Trois du maquis

On doit savoir qu’en France ce ne sont pas les « grands éditeurs » habituels qui font vivre le champ poétique – trop occupés qu’ils sont à courir les prix littéraires et les bénéfices induits dont ils sont porteurs –, mais un véritable maquis d’audacieux dépisteurs de poètes, à l’affût des génies individuels, ces « petits éditeurs » auxquels la poésie est largement redevable de sa présence continue dans les librairies ; enfin, je l’espère !


Jorge Camacho, Semen-Contra suivi de Harr. Postface de François-René Simon. Pierre Mainard, 104 p., 18 €

Alice Massenat, Le squelette exhaustif. Préface de Jacques Josse. Les Hauts-Fonds, 104 p., 17 €

Hervé Delabarre, Du string. Sonambula (Québec), 42 p.


Prenez, par exemple, Jorge Camacho (1934-2011). Bien que natif de Cuba, il précisait volontiers « n’appartenir à nulle part », se considérait comme « un errant », et déclarait « n’avoir aucune patrie ». On le connaît surtout ici, et dans le reste du monde, comme l’un de ces peintres ayant été reconnus par André Breton, ce qui procure une carte de visite de haut niveau, reconnaissons-le. Mais, à propos de carte de visite, il se trouve que Camacho aimait s’en faire fabriquer de singulières, selon l’humeur qui l’animait un moment donné ; ainsi, se présentait-il parfois comme « CHERCHEUR D’OR », « CULTIVATEUR », « ANARTISTE », « ORNITOPHILE » ou  encore « ONYCHOPHAGE », toutes qualités qu’un fin sourire accompagnait, disant à la fois la vérité et l’ironie de la chose, lorsqu’il vous remettait l’une de ces cartes !

Dans sa postface, François-René Simon rappelle à bon escient que « Camacho a surtout vécu sur un territoire en exploration permanente : le Surréalisme » – voilà pour la « patrie » –, et qu’à ses qualités de peintre, d’ornithologue ou d’alchimiste (avec Alain Gruger et Bernard Roger, il travailla aux côtés de René Alleau et d’Eugène Canseliet), il convient d’ajouter celle de poète, qui nous retient aujourd’hui.

Jorge Camacho, Semen-Contra suivi de Harr

Sans titre, aquarelle réalisée pour Semen-Contre © Margarita Camacho

Pierre Mainard éditeur, en bon maquisard, nous livre (c’est le mot !) un recueil comprenant vingt poèmes inédits de 1968, accompagnés de vingt aquarelles réalisées en 1976, et retrouvées récemment, sous le titre de Semen-Contra (on verra plus loin pourquoi), ainsi que vingt poèmes datant de 1967, écrits par Jorge Camacho pour son exposition « Hommage à Raymond Roussel » – HARR, selon l’acronyme retenu. Si l’on ajoute à cela ceux publiés en 1968 sous le titre L’arbre acide, Camacho nous aura ainsi donné un peu plus de soixante poèmes dont François-René Simon dit qu’ils « ont tout du diamant : la beauté, le mystère, la densité et bien sûr la rareté ». Comme quoi quantité et qualité ne sont pas forcément liées, contrairement à ce que pensait Marx !

Alors, Semen-Contra ? C’est dans le Locus Solus de Raymond Roussel que le poète est allé chercher ce mot ; citation : «Echenoz reconnut en l’antique débris horticole un pied d’artemisia maritima, et se rappela qu’absorbées en quantité minime, sous la forme d’un médicament jaunâtre nommé SEMEN-CONTRA, les fleurs séchées de cette radiée constituent, en effet, un très actif emménagogue ». Au cas où vous l’ignoreriez, ce dernier mot désigne un traitement destiné à provoquer, ou régulariser, la menstruation. On voit que Camacho n’hésitait pas à désorienter le lecteur, ses connaissances en hermétisme l’amenant à user d’un humour interrogatif volontiers mystificateur.

L’extrême concision des poèmes montre que la fréquentation de Magloire-Saint-Aude – dont il illustra un recueil –, comme les détournements de sens, où cabale phonétique et langue des oiseaux font bon ménage, sont des éléments fondateurs d’une poésie allant à l’essentiel, par la voie la plus courte. Deux exemples :

LE THON HAUT

« Au Cercle ferré d’un huit blanc

L’os rongeait, sachet d’huîtres,

Le lied d’hampe rieur !

          – Stol, parade chrysalide. »

PINCÉE

« Un seul regard suffit

À la clarté des larmes. »

Raymond Roussel, à nouveau : HARR. Pour chacun des vingt tableaux exposés en 1967 à la galerie Mathias Fels, les titres des poèmes renvoyaient à autant de séquences des Impressions d’Afrique. Exemples :

MEULE À PÉDALES devient MER À PÉGASES

« Le Cylindre travesti

est le triangle à pédale

du poisson-airée. »

AU PAYS DE COCAGNE devient L’OPALINE DES MONTAGNES

« Éloigné du cercle

aux reflets carrés

cherches-tu le cadran lunaire ? »

François-René Simon a donc raison de lancer une exigence : « les prochains élaborateurs d’anthologie du surréalisme feraient bien de ne plus ignorer le poète Jorge Camacho, fermement désigné par André Breton, en 1964, comme peintre surréaliste (souligné) ». À suivre…

Jorge Camacho, Semen-Contra suivi de Harr

« Duel » © Margarita Camacho

D’autres maquisards sévissent en Bretagne, à Brest, sous le label approprié des Hauts-Fonds ; ils viennent d’éditer leur trente-deuxième ouvrage, un « redoutable » recueil intitulé Le squelette exhaustif que l’on doit à Alice Massénat, cette surréaliste de la mouvance qui n’en est pas à son premier coup de blues ! Dans sa préface, Jacques Josse apprécie ses poèmes en termes radicaux : « Elle y embarque sa rage, ses blessures, ses morts, ses failles, les trous noirs de sa mémoire et la folie qui guette, qui rôde en quête d’encéphale et de cervelet à investir ». Attention, pourtant : Alice Massénat ne se contente pas de côtoyer l’abîme jusqu’au vertige, ses mots font jaillir une volonté absolue de faire face en guerrière aux assauts de l’angoisse, ce qui la pousse parfois à hausser le ton jusqu’à la harangue, à oser l’impensable, à cingler au grand large de l’imaginaire avec un langage débridant toute convention. Voyez donc :

« Hier j’arrachais les ronces par poignées et offrais nos non

aux viscères d’une quelconque racine

Hier je cramais et vitupérais le cimeterre de nos fiacres

et recluse en apothéose du soi

je violais les secrets d’outre-tombe »

ou encore :

« Demain

j’attaquerai mes hâles et nos espaces

je viserai le rire

briserai les glacis de vos espoirs

toujours plus paniqués et broyés

en piqûre de syllepse »

Sur le rabat de la couverture, Jean-Claude Leroy précise : « Alice Massénat ne raconte ni jamais n’esthétise, elle traduit peut-être un corps en encre et images et paradoxes, toujours est-il que cette écriture ainsi livrée à l’air libre, et sans jamais se corrompre, n’a pas fini de nous subjuguer ». Rien à ajouter.

Jorge Camacho, Semen-Contra suivi de Harr

« Duel » © Margarita Camacho

Les maquisards seraient-ils tous francophones ? Toujours est-il que c’est du Québec que nous arrive aujourd’hui  Du string, une réjouissante plaquette de Hervé Delabarre, ce surréaliste qui fit un jour son apparition, en compagnie d’Annie Le Brun, au lieu-dit « La Promenade de Vénus », où se réunissaient chaque soir les membres du Groupe, aux côtés d’André Breton. Entre 1960 et nos jours, Delabarre a publié une bonne vingtaine d’ouvrages (l’un d’eux étant d’ailleurs illustré par Jorge Camacho – voir plus haut !), mais ce « string » offre une échappée singulière au poète sous la forme d’une phrase de réveil. Voici ce qu’il en dit : « À l’origine de ces poèmes, un matin, et sans que j’aie eu alors le moindre projet en tête ni la moindre intention d’écrire, me vient soudain cet impératif, ou simple conseil qui me réveille :

Un string a beau être un string

Ce n’est pas parce qu’il sonne à la porte

Qu’il faut forcément lui ouvrir.

Il est possible que la proximité du mot string et l’onomatopée dring, elle-même associée à l’idée de sonnerie, en soit directement responsable, mais pourquoi ce matin-là ? » Quoi qu’il en soit, le string avait bel et bien pris possession du poète, lequel nous livre ici quarante pages au parfum singulier, au long desquelles on verra ledit string dans tous ses états ! Échantillons :

« Pour connaître les rêves du string

 il faut pouvoir interroger ses proies. »

« Le string dans un tripot,

voilà qui semble louche.

Il hante aussi églises et maisons closes,

bénitier tantôt, et tantôt rince-doigts. »

« Avec le string,

savoir passer du livre aux lèvres

afin de prolonger la lecture. »

« Le string,

en guise de linceul,

c’est le rêve de tout un chacun. »

« Badine en main

on court après le string

comme d’autres après un cerceau. »

Bon. Restons-en là. Vous voyez que la poésie réserve bien des plaisirs secrets qui ne demandent qu’à se montrer au grand jour ! Allant du mystère à la révélation ludique, en passant par les fulgurances de l’extrême, les trois auteurs ici recensés offrent un panorama exaltant de l’authentique poésie contemporaine, celle qui circule presque sous le manteau, en plein maquis !

Alain Joubert