Cher Jacques Lacan

Laurie Laufer réunit de nombreuses lettres rédigées à l’intention du fantôme de Jacques Lacan par de nombreuses personnalités, d’Étienne Klein à Jacques Roubaud, de Gloria Leff à Bertrand Ogilvie. Des paroles franches qui mécontenteront peut-être les dévots, mais constituent un véritable courant d’air.


Lettres à Lacan. Réunies par Laurie Laufer. Thierry Marchaisse, 223 p., 20 €


Comme le rappellent les quelques lignes de présentation de cette collection « Lettres à … », lignes très probablement dues au directeur et fondateur de cette maison d’édition, Thierry Marchaisse, il fut un « temps où les correspondances étaient le principal medium de l’actualité […] les lettres alors se croisaient comme des épées ». Ce temps, c’est celui par exemple des précieux échanges épistolaires de Freud qui attestent des soubresauts de l’histoire institutionnelle et politique de la psychanalyse, amours déçus, rejets et rivalités. On pensera alors bien sûr à la correspondance avec Ferenczi, à ses conflits et ses ruptures, pas moins de trois volumes de correspondance, mais on pensera aussi aux tumultueux échanges avec Jung et plus tard avec Rank, à ces missives devenues monuments qui en tous domaines bordent les œuvres littéraires ou théoriques, à ces marques de l’écrit dans le temps, temps pratiquement disparu, remplacé par l’informatique, support de ces réseaux sociaux où le peu que l’on laissera filtrer sera matière première pour toutes les formes d’indiscrétion, voire d’espionnage.

On ne peut plus que rêver avec Laurie Laufer et à sa demande faite à plus d’un, pas forcément analyste, de profiter de ce long été pour écrire à Lacan, comme s’il était encore rue de Lille ou sur le point d’aller s’aérer pour travailler à Guitrancourt. Dans quel but ? Celui, doux fantasme, de constituer un recueil qui viendrait se nicher dans un rayon demeuré vide et à même donc d’en recevoir d’autres, peut-être plus poussiéreux, ceux « d’une correspondance inédite, fictive sans doute mais retrouvée dans les plis des dits et écrits de Jacques Lacan ».

Que retenir de cette belle initiative ? D’abord, et quelle que soit la diversité, voire l’inégalité, de ces lettres, le sentiment que portes et fenêtres s’ouvrent ou s’entrouvrent, provoquant un salutaire courant d’air à même d’inaugurer une ère dans laquelle commencerait de se dissiper la pollution qui tend à envahir la galaxie lacanienne, à recouvrir un Lacan quasiment momifié dans les odeurs d’encens, celles, comme l’écrit encore Laurie Laufer qui manie l’ironie avec talent, d’une « Église dans laquelle certains veulent le faire entrer et le statufier », celles qui se manifestent par des publications dont l’hermétisme va croissant.

À ce titre, ce recueil en mécontentera plus d’un, tant certaines de ces lettres, par leur familiarité, leur franc-parler voire leur irrespect, ont tout pour heurter les grands prêtres, ceux qui l’arme au pied continuent de chasser les hérétiques de leurs paroisses respectives. Mais laissons là les dévots et rêvons nous aussi à ce possible avenir, aux prolongements que ces lettres pourraient avoir, donnant ainsi forme à une sorte de renaissance de la psychanalyse.

Si la lecture de Lacan n’est pas des plus faciles pour tous les analystes – certains y réussissent mieux que d’autres, voire l’imitent avec brio sans pour autant manifester la virtuosité de leur modèle –, la chose est encore plus ardue pour un étranger au champ psychanalytique, pour un physicien par exemple qui, tel Étienne Klein, avoue son incapacité à distinguer ce qui, dans le dire lacanien, relève d’une inévitable aridité théorique, d’une préciosité calculée ou tout simplement du « gag potache ». Et puis, pour ce même « étranger », il est un autre facteur qui rend délicate l’aventure de la lecture de Lacan, il n’est pas tant s’en faut le seul à se plaindre de cet avatar, celui de la multiplicité des groupes, écoles ou associations qui ne cessent de proliférer et de guerroyer, telles les principautés italiennes au temps de la Renaissance, et le physicien de renvoyer au passage son correspondant à la métaphore de la fusion d’un noyau d’uranium 235 qui va donner lieu à un phénomène comparable de scissiparité. Étienne Klein regarde la peuplade des psychanalystes comme d’autres peuvent contempler une cour de récréation où l’on se chamaille sans menacer de faire exploser la planète.

Lettres à Lacan. Réunies par Laurie Laufer

Laurie Laufer © Éditions Thierry Marchaisse

« Merci Monsieur », c’est sur ce ton à la fois solennel et affectueux que Guy Le Gaufey s’exprime pour dire à Lacan ce qu’il lui doit mais aussi lui rappeler qu’il s’est distancié de ceux qu’il voulait encore rassembler après la dissolution de son École, recommencement où le pathétique le dispute à la caricature, l’autoritarisme à l’expansionnisme, toutes dimensions qui ne tiennent guère en appétit ce correspondant dont l’humour corrosif ne masque rien de sa tristesse lorsque, marquant son éloignement, il inaugure son propre séminaire auquel il invite Lacan en lui adressant l’intitulé du dit Séminaire, rien moins que « L’Horreur du vide » !

Il est une lettre qui ne s’adresse pas directement à Lacan, elle est, comme on dit, ou disait, dans ce temps jubilatoire où l’on ouvrait les armoires de correspondances secrètes, confiée « aux bons soins » de Laurie Laufer par Jorge Baños Orrelana, psychiatre à Buenos Aires. Il a trouvé ce document, cette lettre initialement adressée à Lacan mais qui ne lui est jamais parvenue, et pour cause, elle n’a jamais semble-t-il été envoyée mais est néanmoins datée du 30 septembre 1954 ! Évoquant la possible ouverture, un jour, des archives de Jacques Lacan, notre « correspondant » argentin identifie l’auteure de la lettre, la mère Théodore, directrice d’un établissement de novices dominicaines, qui écrit à Lacan, suite à sa communication dans le cadre du VIIIe congrès international de psychologie religieuse en cette même année 1954, non sans qu’il ait été présenté, déjà, par les organisateurs dudit congrès comme le psychanalyste français le plus compétent. Mère Théodore s’adresse par écrit à un Lacan qui vient de parler une heure durant : elle n’a pas osé prendre la parole, ou a été encouragée à se taire par une hiérarchie qui semble bien avoir contribué au silence glacial qui accueillit la parole lacanienne consacrée au thème « Du symbole et de sa fonction religieuse », peut-être aussi avait-elle été impressionnée par la longue intervention critique que Mircea Eliade adressa alors à Lacan. N’allons pas plus loin, espérons avoir par ces quelques lignes mis le lecteur en appétit. Ajoutons seulement que la lecture subversive que fit alors le psychanalyste de certaines réflexions de saint Jean de la Croix fut parfaitement entendue par la religieuse, ce qui ne fait qu’aggraver la frustration engendrée par l’absence de réponse de Lacan.

Restons en Amérique du Sud, au Brésil, à São Paulo plus précisément, où Christian Dunker est professeur de philosophie et psychanalyste. Si ce jovial et passionnant intellectuel manifeste à Lacan un grand respect, cela ne l’empêche nullement de lui adresser de sévères critiques quant à sa politique institutionnelle, à la gestion de son École et à ce qui lui fit suite, la multiplication des chapelles, en France mais au Brésil aussi bien, chacune s’attribuant « le sel de la vérité de la vraie psychanalyse ; elles ont commencé par produire des caudillos et des petits maîtres de tous genres, à l’unisson de notre histoire politique à faible tradition républicaine […] avec le temps cela a donné naissance à une vague d’analystes fabriqués à la va-vite… ». Une lettre qui laisse poindre le sens de l’acidulé qui s’entend très fort si l’on écoute Dunker de vive voix comme j’ai eu la chance de le faire mais qui ne masque pas une souffrance – sous-France, ironise-t-il en s’appuyant sur les déboires de la « Seleção » face à l’équipe de France (il s’agit de… football) et sur ce qui peut en résulter pour « notre nationalisme sous-tropical ».

Tout près de cette Amérique du Sud, depuis ce Mexique qui gêne tant ce « pauvre » monsieur Trump, un bref mais gourmand billet de cette « chère » Gloria Leff qui raconte à Lacan ses aventures et mésaventures avec celui qu’elle n’a connu que par ses écrits, comment elle a vécu l’ignorance ou le rejet par nombre d’analystes américains de la démarche de Lacan, de celle aussi bien de Wladimir Granoff, comment Lacan si loin si près l’a soutenue dans son exploration de ce qu’elle avait découvert par l’intermédiaire de cette autre analyste peu prisée tant des Américains que des Français, Lucia Tower et son travail novateur sur le contre-transfert dont Gloria a fait le sujet de deux livres, traduits, excusez du peu, en… français.

« Je suis le seul à Paris, Cher Docteur L – mais cela ne vous a certainement pas échappé –, à n’avoir jamais assisté à une seule des séances de votre séminaire ». Et de faire remarquer au Docteur qu’à traverser la rue de Lille, en face du 5, il eût pu lui le grand psychanalyste, curieux de tout, venir au sien, de séminaire, celui qu’il tenait à l’INALCO (ex-École des langues orientales ) où il tentait de dénouer, lui aussi, « certains nœuds très complexes de la théorie métrique des vers français, anglais, provençal, italien ou russe… pour ne mentionner que quelques exemples » ! On aura reconnu sans peine, même si c’est évidemment signé en bonne et due forme, le ton moqueur, aimablement provocateur, de l’un des plus grands poètes français mais aussi mathématicien de même envergure, Jacques Roubaud. D’où l’intérêt de ce correspondant pour le travail de Soury écrit, mis en forme par Lacan, sur les nœuds borroméens. À maître maître et demi, pourrait-on dire pour épingler cet échange, la désinvolture à l’égard de Lacan et de ses « balourdises » n’empêche tout de même pas Roubaud de mettre chacun à sa place et notamment les « cognitivistes » et leurs « balivernes » que le poète gratifie d’une note de deux lignes totalement hilarante (p. 107).

Lettres à Lacan. Réunies par Laurie Laufer

Et l’Amérique du Nord ? Y allant, Lacan disait : « Je vais aux Amériques » et de fait il avait raison car il y en a plusieurs, des meilleures aux pires, de Philip Roth à Trump, du grand cinéma américain, celui d’Hawks ou de Cassavetes parmi d’autres, à la tristesse télévisuelle ; que retenir, si ce n’est, s’agissant de la psychanalyse, la résistance, le refus radical opposés aussi bien à la rigidité de l’Ego Psychology et de ses descendants qu’à un certain maniérisme lacanien porteur de dérives vers les psychothérapies de toutes espèces, par ce petit groupe new-yorkais fondé et développé par Paola Mieli qui n’a jamais baissé les armes mais sait user, elle aussi et ses compagnons, de l’humour à l’égard de ceux qui fêtent en chaque occasion sur les rives de l’Hudson la mort prochaine de la psychanalyse. Jusqu’à nouvel ordre, ce petit groupe de résistants semble bien avoir échappé à l’effet « chapelle ». Sans doute sa prise en compte, à la différence de bien de leurs semblables français, du contexte politique, économique et sociologique dans lequel ils ont à se battre n’y est-elle pas pour rien ; ils ont compris depuis le début de leur combat qu’à ignorer l’histoire en toutes ses dimensions la psychanalyse risque fort d’organiser ses obsèques.

Déception, blessure, préciosité, atteinte portée à la merveille que peut être la langue française, le grand foucaldien qu’est Fréderic Gros est en colère et n’en fait pas mystère. Refus répété d’une langue ésotérique, de vos incantations, cher Lacan, et de votre « occultisme complaisant » mais aussi de la fabrication à laquelle vous avez procédé de « réclamants » qui se servent de votre jargon comme d’autant de points de repère et de reconnaissance ; vraiment il y a de quoi être en colère lorsque l’on a mis l’accent sur l’impérieux souci didactique qui, quand on écrit ou enseigne, devrait demeurer le phare d’une démarche. Colère, honte, déception, tristesse, mais elles sont aussi le fondement d’un sursaut, la honte est tout à la fois dynamite et étincelle, et du reste la lettre ne se termine-t-elle pas par un « Bien admirativement ».

Point de blessure et pas plus de tristesse lorsque Bertrand Ogilvie écrit au « Cher » Lacan pour dissiper sans plus attendre ce qui pourrait être la marque de l’hypocrisie en précisant à son correspondant que « cher » il ne lui a jamais été. Et le brillant philosophe de faire la distinction entre la stimulation, l’utilité qu’a pu avoir pour lui, à tel ou tel moment, l’approche lacanienne et ce qui aurait pu être de l’ordre de l’enthousiasme ou de l’adhésion : en un mot comme en cent : « Le transfert n’a pas marché ». Du coup, cette lettre pourrait être l’occasion « de mettre quelques mots sur la singularité de la réticence que vous avez toujours provoquée en moi ». En fait, il semble bien, aux yeux de ce correspondant qui décline toute possibilité de refuge sur les bords de l’affectif, que ce dans quoi Lacan s’est « empêtré » soit rien de moins que le langage ou plutôt ses creux, ses non-lieux, non pas dans le sens d’un manque mais sur le versant d’une absence irrémédiable, celle d’un trou, d’un « noir », tel celui de Soulages, qui ouvre à un univers de nuances devant lequel la psychanalyse se serait embourbée. « Que faire » face à ceux, qualifiés d’autistes, qui sont hors langage, la réponse fut celle, provocatrice, de Deligny : rien ! Si ce n’est respecter cet univers du hors langage en écartant radicalement, sans concession aucune, la solution d’un apprentissage qui ne fait que traduire une incompréhension, voire un totalitarisme maquillé de compassion et de souci de soigner. Le « cher » Lacan a raté l’occasion d’être un artiste, d’entrer dans l’univers du geste exempt de tout bavardage.

Et les autres, les autres lettres et leurs auteurs ? On se gardera de recourir à l’alibi du manque de place pour parler d’eux, les évoquer, alibi qui ne ferait que déguiser le répugnant d’une sélection qui n’oserait dire son nom : au fil de la lecture, un choix s’est effectué reposant sur des affinités que l’on aura la pudeur de ne pas qualifier, des brindilles de transfert qui se sont organisées, soudées autour de cette dimension rappelée au départ, celle d’un courant d’air mettant au grenier ou à la cave révérences et autres marques de dévotion, bref tout ce qui, ici ou là, atteste d’un transfert demeuré intact, bien loin d’être devenu léger, stade ultime auquel aspirait, rêvant d’être heureux, un Lacan toujours tourmenté.

Et si d’aucuns imaginaient un Lacan répondant sans pirouettes à telle ou telle de ces lettres, à celles qui, comme il eût peut-être dit, « l’interpellaient » ? À suivre… Peut-être.

Michel Plon

Tous les articles du numéro 67 d’En attendant Nadeau