Portraits de poètes (2)

Petite chronique du temps qui passe et des livres de poésie dont il aurait fallu parler en 2018 et même avant… ce qui n’a pas été fait par manque de temps et de place, ma disponibilité et l’espace du journal n’étant pas extensibles à l’infini. Il faut savoir ne pas s’intéresser qu’aux auteurs consacrés. C’est pourquoi, après le Marché de la Poésie et avant la rentrée automnale, j’ai pensé nécessaire de présenter quelques-uns des poètes que j’ai retenus, conservés près de moi, sur ma table (il en reste, qui alimenteront peut-être une chronique à venir). Chaque fois, des personnalités originales, des parcours singuliers, des livres qui ont attiré ma sympathie et parfois suscité mon enthousiasme.


Odile Massé, L’Envol du guetteur. Dessins de Christine Sefolosha, lecture de Claude Louis-Combet. L’Atelier contemporain, 158 p., 25 €

La Nue du fond. Dessins de Maike Freess, lecture d’Olivier Apert. L’Atelier contemporain, 74 p., 20 €


Béatrice Bonhomme, Dialogue avec l’anonymeOdile Massé est une comédienne à la longue chevelure noire et au sourire contagieux, une prosatrice dont les écrits sont parfois classés à la rubrique poésie mais elle n’en a cure. Elle a circulé pendant plus de trente ans entre les livres qu’elle écrit et les spectacles conçus et mis en scène par son mari, Michel Massé. Dans ces derniers, comme dans ses livres, on retrouve l’univers délirant des maîtres polonais Witkiewiecz, Gombrowicz pour la littérature, Tadeusz Kantor et Jerzy Grotowski pour le théâtre tel qu’on l’aimait, qu’on le privilégiait dans les années 1970 au Festival international de théâtre de Nancy. Jusqu’à la parution de L’Envol du guetteur, les livres d’Odile Massé donnaient le sentiment de correspondre au temps d’une maturation. Tout se passait dans les sous-sols, dans un lieu incertain et premier, où les humains n’existent pas encore, où la réalité du monde n’est pas même effleurée. Un monde d’avant la création, dans lequel le voyage pour trouver la sortie est douloureux et dangereux. On s’y entre-dévore sans mourir pour autant, on se bat, on espère, mais on stagne. Avec quand même au bout une ouverture sur la lumière, comme dans Sortir du trou.

Claude Louis-Combet écrit, à propos de L’Envol du guetteur, en postface : « Nous savons que l’horizon du désir est de perdition et de destruction. » Du désir, en effet, il est intensément question. Sauf qu’ici, justement, il y a une issue. Mais hors l’amour – celui qu’on prétend tel. Hors l’obsession de possession de l’un par l’autre. Avec un ingrédient de taille. Le « je » qui narre, à qui arrive l’histoire et pour finir qui la domine, lui offre un dénouement, n’est pas, comme dans les livres précédents, de sexe féminin, c’est un garçon. Pourquoi ? À l’auteure de le dire. Pour la première fois, l’attente, puis le combat pour la libération, est vécu, est mené par un vrai personnage : il a un sexe, des yeux pour voir, un esprit pour ourdir, se sauver. Si ses intermédiaires, ses partenaires, demeurent pour la plupart groupés et indifférenciés, son vis-à-vis, la mère, excelle à s’exposer dans sa boutique, à se mettre en vitrine. Les deux se guettent, sans parvenir à se déprendre, ni à se prendre. En dehors d’elle, il y a les oiseaux et leurs cris, il y a les volailles à l’odeur écœurante quand elles sont égorgées, les chiens dans le chenil, les amants de la mère qui disparaissent, mais où ?

Dans ce livre, le conteur prend son temps, prend le temps d’arriver à ses fins, à présent il est fort et il va vaincre l’hydre, à présent il va perdre ses peurs et respirer à hauteur d’arbres. Pour prendre son envol. Comme sa créatrice. Le romanesque comme délivrance.


Béatrice Bonhomme, Dialogue avec l’anonyme. Dessin de Claire Cueno. Collodion, non paginé, 12 €


Béatrice Bonhomme, Dialogue avec l’anonyme

Son enfance, sa vie professionnelle, sont méditerranéennes. Elle a grandi dans une famille d’intellectuels et d’artistes. Et elle rassemble, dans un même geste, une même autorité, ce qui souvent est séparé et cantonné. Comme si elle souhaitait réconcilier ou concilier, privilégier les liens plutôt que les ruptures. C’est ainsi que dans son activité d’enseignement à l’université Nice-Sophia-Antipolis, elle étudie la poésie contemporaine en relation avec les siècles précédents mais aussi avec les autres arts et à travers d’autres pays. Et que dans chaque numéro de la revue NU(e) qu’elle anime avec Hervé Bosio, elle réunit, autour de la figure centrale d’un poète, des créateurs, des critiques, des théoriciens. Elle s’est aussi donné pour tâche de réactualiser l’œuvre de Pierre Jean Jouve, poète, romancier et traducteur, qui a su introduire, grâce à Blanche Reverchon, la psychanalyse dans la littérature.

Qui est l’anonyme de son dernier ouvrage ? Et a-t-il un rapport avec l’anonyme d’Aragon, dans Théâtre/Roman, qui reprend une phrase d’Alice au pays des merveilles ? « “Autrefois”, dit la Mock Turtle, au bout du compte avec un profond soupir, “j’étais une véritable tortue”. » Non, Béatrice Bonhomme ne se pose pas, comme Aragon, de questions sur son identité, la sienne semble assurée, elle ne passe pas en revue, comme lui, les différentes figures de son moi successif, elle préfère déployer, tel un joueur de cartes, les atouts de sa vie antérieure, les morts et les vivants qui ont compté. Ce qui n’est pas sans relation avec le jeu et le théâtre, les reflets qu’il propose et les leurres qu’il invente. D’ailleurs le livre se décompose en un prologue, six actes et un épilogue. À l’intérieur desquels Béatrice Bonhomme joue avec les genres, osant tantôt la narration, tantôt la poésie ou le théâtre ; elle joue aussi avec les formes : vers libres, versets ou prose. Sa méditation sur la disparition, l’enfance, l’amour, s’insère dans un décor concret : « des odeurs de seringa, des murs rouges, les yeux verts d’un chat qui somnole » ; rassemble non seulement les fils de son existence et de ses lectures (« La poésie, pour moi, c’est le lieu retrouvé »), mais ceux de la modernité et de la tradition : « Comment faire du neuf sans détruire les filiations ? » Sa réponse est souvent lumineuse.

Post-scriptum : Du Canada vient de me parvenir, voulu et accompagné par Michaël Bishop, Deux paysages pour, entre les deux, dormir (VVV éditions, Halifax), un adorable petit livre : « Nous traversons c’est tout. Nous sommes vivants. Une incandescence. » Et encore : « Une marelle et en haut tu sautes dans ton tablier d’écolier / Je prends ta main. / On traverse la craie. / Le carré c’est le ciel. »


Franck André Jamme, L’apprenti dans le soleil. Dessins de James Hd Brown. Isabelle Sauvage, 120 p., 17 €


Béatrice Bonhomme, Dialogue avec l’anonymeOn ne rencontre plus comme autrefois, dans les allées du Marché de la Poésie, Franck André Jamme. C’est qu’il vit en province, séjourne à l’étranger, aux États-Unis notamment, où il a publié plusieurs de ses livres. Peut-être encore en Inde dont il a étudié les arts tantriques et traduit Lokenath Bhattacharya. L’exposition « Magiciens de la terre », au centre Pompidou, c’est lui. Le volume de René Char dans la Pléiade, c’est encore lui. Son œuvre a été couronnée par le Grand Prix de Poésie de la SGDL. Ses échappées vers d’autres arts, d’autres cultures et d’autres terres imprègnent ses poèmes d’une familière étrangeté.

En écrivant L’apprenti dans le soleil, Franck André Jamme a en tête, comme il le précise dans une postface, un dessin de Marcel Duchamp, « un cycliste dans la position d’un sprinter sur la ligne d’arrivée », la tête enfoncée dans le guidon mais « en train de monter une vraie côte ». Le livre de Franck André Jamme m’évoque, davantage que l’inventeur du ready-made, l’Inde et Bhattacharya, l’apprenti ou l’élève, qui ne cesse d’acquérir, grâce au Maître, les rudiments de l’art de vivre, par le renoncement aux valeurs habituelles des humains. Poème-mantra, peut-être. Le fait est que les sons importent autant que les syllabes et que l’ensemble agit comme un philtre magique, ou un « récit muet », avec ses « nuits / pleines de style », sa « fleur / qui serait une autre sorte / d’aboutissement », son humour : « Surtout gardez toujours / quelques grammes de quoi que ce soit / sur votre peau », et sa sagesse : « Rien ne varie jamais / tout s’assemble / juste différemment ».

Franck André Jamme avait publié en 2004 un livre pour moi inoubliable, La Récitation de l’oubli (Flammarion). Un livre intemporel dont chaque moment sidère – plein, ô combien, et léger. Et dont la gravité, comme L’apprenti dans le soleil, paraît danser : « Il faut apprendre à moins peser, ainsi, de temps en temps. Et se permettre, et s’accorder ». D’ailleurs, le livre de Bhattacharya qu’il avait traduit, paru chez Gallimard, ne s’appelle-t-il pas Le Danseur de cour ?

« Le temps, s’il avait su, aurait pu écrire ce livre. » Le temps ou quelqu’un d’autre, en soi, qui dicte le poème, « comme pour faire mentir l’ordinaire, pas le moindre effort, pas la moindre embûche, pas la moindre réflexion non plus ne montrèrent leur nez ». L’apprenti dans le soleil a, lui aussi, été écrit dans un élan en un seul mois. Franck André Jamme procède de cette manière, quand ça lui chante, c’est-à-dire lorsque ça chante en lui.


Retrouvez la première partie de cette chronique en suivant ce lien.

Marie Étienne

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