Vieux démons et anges auxiliaires

Accepter de se perdre dans le monde discontinu, puissant et coloré du rêve pour comprendre la succession de scènes loufoques qui marque le début du livre est un test ; la suite cultive systématiquement le même genre de provocations. Deux envoyés de l’au-delà, Satan et Mort, se chamaillent dans le salon de Jacob, deux vieillards acariâtres étalant leurs ego et leurs rancœurs sous l’œil indifférent du chat. Jacob, le maitre de maison, est absent. Il se débat aux urgences psychiatriques, submergé par un trop-plein d’hallucinations où s’entrechoquent les divers épisodes de sa vie.


Rabih Alameddine, L’Ange de l’Histoire. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. Les escales, 387 p., 21,90 €


Né au Yémen des amours d’une jeune servante et du fils adolescent d’un notable, Jacob a échoué avec sa mère dans un bordel du Caire. Il y grandit, petit garçon choyé, entouré de l’affection des prostituées qui, entre rires, larmes et clientèle, l’élèvent dans un islam rudimentaire teinté de superstition féminine. Bientôt, dans la meilleure tradition orientale, son père, devenu un riche bourgeois libanais, l’arrache à ce cocon pour assurer son éducation, sans même chercher à faire sa connaissance. Ce sera au Liban, dans la raideur glaçante d’un internat catholique, « une parodie de colonie française ». Une grande confusion s’installe dans l’esprit de l’enfant qui, pour composer avec son nouvel entourage – quelques religieuses et un prêtre lointain –, s’adapte à leur discipline en se forgeant, dans la bibliothèque, la nuit, clandestinement, un panthéon protecteur personnel où prophètes et saints, chrétiens ou musulmans, se côtoient plus ou moins harmonieusement.

La suite reste marquée par cet exil forcé d’une culture à l’autre, ce mélange des genres, des sexes, des pratiques et des religions. Mais l’expliquer n’est pas le propos romanesque de Rabih Alameddine dont tout le talent consiste à rendre cette expérience éclatée et violente en refusant la linéarité. Le parcours de Jacob se construit à travers un kaléidoscope fou et néanmoins parfaitement efficace d’images, de symboles et de points de vue jetés à la face du lecteur comme pour mieux l’interpeller. Poussé hors du Moyen-Orient, via la Suède (« L’Allemagne était pourtant une évidence… »), au hasard d’occasions et d’aventures où s’affirme son homosexualité, Jacob se retrouve en Californie, qu’il adopte définitivement. Ici la perception qu’on a de lui devient stable par défaut. À San Francisco, il est l’Arabe, gay, poète à ses heures, mais personne n’y prête attention. Ou plutôt tout le monde s’en moque. Ses expériences s’enchainent, parfois des plus crues. Sa sexualité devient dévorante. La jouissance ne lui vient que brutalisé dans la soumission. Il la recherche.

Rabih Alameddine, L’Ange de l’Histoire

Rabih Alameddine © Benito Ordonez

Divers personnages hauts en couleur, ridicules ou perturbants, ne cessent d’interférer dans le récit – au risque parfois de brouiller les pistes. Ainsi de ces quatorze anges protecteurs, bavards impuissants revendiquant chacun un prétendu rôle dans la vie du jeune homme… Ou de Satan et Mort continuant à pinailler sur le choix métaphysique que devra affronter leur protégé à la sortie de l’hôpital psychiatrique : assumer tous les souvenirs de ruptures et de déviances douloureuses qui ont jalonné sa vie ou les effacer complètement ? Laisser advenir l’envahissement infernal des émotions ou opter pour l’amnésie par le néant, c’est-à-dire la mort ?

Le drame se construit par l’absurde au gré des interventions inopinées des uns, des autres et de leurs suggestions contradictoires. Pourtant, ce qui finit par dominer ce texte ardent et difficile, ce sont de merveilleux passages sur l’amour, la nostalgie poignante qui saisit Jacob quand il pense à sa mère disparue lors de son pèlerinage à La Mecque, mariée ou piétinée par la foule des croyants, c’est selon, il ne le saura pas ; sa tendresse pour l’Orient d’autrefois, ses « taties » de la maison close ; mais surtout son amour profond, durable, pour son amant, Doc, séduisant, insaisissable, mort depuis déjà vingt ans, dont le souvenir le hante. C’est leur rencontre, une vulgaire « drague » dans une librairie spécialisée, puis leurs échanges et leurs innombrables malentendus que Jacob rejoue inlassablement dans un dialogue imaginaire, à l’hôpital, quand il croit sombrer dans la folie. Il en va de même quand le vide le ronge, creusé par une génération d’amis gays qu’il a vu agoniser sous ses yeux, terrassés par le sida en ces années quatre-vingt, dont il est le seul survivant.

Avec ce ton unique entre sarcasme et lyrisme, jouant de la distance nécessaire pour survivre comme de la passion de vivre, une poésie venue des profondeurs de l’intime, une langue éblouissante d’érudition et de clarté tracent le destin de Jacob comme une déambulation erratique entre le désir et la mort.

Rabih Alameddine n’est pas un inconnu en France. Le jury Femina lui a octroyé en 2016 son prix du roman étranger pour Les vies de papier (An Unnecessary Woman), dont l’héroïne, une libraire passionnée de traduction, tient  boutique dans les quartiers défavorisés de Beyrouth en guerre où elle ne vend pas un seul livre. Les vitupérations politiquement incorrectes qui émaillent les réflexions des anges de Jacob renvoient dos à dos islamisme et bien-pensance occidentale dans des termes si violents, insultants, qu’ils font penser que les vieux démons du surdoué opprimé ostracisé ne sont pas loin. Lui-même est né au Moyen-Orient et a choisi de vivre à San Francisco. La trace d’éléments autobiographiques est une évidence, comme l’est ici la démonstration de leur remarquable transfiguration par l’écriture : « J’écris de la fiction maintenant, Doc, ça t’aurait plu, pas vrai ? Tu n’arrêtais pas de me dire que tu ne t’intéressais pas trop à la poésie ». Cependant, la poésie demeure son unique amour : « J’écris pour que l’encre continue à couler, de peur qu’elle ne s’assèche, donc pour l’instant c’est la prose ». Saluons au passage le talent du traducteur qui a su si bien insuffler à la langue française le ton, la couleur de ce poème en prose, l’irrévérence de sa pensée, l’intransigeance de son indignation.

Anne Leclerc

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