Cinquante ans après

On peut voir Les Révoltés de Michel Andrieu et Jacques Kebadian, plus que discrètement sorti en salle (9 pour la France entière). Sans doute n’est-ce pas la commémoration escomptée de Mai 68, car ce film est fait d’images prises au milieu des manifestants, ou dans leur sillage, et les salutations finales vont à trois témoins de l’époque qui ne furent pas peu engagés : Jean-Luc Godard, Jean Rouch, et Chris Marker.


Michel Andrieu et Jacques Kebadian, Les Révoltés.


Sous ce parrainage moral s’étaient développées l’esthétique et la pratique des Cahiers de Mai qui restèrent au plus près des comités d’action de quartier, et cela se voit par la présence appuyée de ceux du 13e et du 15e arrondissement autour d’Hispano-Suza et de Citroën. Quelques réflexions me sont évidemment venues puisque j’habitais alors au bout de la rue Gay-Lussac et que le vendredi 3 mai la Sorbonne fut en quelque sorte évacuée pour moi, pour nous les « bons étudiants » qui devions y passer l’agreg d’histoire la semaine suivante. Je reconnais donc dans ce film un décor, des têtes, des gestes et des itinéraires, et dois-je le dire ? je n’ai rien vu d’aussi honnête à ce jour.

Michel Andrieu et Jacques Kebadian, Les Révoltés.

Certes, le filtrage idéologique, le regard, les lieux de la caméra, correspondent à ma situation d’autrefois, j’ai vu les mêmes choses, et j’étais dans les mêmes lieux, j’ai vécu la même chronologie, et suivi les mêmes événements provinciaux, même si je n’ai alors pas quitté Paris, la marche à pied nous faisant rarement dépasser les portes, soit du côté des grosses usines du 13e arrondissement, soit vers Citroën, et je témoigne donc de la valeur archéologique de ce montage – au présent et par des documentaristes confirmés – d’images de jadis.

Or plusieurs choses sautent aux yeux du spectateur de 2019. Tout d’abord, sauf dans les scènes assises, les débats de rue, d’amphis ou de l’Odéon et des scènes de travail, l’élaboration et la réalisation de tracts (avec la Gestetner que les jeunes générations doivent croire contemporaine de Gutenberg), on ne voit que les garçons. Les caméras n’ont d’yeux que pour eux, qu’elles constituent en orateurs naturels, bien plus encore que dans le cours des choses. Oui, à l’image, les femmes sont bien « la femme manquante » dont parle l’historienne Michèle Perrot, mais cela relève plus des focales choisies, pas du vécu ou de l’observation initiale des faits et gestes : sans rien ôter au bonheur masculin de se livrer à la course-poursuite des flics, au jet de pavés et au renvoi de grenades, on voit bien que la violence allègrement pratiquée et vécue de part et d’autre était la règle et que les femmes encaissaient tout autant que les garçons. Mais les femmes n’existent encore qu’instituées, quand elles prennent la parole pour leur usine, en tant que formées par la CGT et le PC, qu’elles soient ou non – d’ailleurs plutôt non – sur la ligne Séguy, en particulier lors de la reprise usine après usine. Or elles sont la moitié du ciel, selon le slogan Mao et la moitié des foules énormes des grosses manifestations.

Michel Andrieu et Jacques Kebadian, Les Révoltés.

Ce qui n’est pas une surprise, en revanche, ce sont les similitudes et rencontres avec notre présent par les slogans ou les analogies d’un gouvernement qui bégaye, la chansonnette des défilés sur l’air des petits bateaux (« il était un petit ministre qui n’avait ja-jamais travaillé »), l’utopie et la naïveté « de la base », de ceux qui aspirent à autre chose, la femme de la rue, l’ouvrier, jeune ou pas toujours, plein d’espoir et enragé de voir que, depuis 1958 ou 1953, dix ou quinze ans, « on n’a rien eu ». La retraite à 60 ans et les 40 heures sont un objectif, mais partiel, et surtout pas la consommation, même pas la télévision que tout le monde n’a pas. Et tout va cahin-caha jusqu’aux obsèques grandioses de Gilles Tautin, le lycéen mort à Flins.

Ce qui ne surprend pas les plus âgés d’entre nous, mais produit immédiatement un profond décalage avec nos contemporains, c’est l’importance du parler. La parole donne la carte d’identité de chacun avec une brutalité inouïe, avant l’universalisation des études secondaires et la fameuse télévision : se prononcer énonçait sa classe, sa formation, sa provenance, son lieu d’éducation, son identité. Les marqueurs vestimentaires étaient réels mais moins prégnants, car la grève se vit en partie endimanchée, et ces codes, eux, se sont accrus en faisant mine de se déconstruire au fil du demi-siècle. Notons aussi que, début mai, tous ces messieurs avaient le poil court et le costume du petit bourgeois. Le poil n’a poussé qu’au fil des semaines. Là encore, l’image qui bouge et le son ne pardonnent pas.

Il reste « la violence », symbolique ou pas : un pantin de CRS pendu en effigie, les charges représentaient un usage de la rue et de la protestation tout à fait compris et non judiciarisé. Bien évidemment, « le centre » de l’incendie avait bien été la jeunesse estudiantine parisienne, et non les périphéries, et la classe ouvrière était bien là, à Paris intra muros. Mais on ne peut s’empêcher de penser que cette jeunesse se sentait elle-même précarisée par la démocratisation des études, alors que, présentement, la France qui se lève tôt – et rentre tôt chez elle – est au centre des pratiques de lutte dont l’enjeu est la ventilation de la redistribution qui, de primes en avantages, s’est démultipliée sans donner ses vraies logiques toujours inférieures aux attentes, et plus encore – car là est le réel de l’utopie – absolument mesquines au regard des possibilités de qui « conterait » autrement les comptes de la nation.

Maïté Bouyssy

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