À la rencontre de Dante

Développée au XIIe siècle, la pensée d’Averroès eut, pour les théoriciens des siècles suivants, une importance comparable à celle de Hegel pour la philosophie du XXe siècle : tous se sont définis par rapport à elle. La démarche de qui s’interroge sur un éventuel averroïsme de Dante ressemble à celle de qui s’interrogerait sur un hégélianisme de Lacan : sous un dehors très technique, on va à l’essentiel. Ainsi guidés comme le poète l’était par Virgile, nous partons à la découverte d’un monde intellectuel méconnu.


Alain de Libera, Jean-Baptiste Brenet et Irène Rosier-Catach (dir.), Dante et l’averroïsme. Collège de France/Belles Lettres, 432 p., 23,50 €


Outre que la culture italienne est assez mal connue en France, nous n’avons aucune figure comparable à celle de Dante. Il nous est donc très difficile de mesurer ce que représente pour notre sœur latine ce poète des premières années du XIVe siècle, qui est à la fois le fondateur de la langue, un acteur politique et un penseur de premier ordre. Ce n’est pas seulement à cause de la gloire de la Divine Comédie que l’on décida au XIXe siècle que l’unification linguistique du pays se ferait sur la base du toscan. C’est aussi que Dante avait été le premier à théoriser l’usage de ce l’on appelait « le vulgaire », c’est-à-dire de la langue effectivement parlée, qui n’était plus le latin. Son traité linguistique De vulgari eloquentia date des années 1303-1305, après quoi il a travaillé à son Banquet, un ouvrage proprement philosophique rédigé, lui, en « vulgaire ». Pour mesurer le choc, pensons qu’à la génération suivante Pétrarque écrira encore presque toutes ses œuvres en latin, à la seule exception du Canzoniere, qui n’en constitue qu’une toute petite partie, la seule que lisent la plupart des Italiens. Pensons aussi que, pour nous Français, un texte de 1300 est écrit dans une langue qui nous est devenue étrangère ; l’écart est bien moindre en Italie : l’effet d’étrangeté de Dante est plutôt comparable à celui que nous éprouvons devant Montaigne ou les Anglais devant Shakespeare, des auteurs venus trois siècles ou presque après lui.

Alain de Libera, Jean-Baptiste Brenet et Irène Rosier-Catach (dir.), Dante et l’averroïsme

Averroès, détail de « L’Ecole d’Athènes » de Raphaël

Dans un tercet du Paradis (X, 136-138), Thomas d’Aquin (1228-1274) évoque pour Dante : « La lumière éternelle de Siger / Qui, lisant dans la rue de Fouarre, / Syllogisa des vérités qui créèrent l’envie. » Siger de Brabant ayant été au XIIIe siècle le grand professeur d’averroïsme à Paris, on a pu déduire de ce tercet que Dante avait séjourné à Paris – en souvenir de quoi son nom a été donné à une partie de la rue de Fouarre, du côté de la place Maubert – et qu’il aurait lui-même été marqué par l’averroïsme. Lorsqu’il atteint le premier cercle de l’enfer, où résident les âmes vertueuses privées de la foi, le poète guidé par l’auteur de l’Énéide y aperçoit, outre Homère, Platon, Socrate et les grands présocratiques, « Euclide géomètre et Ptolémée, / Hippocrate, Avicenne et Galien, /Averroès qui fit le Commentaire » (Enfer, IV, 142-144).

Plus que cette présence d’Averroès dans les Limbes parmi tous les grands noms de poètes et de penseurs non chrétiens, ce sont les trois vers du Paradis évoquant Siger rue de Fouarre qui ont, dès l’origine, excité les commentateurs. Ces trois vers, écrit Alain de Libera, auront été « trois ruisseaux pour un océan d’articles, de livres et de thèses ». Ce livre-ci, issu d’un colloque organisé au Collège de France, déconstruit cette question en rassemblant les points de vue de philosophes médiévistes et d’italianistes. Les contributions sont consistantes – plutôt de l’ordre de la quarantaine de pages – et généralement d’une haute technicité. Non que les concepts en jeu soient particulièrement ardus, mais la pensée médiévale n’est connue que de rares spécialistes. Même si l’on a déjà rencontré les plus grands noms de l’époque, peu de lecteurs sans doute sont suffisamment familiers des œuvres de Thomas d’Aquin, d’Averroès, de Duns Scot ou d’Albert le Grand pour mesurer immédiatement tous les enjeux des débats ici finement analysés.

Alain de Libera, Jean-Baptiste Brenet et Irène Rosier-Catach (dir.), Dante et l’averroïsme

Et pourtant, même un profane peut tirer profit d’un tel livre. Déjà en découvrant l’importance d’ouvrages souvent tenus pour mineurs au regard de la Divine Comédie. Le grand poète est aussi l’auteur d’un traité philosophique en « vulgaire » au titre platonicien même si c’est plutôt avec Aristote qu’il débat dans son Banquet. Quoique inachevé, cet ouvrage compte plus de 250 pages dans l’édition de la Pléiade, et il mérite qu’on s’y attarde. Même s’il ne mesure qu’une centaine de pages dans la même édition, le traité en latin sur la Monarchie n’est pas non plus négligeable. Quant à celui sur L’éloquence en langue vulgaire, il est surtout discuté ici dans une communication, celle d’Irène Rosier-Catach sur la conception philosophique que se fait Dante de l’origine du langage, entre  averroïsme et cabbalisme. Comme beaucoup de questions qui agitaient les penseurs médiévaux, celle de savoir si Adam s’exprimait en hébreu nous apparaît exotique à cause de la manière dont elle était formulée alors. Mais nous pouvons aussi y retrouver des questions que se posait Walter Benjamin dans son petit texte sur le langage humain. Comme souvent avec la pensée médiévale, il nous faut surmonter la troublante étrangeté produite par la manière dont les questions essentielles sont formulées avant de comprendre que l’on n’est pas si loin de questions qui nous importent encore.

Dante joua un rôle politique actif, au point qu’il fut condamné à mort par contumace et finit sa vie loin de sa patrie florentine. Son engagement fut aussi théorique et, dans Monarchie, il défend le principe d’une stricte autonomie des pouvoirs de l’empereur et du pape. On pourrait considérer qu’une telle prise de position n’a rien de surprenant dans le cadre de l’opposition entre guelfes et gibelins. Il y a tout de même une profonde originalité de sa théorie « à propos de la relation existant entre liberté et Empire » ; le concept prégnant en est celui de volonté commune.

Alain de Libera, Jean-Baptiste Brenet et Irène Rosier-Catach (dir.), Dante et l’averroïsme

Dante Alighieri

Au vu du titre de ce livre, le lecteur peu averti voudrait savoir ce qu’il en est au juste de cet « averroïsme » qui paraît faire tellement problème. On a bien compris que c’était le repoussoir de Thomas d’Aquin et donc de ce qui allait devenir la doctrine officielle de l’Église catholique. On pressent que l’enjeu était l’enseignement que l’on retenait d’Aristote et que le Cordouan le tirait davantage vers le rationalisme que ce qu’allait faire ensuite l’Aquinate. De là à le suspecter de matérialisme, il y avait sans doute un grand pas – que certains n’hésitèrent pas à franchir. Quand il essaie d’y voir clair dans « L’averroïsme aujourd’hui », Jean-Baptiste Brenet préfère « tirer un fil conceptuel » plutôt que de dresser un bilan. Il lui semble que l’on peut caractériser ce système comme celui qui « plus qu’aucun autre peut-être, tâche d’établir la puissance commune de penser de l’humanité ». S’il en va bien ainsi, on pourrait le « pister » dans la raison pure de Kant, chez Spinoza, dans le savoir absolu de Hegel, dans la volonté générale de Rousseau, voire chez Heidegger et dans la psychanalyse. Cela fait beaucoup. Cette généralité même doit-elle être tenue pour un « indice de la valeur » de ce système, ou plutôt comme le signe que le nom d’Averroès ne ferait là que désigner une très vague tendance de la philosophie occidentale ?

À ce compte, la question de savoir dans quelle mesure Dante peut être dit averroïste doit sans doute être prise comme un moyen d’approche, dont l’intérêt principal est de diriger la réflexion vers des œuvres moins connues, de réputation du moins, que la Divine Comédie. C’est, pour l’essentiel, la leçon que retiennent la douzaine d’auteurs réunis pour ce livre. Gianfranco Fioravanti résume bien la tonalité générale du livre quand il conclut que « Dante n’est pas averroïste au sens strict du terme, s’il y a bien un sens strict, mais […] dans certains cas nous percevons entre lui et Averroès une sorte d’air de famille ». Et d’ajouter : « Peut-être l’impossibilité de définir avec une précision analytique ce qu’est l’averroïsme n’amène-t-elle pas nécessairement à devoir l’exorciser, tel un fantôme à éliminer ». Pour nous Français, poser cette question aura été un bon prétexte pour nous emmener dans un voyage dantesque vers des terres négligées de cette œuvre plus connue de nom que réellement fréquentée. Dans son long avant-propos, Alain de Libera ne laissait pas entendre autre chose.

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