Les pouvoirs des rêves

Avec son nouveau roman, La part rêvée, l’écrivain argentin Rodrigo Fresàn poursuit la réflexion sur la création littéraire entamée dans La part inventée. Rêves, souvenirs d’enfance, arrière-plan historique et lectures capitales se nourrissent les uns des autres pour dessiner un portrait libre et sombre de la figure de l’écrivain.


Rodrigo Fresàn, La part rêvée. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon. Seuil, 576 p., 26 €


Que se passerait-il si l’on ne parvenait plus à rêver ? C’est ce qu’imagine la première partie du roman de Rodrigo Fresàn : dans un monde hagard, les rares individus qui y parviennent encore constituent de précieuses exceptions. Le protagoniste principal fut écrivain, il n’est plus à présent qu’un « excrivain », mais il continue à rêver. Il fait toujours le même rêve récurrent né de la rencontre d’« Elle », une jeune femme qui dansait lors d’une fête avant de se jeter tout habillée dans la piscine. Suivant la logique non rationnelle des rêves, « Elle » est aussi la scientifique qui dirige les études que mène « l’Onirium » sur le protagoniste.

Cette première partie, intitulée « Cette nuit-là (Notes de bas de page pour une encyclopédie de marcheurs endormis) », tient autant de l’essai que du roman. Fresàn y compile les différentes caractéristiques des rêves pour tenter de cerner ce que sont les songes et leur rapport à la littérature. « Racontez un rêve, perdez un lecteur », disait Henry James. L’auteur argentin relève ce défi en composant un récit qui se déploie selon la liberté des rêves – ou selon leurs contraintes propres – en dehors de la linéarité et de la causalité. Par échos, variations ou digressions, il se conforme à la brumeuse atmosphère onirique qui enveloppe tout le début du livre. L’amour de « l’excrivain » et d’« Elle » devient un chant sans cesse interrompu et réinterprété, une spirale nostalgique originelle, un sillage de science-fiction éthérée (à l’Onirium, on achète les rêves devenus denrées rares).

Rodrigo Fresàn, La part rêvée

Rodrigo Fresàn

L’« encyclopédie » intègre des « notes de bas de page », si longues qu’elles sont insérées dans le récit – entre parenthèses et dans une police différente – mais sans rompre sa continuité, son flux onirique, tant le texte harmonise des éléments divers. Cependant, les rêves nous échappent toujours. Ce dont nous nous souvenons n’est qu’un reflet lacunaire, une empreinte déjà à demi effacée, une « frustration ». Et l’excrivain, « las de tant rêver d’elle, […] préfère l’oublier comme elle l’a oublié ». Sans espoir de les rattraper, le texte alors tourne autour des rêves par des listes, car c’est « le genre littéraire de ceux qui ne dorment pas et ne rêvent pas », par des  références cinématographiques, picturales et littéraires. Des références qui tracent comme un art poétique : si rien « n’est moins réaliste que le parcours fermement délimité d’Anna Karénine, d’Emma Bovary ou de Jane Eyre […] La vie réelle suit un cours imprécis beaucoup plus proche de celui des rêves ou de l’irréalisme tout à fait vraisemblable de Tendre est la nuit ou des Hauts de Hurlevent, où rien n’est jamais véritablement expliqué ou compris ».

La deuxième partie, « Cette nuit lointaine (Catalogue irrationnel pour une exposition d’ombres mouvantes) », se centre sur cet irréalisme. Le personnage principal est Pénélope, une écrivaine enfermée dans un monastère-maison de repos. Elle est la riche créatrice d’une saga de romans à succès dans lesquels un trio de personnages, les sœurs Tulpa, elles-mêmes écrivaines recluses dans la solitude d’une colonie lunaire, imaginent les aventures de Stella d’Or, « terroriste splendide, immortelle étoile morte », et de dAlien, « le resplendissant enfant extraterrestre ». La vie de Pénélope, entrée par mariage dans un riche clan de nantis, les Karma – dont cette partie fait aussi la satire –, se mélange inextricablement à ses créations. Elle a en effet trouvé très jeune le livre de sa vie, qu’elle ne cesse de relire et de rêver : Wuthering Heights.

Si cette deuxième partie de La part rêvée donne un vrai plaisir au lecteur, c’est surtout parce que les personnages principaux en sont les sœurs Brontë autant que les protagonistes du roman d’Emily. Charlotte, Emily, Agnes, Heathcliff, Catherine Earnshaw, la domestique Nelly Dean… sont évoqués si intimement et précisément qu’ils deviennent les personnages de Rodrigo Fresàn. Wuthering Heights est soumis à la frénésie encyclopédiste de la première partie – des adaptations télévisuelles aux très rares portraits des sœurs. Pour présenter toutes les facettes possibles de ces personnages, pour montrer aussi combien peut être profond le lien entre un livre et sa lectrice.

Rodrigo Fresàn, La part rêvée

La troisième partie, « Cette nuit (Manuel de derniers secours pour rêveurs éveillés) », redonne le premier rôle au frère de Pénélope, écrivain insomniaque en mal d’inspiration, dont on apprend qu’il a écrit des romans où figure « l’Onirium », ainsi qu’un « personnage féminin qui tombe dans des piscines ». Ainsi ce serait lui l’auteur de la première partie.

Suivant la même tendance exhaustive, l’insomnie sera examinée sous toutes ses coutures, ainsi que la notion de rêve éveillé, le seul qui reste au personnage. Si cette partie est l’occasion de satires trop longues et sans grande originalité, sur un milieu littéraire qu’on devine contemporain, et sur l’influence du numérique sur la lecture, elle revient aussi de manière plus touchante sur le passé. Sont évoqués la vocation d’écrivain du jeune garçon, son goût trop grand pour les histoires, l’oncle joyeusement fou Hey Walrus, des vacances chez les grands-parents dans la ville bien nommée de Canciones Tristes (lieu récurrent chez Fresàn). On savait déjà, grâce à la deuxième partie, qu’il y avait dans la vie de Pénélope deux points aveugles nés de disparitions : celle de ses parents, celle de l’enfant qu’elle a eu d’un mari dans le coma (dans la première partie, c’était l’excrivain qui naissait d’une mère en mort cérébrale dès le soir de la conception – les motifs se transforment dans les rêves). Le frère insomniaque éclaire ces événements d’un point de vue différent, y ajoutant deux autres disparitions, celles d’un camarade de classe et de sa professeure d’activités artistiques. Sur tout cela planent sinistrement, comme l’un des avions jetant les opposants politiques dans le Rìo de la Plata, les exactions de la dictature argentine.

Dans cette partie se déploie aussi la passion du frère de Pénélope pour Nabokov, largement convoqué en tant qu’écrivain des rêves. Son évocation reste moins enthousiasmante que celle d’Emily Brontë, sans doute parce qu’un enseignant à l’université et chasseur de papillons est moins à même de devenir un personnage de roman que les trois sœurs perdues dans les landes du Yorkshire, mortes jeunes et sur lesquelles on sait peu de choses, particulièrement Emily, figure aussi opaque que fascinante – sur laquelle on peut rêver.

La part rêvée est à la fois proliférant, tentaculaire, baroque, et mélancolique comme un souvenir perdu. Rodrigo Fresàn parvient à rendre les impressions oniriques, tout en mettant en évidence la parenté des rêves et de la littérature, et en réaffirmant les pouvoirs et la liberté de celle-ci. Les dernières pages rappellent l’ampleur de son projet de trilogie, dont La part rêvée est le volet central : « Un livre en trois mouvements. […] Premier mouvement, le sommeil ; deuxième mouvement, le songe […] ; troisième mouvement, celui où, les yeux ouverts, on est forcé de voir tout ce dont on s’est détourné pendant des années ». La part du souvenir, qu’annonce la troisième partie du présent livre.

Sébastien Omont

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