Le fils Lincoln dans les limbes

Lincoln au Bardo est le premier roman de l’essayiste et nouvelliste américain George Saunders, lauréat du Man Booker Prize 2017, qui s’est entretenu avec EaN. Il donne voix à un chœur d’âmes errantes habitant le cimetière d’Oak Hill, non loin de la Maison-Blanche. On est en février 1862, et le jeune fils d’Abraham Lincoln vient d’être enterré. Le président, accablé de chagrin, s’échappe de son bureau pour tenir le cadavre dans ses bras. Les autres spectres, ne se sachant pas morts, le jalousent. Seraient-ils nos avatars ?


George Saunders, Lincoln au Bardo. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Pierre Demarty. Fayard, 400 p., 24 €


On pense à une phrase de Faulkner, dans Tandis que j’agonise : « Le but de la vie c’est de se préparer à rester mort très longtemps. » Parce que George Saunders, comme on l’a vu dans ses livres précédents, aime transmettre le gout de l’éternité, à travers des personnages devenus omniscients en traversant le seuil de la Mort.

Et puis on pense à Woody Allen : « L’éternité, c’est long, surtout vers la fin. » De fait, les voix de Lincoln au Bardo – dans ce roman, il s’agit de voix désincarnées et non pas de « personnages » – arrivent à la fin d’une phase, après une attente interminable. Qu’attendent-elles ? une libération. Cela tombe bien : le Grand Libérateur, Abraham Lincoln, arrive chez elles. Que peut-il faire ? Ces âmes encore empêtrées dans le cimetière sont-elles des esclaves comme les Afro-Américains des États du Sud ; sont-elles prisonnières d’un pouvoir cruel et arbitraire, dont l’avenir dépend du succès des armées du commandant en chef ?

La métaphore guerrière domine la représentation occidentale de l’au-delà, tradition respectée ici par George Saunders. Il y a non seulement l’opposition entre les damnés et les sauvés, tri effectué au moment de l’arrivée aux portes du Ciel, mais surtout celle opposant les habitants têtus du Bardo aux anges venus régulièrement les convaincre de quitter leur carcans terrestres pour aller là-haut et affronter leur destin.

« À un moment, alors que les anges s’étaient regroupés et reculés dans un rayon de clair de lune pour m’impressionner de leur luminescence collective, je levai la tête et découvris, déployé tout autour de la maison de pierre blanche, un saisissant tableau de souffrances : des dizaines d’entre nous, figés de détresse : apeurés, accablés, rampant, grimaçant sous la torture de l’assaut singulier que chacun endurait […]

À ma gauche retentit un cri – de terreur ou de victoire je n’aurais su dire – suivi de la déflagration, familière et  pourtant toujours aussi glaçante, associée au phénomène de substanluminécolosion.

Qui était parti ? […]

Nos tourmenteurs, comme stimulés par cette victoire, redoublèrent d’efforts […]

Il se mit à pleuvoir des pétales de rose, en joyeuse provocation : rouges, jaunes, blancs, violets. Puis des pétales transparents ;  des pétales à rayures ; des pétales à pois […] Enfin ce fut une averse de pétales d’or (d’or véritable !) carillonnant à chaque impact contre les arbres ou les stèles.  »

George Saunders, Lincoln au Bardo.

William F. Cogswell, Abraham Lincoln (1869) © The White House Historical Association

Chaque fois, après le départ de quelques âmes faibles, disparues dans cette « déflagration glaçante », leurs ex-voisins du Bardo serrent les rangs, se moquant de la naïveté des défunts, se félicitant de leur propre capacité de résistance, de leur lucidité. Se croient-ils immortels ?  Et alors ? N’est-ce pas le propre des êtres humains ?

roger bevins iii – les noms des résidents du Bardo sont transcrits en lettres minuscules – croit qu’il a seulement failli réussir sa tentative de suicide, lorsqu’il s’est taillé les veines chez lui, donc il attend de repartir dans le monde : « Étant passé si près de tout perdre, me voici à présent libéré de toute crainte, de toute hésitation, de toute timidité, et, une fois ranimé, bien résolu à arpenter dévotement la terre, à imbiber, humer, goûter, aimer ce qu’il me plaira ; à toucher, déguster, campé sereinement parmi toutes les merveilles du monde… »

Pourtant, ses voisins, capables d’apercevoir son « corps » dans son état actuel, le voient autrement :

 « “Bevins” avait plusieurs paires d’yeux   Partant dans tous les sens   Plusieurs nez   Flairant partout   Ses mains (il avait plusieurs paires de mains, ou alors ses mains étaient si rapides qu’elles semblaient plusieurs) gesticulaient de-ci, de-là, ramassaient des choses, les portaient à son visage […]

Un peu effrayant

À mesure qu’il racontait son histoire, il lui avait poussé tant d’yeux et de nez et de mains supplémentaires que son corps avait presque disparu   Des yeux comme des raisins sur une grappe   Les mains tâtant les yeux   Les nez renfilant les mains

Des entailles à chacun de ses poignets »

Cette description poétique – le roman de George Saunders se lit comme un long poème, tantôt macabre, tantôt mélancolique – fut fournie par Willie Lincoln, garçon fraichement enterré, décédé à l’âge de onze ans. Comme tous ceux qui sont morts précocement, il n’est pas censé rester longtemps au Bardo, en principe il doit partir tout de suite, faute de quoi il risque d’être emprisonné par la nature maléfique du cimetière, telle la fille Traynor :

« S’il fallait en juger d’après le cas de Miss Traynor, ce tendron serait bientôt suivi par une cohorte de ses semblables, jusqu’à ficeler fermement le garçon (tel Gulliver) à son toit […]

Une fois entravé de la sorte, il serait rapidement recouvert de ce qu’on ne saurait décrire que comme une membrane placentaire […]

George Saunders, Lincoln au Bardo.

Cette membrane durcissant ensuite pour former une carapace évoquant un coquillage, laquelle carapace se mettant alors à se métamorphoser en une série d’autres (à savoir le pont écroulé, le vautour, le chien, la terrible sorcière, etc.), chacune plus hideuse et détaillée que la précédente, ce processus ne contribuant qu’à accroître la vitesse de sa vertigineuse dégradation : plus la carapace gagnait en perversité, moins la “lumière” (bonheur, honnêteté, aspirations positives) pourrait y pénétrer. »

Qu’est-ce qui l’empêche de s’évaporer ? Comme beaucoup d’enfants, Willie Lincoln ne veut pas quitter son père – sentiment réciproque. Et c’est là, dans le télescopage du portrait de l’amour filial, des témoignages historiques du personnage d’Abraham Lincoln et dans l’invention des idiomes – celui des spectres comme celui du XIXe siècle – que ce roman trouve tout son génie. Parce que, quelques jours avant le décès du petit, le président et la première dame ont donné une grande réception dans le salon Est de la Maison-Blanche, laissant leur enfant agoniser dans sa chambre à l’étage au-dessus. Lorsque son fils meurt, le président est écrasé par le remords. Après l’enterrement, il lui rendra visite au cimetière d’Oak Hill, où il l’enlèvera du cercueil – objet appelé « caisson de souffrances 1] » par les habitants du Bardo, toujours dans le déni – pour le tenir dans ses bras. Les voisins de Willie, impressionnés, affluent vers le président : normalement, les hommes en bonne santé ont peur du cimetière. Willie, jaloux de son propre cadavre, dont il est sorti, regarde émerveillé pendant que son père le pleure :

« L’homme se pencha, souleva la petite forme de son caisson et, avec une délicatesse surprenante compte tenu de son émoi, s’assit d’un coup par terre en la recueillant dans son giron. […] Enfouissant la tête dans le creux entre cou et menton, le gentleman se mit à sangloter, de manière sporadique au début, puis sans réserve, laissant libre cours à ses émotions. […] Tandis que le garçonnet allait et venait autour de lui d’un pas vif, visiblement tenaillé par la frustration. […] Pendant près de dix minutes l’homme étreignit ainsi la – […] Forme souffrante [2]. […] Le garçon, fâché de se voir refuser l’attention qui lui semblait lui revenir de droit, s’approcha et se pencha tout contre son père, tandis que le père continuait d’étreindre et de bercer doucement la – […] Forme souffrante ».

Bien que ces scènes soient d’un pathos extrême, elles sont totalement réussies. George Saunders a gagné son pari : réécrire la Déploration au masculin et à l’américaine.


  1. « Sick-box » en anglais. La poésie germanique de George Saunders, concise et lapidaire, reposant en partie sur l’invention de mots composés, est difficile à rendre en langue romane.
  2. « Sick-form ».

Steven Sampson

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