Dans la fabrique de La Roue rouge

Un écrivain écrit comme on dit qu’un enfant joue. Mais il ne lui suffit pas d’écrire : il lui faut arriver à l’écriture recherchée. Édifier comme l’enfant les règles du jeu qu’il invente au fur et à mesure. Le Journal de La Roue rouge montre cet effort sur soi et sur les hostilités et contraintes extérieures, afin de construire le monumental tableau de la Révolution russe que s’est proposé très tôt Soljénitsyne. Hostilités et contraintes vaincues, l’effort est pourtant laissé en plan, inabouti. Que s’est-il passé ?


Alexandre Soljénitsyne, Journal de la Roue rouge (1960-1991). Trad. du russe par Françoise Lesourd. Fayard, 701 p., 39 €

La Roue rouge, quatrième nœud, tome 2. Trad. du russe par Anne Coldefy-Faucard et Geneviève Johannet. Fayard, 753 p., 49 €


Écrire et construire, plutôt reconstruire les jeux de l’Histoire : c’est par le jeu de sa propre écriture et les jeux d’écritures étrangères qu’il introduit (chapitres composés de coupures de journaux, ou bien chapitres montages de scènes fugitives et propos saisis au vol, comptes rendus de séances d’assemblées, scansions de proverbes, etc.) que Soljénitsyne n’écrit pas l’Histoire pour un lecteur passif, mais l’interpelle et le prend à témoin. Il le tire par la manche, le conduit dans les assemblées, les réunions, les garnisons, les rues. Il donne à respirer l’Histoire, à la vivre, et à comprendre que sur le théâtre de celle-ci un lever de rideau porte le poids de sa retombée immédiate : ainsi en est-il de la naissante et aussitôt agonisante démocratie russe en février (ancien style) 1917.

Dans cette optique, La Roue rouge n’est pas un traité, une étude fouillée, mais un mouvement qui s’amplifie et se veut incessant, jusqu’à ce que la vérité historique recherchée avant toute chose par Soljénitsyne soit atteinte, et qu’elle-même, en quelque sorte, ne cesse plus, ne s’efface plus à nos yeux et fasse même disparaître la note restée mineure de l’intrigue romanesque. La documentation ronge la fiction.

Alexandre Soljénitsyne, Journal de la Roue rouge (1960-1991)

Alexandre Soljénitsyne © D.R.

Le Journal est la soigneuse mise en place et tout autant le témoignage des conditions de mise en place de ce mouvement. Comme de la révélation de sa fonction : « pour comprendre un mensonge quel qu’il soit, il faut comprendre de quelle vérité déformée il est le produit ». Il y a là une démarche morale que Soljénitsyne se propose de rattacher à sa tentative historique et rappelle tout au long du chemin esthétique qu’il construit. Il veut tout ensemble presser les choses et se donner le temps. Il se le répète à l’envi : « Oui, le temps est le meilleur co-auteur ! » Mais le doute, son meilleur coadjuteur, appelé précisément à l’accompagner puis à lui succéder.

C’est d’abord par la reconsidération des événements, ceux-ci patiemment reconstruits, celle-là patiemment étayée, que Soljénitsyne veut conduire son lecteur dans le temps : d’une révolution réelle (Février 17) à une révolution fictive (Octobre qui ne fut qu’un coup d’État).

Seulement, La Roue rouge n’arrivera jamais jusqu’en octobre, s’arrêtant au 18 mai (nouveau style) 1917. Soljénitsyne prévoyait de la faire courir jusqu’à l’année 1922.

Le projet n’était pas qu’intellectuel : Soljénitsyne y jetait, pour la fondre, toute sa vie, forces physiques et mentales. « Rester en vie pour écrire » : dès 1936, il avait conçu son grand dessein. La formule qu’il utilise tient et de la construction de soi et d’une mission qu’on se donne. Il y a « vie » et « écrire » : ce n’est pourtant que l’écale et l’attente d’une déhiscence (« rester »). Le fruit n’est pas encore ouvert. Seulement promesse. La guerre et la première arrestation feront le reste.

Soljénitsyne jeune homme n’est pas un opposant, mais l’impulsion est là, qu’attire son invisible objet. La même année (et il ne peut y avoir de hasard : la terreur montait), Pasternak entendait l’appel de Jivago. Et « Jivago » en vieux russe signifie « le vivant ». Ainsi, deux vivants se levaient dans la terreur naissante, dans un temps assassin, deux vivants porteurs des forces d’inspiration et d’un temps nouveau allié à ces forces mêmes.

Deux vivants d’une autre vie qu’ils doivent, dans la vie soviétique, d’abord reconnaître et apprendre. L’un et l’autre vont se donner le temps qui décante pour recueillir, établir, construire et parachever leur dessein. L’un et l’autre tablent sur les mots de tous où entre l’expérience de tout un peuple. La comparaison s’arrête là.

Alexandre Soljénitsyne, Journal de la Roue rouge (1960-1991)

Par les chemins de la Révolution, Pasternak rejoint la poésie illuminatrice. Soljénitsyne se fait l’infatigable journalier de l’Histoire. Son but ? Instruire. Et repenser les choses et s’instruire lui-même par la même occasion : « Les idées de ces années-là et de ces gens-là me transforment moi-même et réorientent ce que je fais : de l’amertume d’un refus abrupt (mais sans espoir) à des tentatives dynamiques pour faire pression et montrer la voie d’un réaménagement, de réformes. » Un journalier aussi de la Promesse.

Sous ce rapport, pas question pour Soljénitsyne de s’écarter du mouvement et de la brutalité des choses ni de l’écriture réaliste et pédagogique qui l’a formé : « Je n’ai rien d’un novateur, c’est même une chose que je n’aime pas », assène-t-il. Il reste esthétiquement soviétique (c’est le lecteur soviétique qu’il vise d’abord, même si celui-ci ne peut alors le lire), mais il aime et recherche méticuleusement la vérité. Il préfère ses « longueurs » qu’il reconnaît, et parce qu’elles reposent « sur le cours naturel du Temps ». Un cours qui réserve bien des surprises et fait surgir bien des interrogations.

Dans sa marche pédagogique à la précision horlogère, dans la ronde errante des choses visibles, La Roue rouge ne trouvera jamais de halte ni de repos. Soljénitsyne le comprend très vite, dès le début de son entreprise (qui devient continue à partir de 1969), mais n’y renonce pas, parce qu’il ne peut renoncer à l’enseignement dont il est le porteur et le garant. Il s’est donné charge de vérité, et l’œuvre à faire, qu’il juge trop immense et même parce que trop immense, s’impose à lui. Il veut tenir dans ses mains les profondeurs du siècle. Aussi, aucune ombre de variation ne lui fera changer sa route. Quoique très tôt les doutes se lèvent, non sur la pertinence de l’entreprise, mais sur sa réalisation et son achèvement : « Je n’en viendrai jamais à bout » (1972). « Être plus léger » : il le sent bien, mais se rend à la démesure, sa roue suppliciante au cou.

C’est sur le temps (son temps imparti, et aussi bien celui qu’il n’aura pas et sait qu’il n’aura pas, il le répète à l’envi) que se construit sa vie créatrice, « c’est sur lui et lui seul ». Mais le temps quotidien qu’il vit, en l’occurrence celui du régime communiste, va jeter ses bâtons dans La Roue rouge : ça ne va pas manquer.

On entre dans la partie passionnante du Journal : Soljénitsyne aux prises avec le régime, mais aussi avec lui-même et ses difficultés conjugales. Les querelles domestiques et celles du temps, les unes aux autres ne sauraient être étrangères. Une roue d’acanthe en feu. Il y a quelque chose de biblique. Son histoire privée le ronge : il tente de l’exorciser en la projetant chez son héros principal, Vorotyntsev, dont les démêlés personnels font écho aux siens propres.

Alexandre Soljénitsyne, Journal de la Roue rouge (1960-1991)

Alexandre Soljénitsyne à Cologne, en 1974

De son côté, l’Histoire mange à belles dents le romancier : « la richesse du matériau historique m’ôte l’envie de m’occuper de fiction ». L’aveu est tardif : 3 octobre 1983. La machine est définitivement lancée : impossible de l’arrêter. Soljénitsyne est alors aux États-Unis, dans sa propriété du Vermont et dans la geôle de l’Histoire. Hommes politiques et officiers de toute sorte, marieurs libéraux, margoulins et maroufles de tous bords se bousculent à sa table d’hôte et de travail. Sans conteste, un talent de polémiste : c’est d’ailleurs peu de dire talent. On se régale (comme avec certains passages de L’Archipel qui n’est pas en reste d’humour). Le « roman historique » (c’est ainsi qu’il définit son entreprise) en prend des couleurs.

Mais les grands personnages de fiction sont contenus puis refoulés. Ses héros n’ont jamais eu les clefs de l’œuvre. Sur le visage buriné de celle-ci, ils ne laissent que quelques linéaments. Le roman proprement dit ne se fait pas. Vorotyntsev n’apparaît plus que dans huit chapitres sur les quatre-vingt-quatorze du quatrième et dernier Nœud qu’achève l’auteur. L’envol romanesque se voit pris au trémail de l’Histoire. Les Nœuds restants (seize) font l’objet d’un résumé strictement historique qui, désormais, selon l’avertissement de l’auteur, exclut « totalement les épisodes concernant les personnages fictifs ». Quel aveu ! Ainsi, en 1990, Soljénitsyne arrête l’expérience (après avoir de temps à autre vaguement songé à prendre des collaborateurs : il s’interroge à plusieurs reprises dans son Journal). L’URSS est moribonde et voit sa chute l’année suivante.

Soljénitsyne avait peut-être moins conçu La Roue rouge comme une œuvre que comme un bélier. La muraille tombée, ne restait en quelque sorte que la question de Lénine : que faire ? Pour un écrivain, continuer à écrire du point de vue du simple passant sur terre, mais pas « du point de vue de Dieu Sabaoth » comme l’a tenté avec La Roue rouge Soljénitsyne, pris par l’esprit de la matière historique et prisonnier d’elle jusque dans sa citadelle du libre Vermont. Car le fruit dépend de l’arbre.

Avant de rentrer au pays, il a choisi de faire mourir son roman dans le lit de l’Histoire.

Christian Mouze

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