Apprendre à vivre

Qu’elle écrive des récits autobiographiques ou qu’elle écrive sur les autres, la romancière irlandaise Nuala O’Faolain n’a jamais parlé que d’elle-même dans ses livres. Emportée chaque fois par un élan empathique vers ses héroïnes, ces moi qui lui ressemblent et en qui elle se reconnaît.


Nuala O’Faolain, L’histoire de Chicago May. Trad. de l’anglais (Irlande) par Vitalie Lemerre. Sabine Wespieser, 448 p., 13 €


La réédition en poche de L’histoire de Chicago May, aux éditions Sabine Wespieser, permet une nouvelle fois de le vérifier et de se réjouir de ce nouvel hommage rendu à son œuvre vibrante. Le chemin intrépide de la jeune May quittant clandestinement la ferme familiale en Irlande pour gagner l’Amérique, au tournant du siècle dernier, n’est pas si loin de celui de Nuala O’Faolain qui, femme, Irlandaise et née « pas grand-chose », s’est elle aussi construite seule, forgeant de ses propres mains son destin et son identité d’écrivain.

Relire L’histoire de Chicago May, c’est peut-être se rendre compte que la richesse du livre réside autant dans le parcours chaotique de la petite May Duigan, devenue Chicago May à la faveur de sa traversée de l’Atlantique, que dans le cheminement de Nuala O’Faolain elle-même jusqu’à son personnage et dans les résonances intimes entre leurs deux existences, à soixante-dix ans d’intervalle.

Nuala O’Faolain, L’histoire de Chicago May

Toutes les péripéties de May en Amérique – du banditisme à la prostitution, des scènes de music-hall à la prison puis à l’hôpital, du Nebraska à New York, de Londres à Paris –, elle les vit sous le regard de Nuala O’Faolain. Au rebours du récit d’un historien local imprégné de jugement moral, à distance de l’autobiographie écrite par May elle-même à la fin de sa vie, O’Faolain tient son récit avec une scrupuleuse justesse, attentive à ne pas céder à une indulgence et une tendresse qu’on sent affleurer partout. Prenant pour point de départ le livre de May, brut, factuel, parfois mensonger, O’Faolain se l’approprie et se glisse dans la peau de sa sœur irlandaise, pour lui apporter l’épaisseur de l’introspection, pour lui donner sa voix et revivre avec elle ses aventures. Quand O’Faolain décrit les regards des hommes sur les cuisses blanches et le décolleté savoureux de May, elle les sent elle-même sur sa peau ; quand elle raconte sa solitude, c’est de la sienne qu’elle parle ; et quand elle accompagne à l’hôpital la femme prématurément vieillie qu’elle est devenue, malade et souffrante, c’est l’image de son jeune frère drogué et brisé par la vie qui se superpose à la déchéance de l’Irlandaise.

Mais si Nuala O’Faolain apporte à l’histoire de Chicago May la profondeur de son regard d’écrivain, May en retour lui apprend quelque chose de précieux, la laissant bluffée par sa vitalité guerrière, jusqu’au bout irréductible. À la voir exprimer un amour inconditionnel de la vie, O’Faolain avoue, dans les dernières pages du livre, avoir approché grâce à son héroïne une énigme. Elle y confesse une fascination et une forme de respect pour celle qui, à aucun moment, même aux pires heures de son existence, n’a désiré mourir, animée par un espoir fondamental, version profane de l’espérance spirituelle, emportée par une adhésion innée au « hasard, [à] la contingence, [au] chaos ». Où O’Faolain nous rappelle qu’écrire, c’est aussi apprendre à vivre.

Nul doute que ce sont eux, cet espoir, ce hasard, cette contingence et ce chaos, qui, au bout du compte, ont retenu O’Faolain auprès de May ; et ce sont eux aussi que l’on se félicite de retrouver avec L’histoire de Chicago May en marchant dans leurs pas à toutes les deux.

Stéphanie de Saint Marc

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