Les « lieux communs » d’Annie Ernaux

L’auteur, autrefois créateur solitaire, maintenu par la tradition à sa table de travail, est, dans le cadre de l’enquête, déplacé : il se rend « sur place », arpente le terrain, circule, s’immerge, se mêle aux autres. Lieux de croisements, « lieux communs » ou plutôt lieux du commun : l’auteur-enquêteur tente aujourd’hui de redonner à ces espaces qu’il explore une importance politique. Avec Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux en offre un exemple significatif.

En 2014, les éditions du Seuil lançaient, à l’initiative de Pierre Rosanvallon, la collection « Raconter la vie », qui entendait s’intéresser, entre autres, aux lieux « producteurs ou expression du social », aux « espaces exemplaires d’un nouveau mode de vie, lieux révélateurs d’une crise sociale, lieux de flux, nouveaux lieux de travail ». Le projet rassemble une vingtaine de courts textes, écrits par ceux qui en sont les acteurs directs (ouvrier, employé d’abattoir, etc.) ou par des sociologues, journalistes et écrivains ayant enquêté sur le terrain. C’est en raison de ses habitudes qu’Annie Ernaux avait choisi le supermarché comme sujet de cette « enquête ».

Regarde les lumières mon amour restitue, sous la forme d’un journal, les observations tirées de sa fréquentation régulière du magasin Auchan du centre commercial Les Trois-Fontaines, à Cergy (95). En cherchant avant tout à rendre compte de son expérience concrète du lieu, Ernaux révélait que le supermarché montre bien quelque chose de notre manière de « faire société ». C’est un « grand rendez-vous humain », un espace commun de désir qui éclaire nos rapports aux autres, dans la communauté. Le livre illustre en effet ce qui semble être un aspect essentiel de ces littératures contemporaines : elles pensent l’espace en termes « écologiques », observent l’interaction des lieux et des individus ainsi que des individus eux-mêmes dans ce lieu, cet environnement. Elles cherchent à comprendre ce qui fait société pour les hommes et comment les lieux structurent, ou déstructurent, cette socialité ; elles montrent l’espace comme moyen d’être au monde et aux autres.

Les « lieux communs » d’Annie Ernaux Zoé Tomes

Texas (2010) © Jean-Luc Bertini

Ce projet s’inscrit d’ailleurs, plus largement, dans le cadre d’une exploration de l’espace urbain – tradition littéraire qui va de Georges Perec avec Espèces d’espaces à Jean Rolin avec Zones ou plus récemment Philippe Vasset, auteur d’Un livre blanc. Les auteurs investissent la ville, les lieux qui la constituent, mais vont aussi voir du côté de ses périphéries, de ses marges ; ils sondent l’écart qui existe entre individus intégrés et désocialisés, entre destins communs et parcours individuels, et explorent la faille où se révèle cet écart. L’enquête accompagne en effet les changements géographiques qui font notre réalité contemporaine : apparition et extension de zones péri-urbaines ou rurbaines, de villes nouvelles comme Cergy où se trouve justement le supermarché que fréquente Annie Ernaux.

« Depuis quinze ans, ce n’est pas la présence des “minorités visibles” que je constate dans un lieu, c’est leur absence », écrit Ernaux. La circulation dans l’espace public est ainsi l’occasion d’exposer ses logiques fractionnaires voire ségrégationnistes, de montrer des populations maintenues à l’écart des centres de pouvoir. Qu’il s’agisse du lieu de vie ou du lieu de travail, comme le notait Pierre Rosanvallon, deux tendances semblent alors se faire jour : la critique de ces espaces qui semblent organisés pour que les gens ne se rencontrent pas ou qui orchestrent les conditions de leur aliénation, mais aussi la reconnaissance de leur possible importance politique.

En effet, le centre commercial, le supermarché, est un « non-lieu » : un espace intermédiaire, de circulation anonyme, dans lequel on se croise, on s’évite, à l’instar des gares traversées par François Maspero dans Les passagers du Roissy-Express, ou du motel que l’on pouvait retrouver déjà en 2004 chez Bruce Bégout dans L’éblouissement des bords de route. Aujourd’hui, pourtant, c’est bien la recherche d’un commun et de la possibilité d’un « vivre ensemble » qui anime l’auteur-enquêteur : « Dans le centre il y a plusieurs volées d’escalators à double sens entre les différents niveaux […]. Il y en a aussi à l’intérieur de l’hyper, qui fait communiquer les deux niveaux, mais avec deux montées et une seule descente. Dans ces moments où l’on se trouve contraint à l’immobilité les uns derrière les autres, entre gens qui montent et gens qui descendent, les regards se croisent, on se dévisage aisément avec curiosité, comme dans une gare les voyageurs de deux trains roulant en sens inverse ». Et puis  : « C’est ici que nous nous habituons à la présence proche des uns et des autres, mus par les mêmes besoins essentiels ».

Les « lieux communs » d’Annie Ernaux Zoé Tomes

Annie Ernaux à Paris (2008) © Jean-Luc Bertini

Loin d’un « non-lieu », le supermarché s’avère être un espace de contact, de rencontre ; un lieu identitaire de reconnaissance et de rapprochement. À rebours d’une conception désincarnée, lointaine, et des « discours convenus », des poncifs et des lieux communs associés à ces espaces, l’auteur s’attache désormais à en faire et à en retranscrire l’expérience. Pour Ernaux, « les femmes et les hommes politiques, les journalistes, les “experts”, tous ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un hypermarché, ne connaissent pas la réalité sociale de la France d’aujourd’hui ».

Cette idée d’un retour au commun, éminemment politique, se traduit en effet dans la position de l’auteur qui abandonne sa table de travail et sa position surplombante pour celle plus démocratique d’être humain ordinaire : il ou elle se rend sur le terrain, se déplace, se mêle aux autres. Dans son étude du supermarché, l’écrivaine refuse catégoriquement la posture du sociologue et tient à conserver son statut de consommatrice anonyme, plongée au cœur de l’expérience collective.

Lieux abandonnés, disqualifiés, invisibles, au même titre que les individus qui s’y trouvent, l’auteur-enquêteur s’y confronte désormais pour accompagner la crise et faire cause commune avec la souffrance des autres. « De quelle façon sommes-nous présents les uns aux autres ? », se demande Annie Ernaux : c’est la question qui sous-tend bien souvent ces textes et qui explique d’ailleurs le récent soutien de l’autrice, parmi d’autres, au mouvement des Gilets jaunes [1]. Le rond-point, lieu de divergence par nature, est aujourd’hui justement reconfiguré en « lieu commun » de partage, d’échange et de solidarité. D’autres enquêtes contemporaines tentent aussi de répondre à ces préoccupations, en s’intéressant à des lieux où se noue un enjeu et où l’on tente de construire un projet commun : Janesville : An American Story d’Amy Goldstein (Christian Bourgois, 2018) raconte, autant qu’il documente, la survie d’une communauté après la fermeture de son usine. Dans Détroit dit-elle (Verticales, 2016), Marianne Rubinstein explore la ville et voit comment elle organise collectivement sa renaissance, après la crise des subprimes.


  1. Gilets jaunes, pour un nouvel horizon social, Au Diable Vauvert, 2019.

Zoé Tomes

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