Haute lutte en vase clos

Guy Benoit est ce qu’on peut appeler un poète rare. Né à la poésie en mai 68, il fonde la revue Mai hors saison en 1970, minuscule officine regroupant des irrécupérables – la preuve, la seule valable, c’est que, malgré leur talent, parfois leur génie, ils n’ont pas été récupérés. Parmi eux, Paul Valet, André Martel, dit le Martélandre et surtout Théo Lesoualc’h, je cite ces trois noms parce que ce sont ceux qui me parlent le plus, mais seul le dernier est un génie authentique, tant en vers (L’écriture Véronique) qu’en prose (des romans, dont La Vie vite, Marayat, La Porte de papier, découverts par Maurice Nadeau, publiés aussi chez EST Samuel Tastet).


Guy Benoit, L’Anxure. Les Hauts-Fonds, 166 p., 18 €


Ce n’est pas rien d’avoir hébergé dans de minces volumes brochés sur papier ordinaire nombre de textes qui resteront même s’ils demeurent aujourd’hui largement méconnus sauf de ceux qui ne se soucient pas seulement d’effervescence mondaine et de prix décernés par des pairs. Mais la personnalité même de Guy Benoit et la richesse propre de son œuvre, malgré l’absence totale d’atmosphère d’initiés présidant aux réunions de la revue sise à Bagnolet – ou peut-être bien à cause de l’extrême modestie de l’entreprise –, ont été occultées par l’existence du cénacle (faut-il nommer cénacle cette structure informelle ?) dont il avait patiemment assemblé quelques éléments autour de lui.

Or Guy Benoit est un vrai poète, rare en effet par la rareté de ses recueils, quinze si je compte bien en 46 ans d’activité poétique, et chacun d’entre eux très court (une trentaine de textes tout au plus) et chaque poème réduit à quelques lignes, dont le corps typographique s’enfle parfois mais ce n’est jamais pour remplir la page, l’auteur n’est pas un faussaire, il n’use pas d’artifices pour donner l’illusion d’une pensée profonde, au rebours de trop de minimalistes contemporains chez qui le vide de la page blanche coïncide avec le néant du dire.

Guy Benoit n’est pas minimaliste, il n’a aucun besoin de se restreindre. Son expression naturellement ramassée et serrée comme un poing fonctionne en accumulateur d’énergie, elle émet en pelotes d’affects ou d’aiguilles autour de chaque mot des ondes invisibles dont les effets sont autrement pénétrants qu’un verbiage. La partie la plus récente du recueil, ensemble de 28 poèmes ultra-condensés datant de 2018, c’est elle L’Anxure, montre à merveille la force de ces ondes, plaisamment assimilées mais plus encore justement, à « une orbitale de mots qui courent après le chat de Schrödinger // ils s’accorderaient en l’animal intact ».

Guy Benoit, L’AnxureMétaphore qui rend un compte parfait de l’ambition de cette ultime poussée de textes, mixte d’angoisse et de recherche obscure, où il n’est question, sous diverses espèces, que de la vie et de la mort, aussi indissociables l’une de l’autre, dans ce monde désormais désorbité de ses certitudes par la science, que le chat dont la physique quantique impose qu’il soit à la fois ici et ailleurs, à la fois mort et vivant.

Quelquefois, les tentatives d’écriture du poète, « d’elles, vie et mort dérivent », offrent une quasi ritournelle, qui révèle combien cette écriture conserve toute sa souplesse pour la danse : (« de lacunes en lagunes, / des mots jappent à la lune »). Le plus souvent, pourtant, « on ne peut rien de chez rien // des mutualités font / défaut », ce qui, pour quelqu’un qui a cru jusqu’en 1967 aux lendemains qui chantent de l’engagement pur et dur dans le Parti communiste, ne constitue pas une insignifiante « lacune » dans le tissu des raisons d’exister.

Néanmoins, et cela est étrange, le désespoir n’a pas sa place ici, à cause, justement, de ce rayonnement efficace de la voix poétique qui sans cesse s’attaque aux raisons objectives de baisser les bras : « admettons le continu / qu’aucune terre n’assortit encore // Un boqueteau peut-être / en perspective // Oh oui, passion d’une silhouette / aux frontières // Et puis, voilà, soudain, c’est par-delà ».

La ferveur quasi lyrique de l’interjection « Oh oui » (malgré l’absence de point d’exclamation) implique que la nature (« un boqueteau ») et surtout l’homme (« une silhouette ») peuvent être encore des recours. L’Anxure est un combat qui se poursuit, non déjà une défaite.

Guy Benoit, L’Anxure

Guy Benoit à Sacé, en 2018

Collectif, le livre recueille diverses étapes antérieures de l’œuvre, Exercices de guerre lasse (1996), Pas tout à la fin (2002), La Salle du bout «(2008), ainsi que deux ou trois poèmes isolés, d’une plus large amplitude, dédiés à des amis. Ces sursauts de poésie lâchés de jadis à naguère, à intervalles réguliers (six ans), comme une soupape trop sollicitée se libère de temps à autre d’une vapeur corrosive, sont gonflés uniformément d’anxiété portant sur le jour d’après. Car si l’athée  ne peut faire autre chose qu’envisager la mort comme l’idée même d’un creux dépourvu d’être car fait d’absence, il s’en faut de beaucoup que le stoïcisme imprègne ces textes. Quelque chose, sans cesse, bout à l’intérieur. La résignation n’est qu’apparente, et résonne partout l’écho de la profession de foi du jeune André Breton dans « Plutôt la vie », poème publié dans Le Journal du peuple du Ier décembre 1923 et repris dans Clair de terre la même année : « Plutôt la vie que ces prismes sans épaisseur si les couleurs sont plus pures… »

Seulement, la puissante orchestration d’orgue du surréalisme à l’état naissant a ici drastiquement réduit le volume de ses soufflets : « passereaux, passereaux / dans l’étendue passagère // ah, porter le son / vers l’horizon manquant // aussi naturellement qu’une alouette / grisolle (Petits suppléments aux // mes mots // courent à leur perte » Ainsi, toute velléité de grondement ou d’effusion, habitudes de la planète, une suite de peu de mots qui clôt Pas tout à la fin.

Car si, d’une certaine manière, « la vie est là, simple et tranquille », cette vie de retrait que le poète a finalement élue, lui qui ne se sent guère campagnard, et moins encore paysan, «  entre vie simple / et désir de vivre lyrique », bien qu’elle existe sous la page dont elle dérange l’apparente quiétude en la faisant vibrer, reste enfermée dans « l’espace du dedans » d’où elle ne fait effraction qu’en quelque sorte malgré le désir réel d’apaisement anthume du locuteur.

C’est là belle et bonne poésie qui est constamment présente dans ces pages sans affectation, sans lèvres serrées, sans méchanceté nulle part. Guy Benoit est un compagnon solide, l’amitié et l’amour sont ses uniques bâtons de marche et en cela son absence d’illusions nous est fraternelle : « bien possible / que des mouettes déjà / et des embruns // dites à mes amis / qu’il y avait un grand vide / à me sentir sable irisé  // on reste avec la sensation / d’avoir eu vent et de passer / par beaucoup de temps » (La Salle du bout).

Maurice Mourier

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