Entretien avec Brice Bonfanti

Dans ses Chants d’utopie, dits en public, Brice Bonfanti invente une multiplicité d’épopées à travers les époques et les lieux, avec pour matière les catastrophes et les espérances de notre temps, et où interviennent les poètes et les mythes. Pour En attendant Nadeau, l’écrivain Arno Bertina (Des châteaux qui brûlent, Verticales, 2018) s’entretient avec le poète né en 1978.


Brice Bonfanti, Chants d’utopie, premier cycle. Sens & Tonka, 172 p., 16,50 €

Brice Bonfanti, Chants d’utopie, deuxième cycle. Sens & Tonka, 320 p., 19,50 €


Vos deux premiers volumes de poésie sont divisés en livres comportant trois chants. La chose est donc structurée. Mais ces chants semblent provenir d’un ensemble bien plus vaste puisque le livre 1, par exemple, est constitué des chants XI, XVIII et V. Est-ce le signe d’une fragmentation chaotique que le sommaire ne parvient pas, en fait, à empêcher ? Est-ce le signe d’un réagencement souverain, qui se moque de la chronologie officielle (Dante devrait venir avant Essenine) ?

Il s’agit, oui, d’un réagencement souverain, mais d’une souveraineté d’enfant, qui se moque de la chronologie officielle autant que personnelle, mais qui se moque avec tendresse, et sans mauvais esprit, plutôt avec un bon esprit, un esprit bon enfant, qui même ne se moque pas, mais joue, comme au lego. C’est un agencement bonenfantin.

Comme si l’ordre du temps était désordonné, ou insatisfaisant, et comme s’il fallait après coup l’ordonner autrement. Tous les chants jusqu’au XXVII, terminé récemment, existent déjà. Certains ont pris leur place, d’autres l’attendent. Le sommaire reflète la fidélité à l’ordre du temps où s’écrivent les chants, depuis 2008, puisqu’il maintient la numérotation chronologique – et il reflète en même temps le jeu sérieux qui réordonne cet ordre du temps, pour un nouvel ordre cordial : a posteriori, se forment des triades par affinité, par amitié entre les chants écrits.

Par exemple, le livre 3 est une triade de la religion, de l’espérance religieuse comme ferment révolutionnaire (Israël messianique, Égypte hésychaste, Turquie soufie). Mais je ne les ai pas écrits à la suite, puisqu’il s’agit respectivement des chants XIII, XV et X.

De la même manière, sont apparues : une triade d’épopées populaires (Palestine, Mexique zapatiste, Argentine en 2001), une triade de la connaissance (du cerveau divisé à la mystique unifiée, jusqu’au théâtre utopien), une triade de la civilisation (de Sumer à l’après transhominidisme), une triade des peuples ayant fait l’objet d’un palimpseste, devenus utopiques, sans lieu (Occitans, Imazighen…), une triade des aborigènes, à l’origine d’un peuplement (depuis les bactéries jusqu’aux aborigènes d’Inde et du Japon), une triade de l’amour (de l’amour minuscule à l’Amour majuscule).

L’ensemble est plus vaste d’emblée : mes éditeurs Sens & Tonka ont vite vu mon obsession pour le Neuf (dans les deux sens du terme), mon rituel de l’écriture avec un œuf et trois cafés, Un Neuf et Trois, et ils ont annoncé neuf cycles de neuf chants, autrement dit quatre-vingt-un chants. Un seul ensemble formé de Neuf cycles chacun découpé en Trois livres chacun contenant ses Trois chants soit Neuf chants.

L’ensemble est vaste, parce que je veux n’écrire qu’une chose, sauf accident. Jusqu’ici, les accidents ont toujours fini par intégrer la chose une. Moi qui m’ennuie très vite, je sais que je ne m’ennuierai pas. Comme l’Un du néoplatonisme qui seul garantit la liberté des êtres, sans engendrement, sans intervention, sans domination, l’Un des Chants d’utopie garantit la naissance de multiples passés et à venir, et les protège comme une Arche.

Il est des chants que je rêve de faire, et que je fais des années après. J’ai rêvé ma Voltairine en 2004, alors que je n’avais écrit que le chant I, et je ne l’ai écrite qu’en 2015 avec le chant XIV. Depuis 2008, je sais que mon chant de Suisse sera le chant de la prostitution, avec pour figure Grisélidis Réal – mais je ne l’ai toujours pas écrit. Pareillement, le chant de Rojava, du Kurdistan syrien, couve depuis plusieurs années.

À l’inverse, il est des chants que je n’avais pas prévus, qui surgissent soudain. Par exemple, le chant XXIII de Stig Dagerman. Je n’avais jamais songé à écrire un chant de Suède. C’est le thème du suicide qui est venu en premier : je voulais explorer le suicide en tant qu’utopie, en tant que recherche d’un sans-lieu. J’ai choisi la figure de Stig parce qu’avant d’être un suicidé il était anarchiste, et que cela redoublait l’utopie, avec une dimension politique. La mystique est venue comme un troisième terme. Et comme en utopie tous les temps sont présents, c’est Emanuel Swedenborg, venu du XVIIIe siècle, qui vient initier Stig dans son XXe siècle à la mystique. Ce chant XXIII est le dernier que j’ai écrit – après coup – pour le deuxième cycle, alors que j’en avais déjà transmis le manuscrit à mes éditeurs. Il a fallu, pour l’intégrer, tout réorganiser. Mais il était trop important car il donnait à l’Utopie majuscule sa dimension métaphysique, quasiment synonyme de Dieu, ou plutôt : de l’Un, et je l’ai mis au centre du deuxième cycle, comme un point de bascule, entre un avant et un après.

Brice Bonfanti, Chants d’utopie

Pour chaque « chant », une figure tutélaire et une région du monde (le chant VII du livre 4 est ainsi placé sous le signe de Roberto Juarroz et Laura Cerrato, Argentine, etc.). Comment définir ce dialogue avec les œuvres citées ? À lire vos chants, on écarte l’hypothèse d’une variation comme il en existe beaucoup en musique, et peu en littérature (Jean-Louis Giovannoni a écrit « Variations Hölderlin », et « Variations Juarroz », mais je ne connais pas d’autre exemple).

Ces figures sont des types, des emblèmes, des symboles. Certains types m’attirent, comme autant de facettes d’un hypertype, utopien : paysans, poètes, mystiques, anarchistes, autodidactes, inventeurs, alchimistes, Amérindiens, aborigènes, pirates…

Ces figures m’inspirent comme des tremplins. Je ne fais pas de petits romans historiques : le point de départ, c’est l’histoire, ou plutôt la préhistoire, où nous les animaux hominidés nous souvivons, sauf par éclair ; mais le point infini d’arrivée est utopique, une autre histoire, la vraie histoire, où les humains vivent enfin, tendus vers l’outrevie. Chaque figure, issue de notre préhistoire, se trouve donc utopisée.

Comme dans le sommaire où l’ordre (le désordre) temporel de l’écriture est réordonné (ordonné) en un autre ordre, chaque chant réordonne notre préhistoire, pour déployer les germes du meilleur qui n’ont pas pu aller au bout, empêchés par une préhistoire arriérée et subie.

L’anarchiste américaine Voltairine de Cleyre n’a pas connu autrement qu’en l’espérant l’utopie – le rêve réel –, mais seulement la préhistoire – le cauchemar illusoire. Je rêvais qu’elle vive un autre monde, monde enfin nôtre. Et je n’ai pourtant pas suivi ses doctrines à elle pour l’esquisse utopique.

L’écart est plus ou moins grand entre les faits préhistoriques et le récit utopique : les adorateurs de Roberto Juarroz, dont je suis, ne retrouveront pas grand-chose, voire rien, dans le chant VII qui est placé sous sa figure et celle de son épouse. Ce qui me nourrissait alors était l’Argentine en 2001 et l’expérience psychédélique, qui ont ici été mariées.

À l’inverse, il y a quelquefois peu d’écart : le chant XIII de Debôrâh s’est appuyé sur le livre V des Juges de la Torah. Je l’ai seulement complété par, entre autres, ce que m’inspirait le nombre de Debôrâh, défini par le rhéologue israëlien Markus Reiner pour désigner la fluidité d’un matériau, et qui dépend de la chaleur – en référence à ces mots du Cantique de Debôrâh : « Devant Yahvé, les montagnes coulèrent ». Dans le chant, la chaleur est devenue celle de l’espérance (informée, agissante, informante) qui modifie la matière du monde.

En règle générale, moins j’en sais, plus je suis libre. Quand je me documente trop, comme par exemple pour le chant du Mexique zapatiste, je suis accablé et je dois lutter pour me délivrer du savoir. L’écriture du chant XI de Sergueï ou, récemment, du chant XXVII de Dihya (nommée la Kahina par ses envahisseurs) a été fluide, jubilatoire et libre, car j’ai volontairement réduit la documentation.

Préciser l’aire géographique est une façon aussi discrète de dire beaucoup, me semble-t-il. Tout d’abord ceci : le poète n’est pas hors sol ; il est d’une culture qu’il féconde à son tour. Mais ces noms disent également l’ampleur de l’entreprise poétique inaugurée par ces deux volumes : vous brassez les époques, les cultures et les œuvres. Ce serait donc le signe d’une ambition superbe, d’un souffle ou d’un appétit.

Nommer et situer un lieu comme support, parfois source, du chant, me pousse à explorer chant après chant un nouveau monde, à me dépayser comme est censé dépayser l’œil utopique, changer de culture, de langage pour dire le monde, chercher à traduire en respectant l’intraduisible, et chercher le commun, le comme un, dans l’autre, et l’autre dans le commun.

D’autre part, c’est une dialectique, parfois successive, parfois simultanée, entre l’utopie (le sans-lieu) et la topie (le lieu), comme si chaque topie portait en soi son utopie, sa source de possibles ; et comme si, réciproquement, une utopie cherchait à devenir une topie, à se faire topie, comme si un sans-lieu cherchait à s’incarner, à entrer dans un lieu, à se faire enfin lieu.

Nommer un lieu est parfois, aussi, un exercice de potacherie géopolitique, pour créer, d’abord en moi-même, un inattendu. Pour l’Égypte, plutôt que les pyramides et les pharaons, j’ai chanté une sainte chrétienne du IVe siècle, Synclétique, et plutôt une « Mère du désert » parmi les Pères du désert. Pour l’Inde, j’ai chanté des aborigènes, les Warlis, autrement dit un peuple d’avant le nom de l’Inde. Potacherie agressive, aussi, quand je nomme l’Occitanie, qui a fait l’objet d’un palimpseste par Rome et la France ; ou Tamazgha pour chanter le peuple Amazigh (dit « berbère » par ses envahisseurs).

Brice Bonfanti, Chants d’utopie

À lire ces deux premiers volumes et vos réponses ci-dessus, il semble impossible d’écarter la question de l’érudition. Dans le paysage littéraire, cette érudition distingue votre poésie car, s’il a presque toujours existé des poètes érudits ou proches des philosophes (en vrac, et en m’en tenant au XXe siècle : René Char, Yves Bonnefoy, Jean-Patrice Courtois, Philippe Beck, Dominique Meens…), il est fréquent de voir cette érudition absorbée par le poème jusqu’à faire énigme. C’est l’inverse dans vos chants, tout comme dans le « Cycle des exils » de Patrick Beurard-Valdoye, mais je ne connais pas beaucoup d’autres exemples. Cette singularité fait de vous un contemporain étrange. Quel rapport entretenez-vous à la poésie qui s’écrit aujourd’hui, à celle des quarante dernières années ?

C’est depuis que la vie me bouscule – l’adolescence – que je lis pour tenter de comprendre. L’érudition est un effet collatéral de mon désir. C’est le désir qui est premier et me conduit vers des lectures. Et je ne fais aucun effort pour retenir quoi que ce soit : je laisse Kalliópê, ma seule Muse, retenir ce qui lui chante, la fait chanter, et que sa volonté soit faite. C’est une érudition d’autodidacte, avec des îles, peuplées ou non, de grands déserts, des jungles riches, des jardins – à l’anglaise, jamais à la française. Je ne suis spécialiste de rien en particulier, pour ne pas m’ennuyer. Toute lecture contrainte – même par moi –, pas soutenue par le désir, la libido sciendi, m’est impossible.

J’ai des périodes d’enthousiasme obsessionnel pour un thème, un domaine, un maître, pendant des semaines, des mois. Puis l’obsession me lasse, j’en change. Je suis fidèle à tous mes maîtres, mais je les multiplie. Mes maîtres me servent, mes maîtres me servent à déployer ce que je porte en moi : mes maîtres me libèrent. Pour être libre, asymptotiquement, je veux, non pas ne pas avoir de maître, mais les multiplier, tout en gardant mon propre cap qui, lui, provient d’on ne sait où.

Mes lectures sont des nourritures secondaires qui à leur tour deviennent les enzymes digestives pour assimiler la nourriture première qu’est le vivre. Elles sont des morceaux de vie et de savoir humains à rassembler comme les membres d’Osiris éparpillés. Je veux tout mettre dans mes chants qui sont une Arche, ou un ogre affamé.

Je lis pour rechercher mon utopie, ce qui n’est pas dans mon lieu, pour changer mon regard, le bonifier ou l’agrandir. Je crois que l’essentiel se joue dans le regard. Si je  change mon regard, je change alors mes actes, et puis mon monde proche, événements comme rencontres. Mais c’est d’abord sur mon regard que je peux agir.

J’ai trouvé pour l’instant plusieurs sources livresques de transformation du regard : l’histoire la plus ancienne possible, l’anthropologie anarchiste, la biologie, la métaphysique, l’alchimie, entre autres. Et je ne parle pas du livre du monde, qui est hors des livres : la nature, l’amour, la souffrance, la joie, l’angoisse, la méditation, la prière, la psychédélie, et j’en passe. Tout cela me déroute, et met à mal les habitudes des sillons toujours creusés, les circuits neuronaux toujours empruntés.

Par exemple, je suis très ignorant de l’histoire, et souvent même je la calomnie, lui opposant le mythe, véridique, quand l’histoire des faits ne prouve rien. Mais c’est justement parce que je suis ignorant de l’histoire que j’en lis. Mon ignorance est mon moteur. Et c’est justement à l’inverse de ma calomnie qu’en vérité la lecture de l’histoire a sur moi l’effet d’un mythe. Quand j’ai écrit le chant XXI de Sumer, j’ai vécu des vertiges grâce à des livres sur les civilisations sumérienne, akkadienne, babylonienne, assyrienne : je voyais des civilisations immenses, des puissances, des religions, des pensées, naître, grandir, disparaître pour reparaître autrement, changer de forme, passer de main en main, et tout ceci, en l’espace de 1 000 ans, 2 000 ans.

Tout cela m’aide à me décoller de notre temps, à ne plus m’intéresser du tout aux actualités, même intellectuelles, aux faux débats qui tournent en boucle, qui m’ennuient, où je ressens le retour du même lassant masqué derrière des milliards de détails recombinés. Je ne me réveille de mon sommeil médiatique qu’à l’occasion de certains événements : printemps arabe, commune de Rojava, découverte d’une exoplanète, Gilets jaunes, etc. À l’inverse, j’adore voir le tour du même pluriel dans l’histoire, les ponts entre les textes sumériens depuis la fin du IVe millénaire av. J.-C. et les textes judéo-chrétiens jusqu’à nos jours ; ou le même autre entre l’Un néoplatonicien et le Tao chinois ; ou une idée sur l’origine du langage que Dante formule dans son De vulgari eloquentia, que je retrouve dans le Pop Wuh, la bible (le Livre) des Mayas.

Quant à la poésie, après en avoir beaucoup lu, j’ai cessé peu à peu, et même si je suis ouvert aux découvertes, je cultive les maîtres, dont le premier divin : Dante Alighieri. J’ai parfois des périodes de 100 jours où je lis un chant de la Divina Commedia chaque matin, comme une méditation, avant d’écrire. Je préfère avoir dans mon corps animé le rythme de ma deuxième langue maternelle – l’italien – avant d’écrire dans ma première langue maternelle – le français.

Et en effet, je lis peu de poésie contemporaine, mais j’en lis. Comme je lis un peu de tout, je lis peu de tout – le tout est infini. Univerciel de Christophe Manon est un livre chéri, qui m’a enthousiasmé à la première lecture, où j’ai senti l’auteur comme un frère, que je relis encore, avec son pendant mélancolique, Au Nord du Futur. Hölderlin au mirador d’Ivar Ch’Vavar a été un puissant choc joyeux, libérateur, qui a eu sur moi un effet qu’un seul avant lui avait eu : François Rabelais, mon Dante français. Sa liberté est contaminatrice. Lire ou entendre Anne-Claire Hello me fait frémir, dans un état d’hypnose hallucinée. La lecture d’Explication de la lumière par Laurent Albarracin m’a délecté par sa rumination combinatoire délicate et lumineuse. Denis Ferdinande m’étourdit, me rend à peu près fou, me fait écarquiller les yeux, avec des vagues de sourire éberlué. Ou encore Nicolas Rozier, comme un volcan à la limite extrême de l’éruption, juste avant l’éruption, à la plus haute pression. Je pourrais en nommer d’autres, en vérité. Et parmi ceux que vous citez, je sais que je serai amené à découvrir Philippe Beck et Patrick Beurard-Valdoye.

Ça n’est pas que je néglige la poésie contemporaine, que je m’en désintéresse. C’est que j’ai le désir de me nourrir le plus possible de temps et de lieux. Et comme en utopie tous les temps sont contemporains, je n’ai pas l’impression de lire moins de poésie contemporaine que de poésie sumérienne. Pour amplifier mon moi restreint comme un moi – jusqu’à le faire éclater comme une bulle de savon –, je cherche la vision la plus ample et la plus exaltée possible. La littérature mésopotamienne date de la fin du IVe millénaire av. J.-C. J’ai donc 6 000 ans de textes à explorer, ou 300 000 de traces, que je ne peux pas sacrifier pour le seul demi-siècle dernier.

En tout cas, ce n’est pas pour cela que je n’ai consacré aucun chant à un poète contemporain. C’est que j’évite définitivement les figures contemporaines, depuis une expérience désagréable et amusante : pour le chant X de Turquie, j’avais pris la figure contemporaine de la romancière Elif Shafak, pour marier féminisme, anarchisme et soufisme. Mais, quelques mois après avoir fini mon chant, je l’ai trouvée, elle, dans une publicité pour une carte de crédit. J’étais bien embêté. Depuis, j’attends que les personnes meurent, pour être certain qu’elles ne vont pas faire de bêtises – même si tout le monde en fait, je préfère savoir lesquelles ont été faites. Enfin, il y aura peut-être des exceptions : pour le chant d’Uruguay, je n’ai pas renoncé encore à prendre pour figure José Mujica. Mais d’ici-là, même si je lui souhaite longue vie, il sera mort peut-être.

Enfin, les figures qui deviennent personnages et les figures qui me nourrissent sont deux choses distinctes. Les figures qui me nourrissent ont tendance à ne pas apparaître dans mes chants. Elles ont tendance à devenir des petits dieux absents, mais infusant, laissant des traces ici ou là. Par exemple, mon chéri William Morris a laissé des traces dans mon chant de Voltairine, mais je n’imagine pas un jour lui consacrer un chant. Idem pour Ernst Bloch, René Daumal, tant d’autres. Il m’a été très difficile de faire un chant avec Dante – cela m’a pris trois ans, non seulement parce qu’il a été entrecoupé par d’autres chants qui surgissaient sans crier gare, mais surtout parce que j’étais intimidé à l’idée de prendre mon maître divin pour personnage. Je ne me vois pas non plus consacrer un chant au facteur Cheval, qui pourtant forme en moi un binôme avec Dante.

Propos recueillis par Arno Bertina