Berthe Morisot, l’ange de l’inachevé

Cela faisait longtemps que Berthe Morisot n’avait pas eu droit à une exposition à part entière ; c’est chose faite au musée d’Orsay. Retour sur le parcours d’une figure de l’impressionnisme, une des rares peintres professionnelles de son époque.


Berthe Morisot (1841-1895). Musée d’Orsay. Jusqu’au 22 septembre.

Catalogue de l’exposition. Musée d’Orsay/Flammarion, 304 p., 39,90 €


Très originale et très passionnante, cette exposition comporte 4 carnets, 2 pastels, 73 huiles sur toile dont 37 œuvres proviennent de collections et 42 d’institutions publiques. C’est la première manifestation monographique consacrée à Berthe Morisot (1841-1895) par un musée national depuis la rétrospective de 1941 à l’Orangerie. Berthe Morisot se définit principalement comme une peintre de figures, comme une portraitiste. D’après leur récent catalogue, 69,5 % de ses 423 peintures répertoriées sont consacrées aux portraits, aux scènes d’intérieur ou de plein air avec des personnages. Dans telle exposition, la créatrice met en priorité 98 tableaux de portraits et figures, 36 paysages, 3 natures mortes…

Une famille aisée, cultivée, très ouverte aux arts, soutient Berthe Morisot qui affirme très tôt un goût de l’indépendance. Dès 1857, elle suit des leçons de peinture chez plusieurs artistes ; en 1858, c’est sa première inscription au musée du Louvre pour copier les maîtres. En 1860, Corot enseigne à Berthe et à sa sœur Edma la peinture en plein air. Elle reçoit aussi des leçons du sculpteur Aimé Millet… En 1868, elle rencontre Édouard Manet ; il peint douze portraits d’elle.

En 1874, Berthe Morisot est la seule femme à participer à la première exposition dite « impressionniste ». Fidèle, une figure centrale du mouvement, elle offre ses œuvres dans sept expositions du groupe ; en 1879, elle renonce à exposer alors qu’elle est épuisée, affaiblie par la naissance (en 1878) de sa fille Julie… Elle refuse de considérer sa peinture comme un talent d’agrément ; à rebours des usages de son milieu, elle choisit l’ambition de travailler en professionnelle ; elle veut vendre ses œuvres dans des enchères ou chez le marchand Paul Durand-Ruel.

Berthe Morisot (1841-1895) Exposition Musée d'Orsay En attendant Nadeau

« Berthe Morisot au bouquet de violettes » d’Édouard Manet (1872)

Berthe Morisot n’a jamais pensé publiquement sa condition d’artiste en fonction de son sexe. Elle n’a adhéré à aucun collectif féminin, comme l’Union des femmes peintres et sculpteurs (qui a été fondée en 1881)… Tard, en 1890, quand la carrière de Berthe est très avancée, elle confie à un carnet intime (qui est longtemps resté inédit) : « Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un homme traitant une femme d’égale à égal, et c’est tout ce que j’aurais demandé, car je sais que je les vaux. »

Dans les combats très fréquents de l’impressionnisme, elle exprime parfois dans les correspondances son caractère sombre et dépressif alors que sa peinture est trop jugée charmante et joyeuse par certains critiques.

Tu peux lire dans ce catalogue officiel du musée d’Orsay certaines pages des carnets intimes de Berthe Morisot : « Il y a longtemps que je n’espère rien et que le désir de glorification après la mort me paraît une ambition démesurée… La mienne se bornerait à vouloir fixer quelque chose de ce qui se passe. Oh, quelque chose ! La moindre des choses. Hé bien ! Cette ambition-là est encore démesurée !… Une attitude de ma fille Julie, un sourire, une fleur, une branche d’arbre, une seule de ces choses me suffirait. Et dire que j’ai 50 ans et que, une fois par an au moins, j’ai les mêmes joies, les mêmes espérances. […] La fin d’une saison, tristesse, découragement ». Ou bien, Berthe est moins désolée : « Je dis : ‟je voudrais mourir”, mais ce n’est pas vrai du tout, je voudrais rajeunir. » Ou encore elle se révèle mystérieuse : « Nous mourons tous avec notre secret. » Ou aussi elle note : « J’ai toujours eu beaucoup de peine à me détacher des lieux, des personnes, même des bêtes et le plus joli, c’est qu’on me croit l’insensibilité même. »

En 1895, Berthe Morisot écrit à Julie son ultime lettre ; elle déplore : « J’aurais voulu aller jusqu’à ton mariage. » Puis elle conseille : « Travaille et sois bonne comme tu l’as toujours été ; tu ne m’as pas causé un chagrin dans ta petite vie. Tu as la beauté, la fortune ; fais-en bon usage. » Mallarmé et Renoir seront les tuteurs de Julie ; elle habitera rue de Villejust à Paris avec Paule et Jeannie Gobillard, orphelines elles aussi.

Berthe Morisot (1841-1895) Exposition Musée d'Orsay En attendant Nadeau

« En Angleterre (Eugène Manet à l’île de Wight) » de Berthe Morisot (1875). Huile sur toile. Paris, musée Marmottan-Claude Monet. Fondation Denis et Annie Rouart, legs Annie Rouart, 1993 © Musée Marmottan Monet, Paris / The Bridgeman Art Library

En 1880, tel critique d’art admire Berthe Morisot comme l’ange de l’inachevé dans l’impressionnisme. Souvent elle brosse des touches visibles et dynamiques, des hachures dessinées qui s’entrecroisent et s’interrompent brutalement, des lignes brisées, des zigzags. Elle allie le raffinement et une étrange sauvagerie. Sa technique est complexe, vigoureuse, assurée et personnelle, spontanée et maîtrisée, une « allure d’improvisation » : par exemple, pour Le lac du bois de Boulogne (vers 1879), pour M. M. et sa fille (1883) qui est monsieur Eugène Manet et Julie, pour Le jardin de Maurecourt (1884), pour La barrière à Bougival (1884), etc. Cette peinture vive suggère des moments fugaces, éphémères, de la lumière et des mouvements…

En 1876, Berthe Morisot représente sept scènes de toilette de femmes ; en 1886, ce sont cinq scènes de toilette. Donc, de 1876 à 1894, elle propose une vingtaine de ces scènes de toilette. Souvent elle privilégie les effets de blancheur et de transparence ; les différents dessous et les vêtements d’intérieur, les peignoirs mettent en évidence l’intime ; ces femmes se poudrent, se peignent sur des miroirs.

Assez souvent, Berthe Morisot choisit les seuils et les fenêtres, les jardins privés, les vérandas, les espaces ambigus, lorsqu’un modèle ne se situe pas exactement dans le lieu. Se devinent les jeux de l’intérieur et de l’extérieur. Par exemple, En Angleterre (Eugène Manet à l’île de Wight, 1875), Jeune femme assise sur un sofa (vers 1879), Intérieur de cottage (1886), Sur le banc (Jeune fille dans un parc, 1888-1893)…

Ou aussi, tu peux lire un texte de Paul Valéry publié en 1926 sur Berthe Morisot [1]. Valéry a épousé sa nièce. Il la nomme « Tante Berthe ». Son existence a été « simple, – pure, – intimement, passionnément laborieuse – plutôt retirée dans l’élégance ». Et Valéry est fasciné par les yeux de Berthe : « Ces yeux étaient presque trop vastes, et si puissamment obscurs que Manet dans plusieurs portraits qu’il fit d’elle, pour en fixer toute la force ténébreuse et magnétique, les a peints noirs au lieu de verdâtres qu’ils étaient ».


  1. Paul Valéry, Œuvres, tome II, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, p. 1302.

Gilbert Lascault