aucune, avec juste les mots qu’il faut pour le déroulement de l’histoire et sa chute, surprenante.

Le voyage au pays jaune vaut la peine. Il commence ainsi : « Longtemps on ne put comprendre qui (ou ce qui) séjournait dans le grenier.

Certains disaient : un vieux raton laveur.

D’autres, par contre, supposaient que c’était l’esprit d’un chef indien (pas) mort répondant au nom de : Vieux Raton Laveur ». À votre avis, qu’est-ce qui empêche les habitants de la maison du pays jaune de dormir la nuit tranquillement ? Mais voici l’histoire des champignons.

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Les champignons

« ‟On nous a trompés”, s’écria Castor qui avait été au village avec Grand-Père. ‟Grand-Père a payé pour une douzaine de chanterelles, mais la vendeuse au marché”, s’emporta-t-il, ‟ne lui en a donné que douze…”

‟Et en plus”, se plaignit-il, lorgnant, sceptique, sur les champignons jaunes qui étaient étalés sur la table sous le grand sapin, ‟en plus, il est clair que ce ne sont pas des chanterelles, mais”, et il se mit à sangloter, ‟des girolles !”

‟On voit bien, une fois de plus”, conclut Castor, amer, ‟que les gens sont mauvais.”

‟Les champignons”,

répondit l’homme des bois à Grand-père qui lui demandait s’il avait aimé les chanterelles, ‟fondent sur la langue, ou plus exactement : ils fondent entre mes dents, non”, se corrigea-t-il encore une fois, ‟ils fondent sur ma langue comme des…”, il s’arrêta, regarda en direction du ciel, reprenant difficilement son souffle, haleta, devint bleu, déglutit…

‟Comme des mots ?” demanda Castor, en lui apportant (et à toute la tablée de midi) la délivrance. »