Noms d’oiseaux

« Moi négro, mais toi chameau ! »

Proust, À la recherche du temps perdu

« des petites bêtes dans le dedans de ma tête, des petites bêtes craquantes croquantes qui me faisaient mal, des petites bêtes menteuses qui tournaient en rond »

Albert Cohen, Ô vous, frères humains

Noms d’oiseaux… Anne Simon Dossier Bêtise En attendant Nadeau

Bête à manger du foin ou têtu comme une mule, bête comme cochon ou myope comme une taupe, la nuit tous les chats sont gris, et les mots imprécis. À trop moquer les dindons de la farce, les ânes bâtés, les brutes épaisses, les merlans frits, les poissons rouges, les oies blanches, les cervelles de moineaux et autres têtes de linotte, on pourrait bien, s’estimant malins comme des singes, être en réalité bêtes et méchants, hurler avec les loups et faire mener une vie de chien à nos prochains, animaux, humains et autres créatures indécises (éponges et champignons) ou interstitielles (cafards et rats des villes). Les noms d’oiseaux, qui flottent entre l’allégorie, la métaphore et la dénomination, ont une puissance d’impact éprouvée.

Oublier que les bêtes réelles peuplent nos langues, c’est oublier que ces dernières sont des arches plus que des forteresses. Emmanuel Levinas rappelle dans L’au-delà du verset qu’« en chaque mot et chaque lettre, il y a un oiseau aux ailes repliées qui attend le souffle du lecteur ». Le vol des oiseaux ne se contente cependant pas d’orienter notre grammaire et notre herméneutique, d’aérer notre lexique et notre pensée. En temps de désastre, il nous indique, mémoire et combat écrits à même le ciel qui flambe, les « cent noms » des « villages volés » : « Ouvrez tout grands vos noms ailés / Envolez-vous mes hirondelles », écrit Aragon en 1943, au moment où Céline publie sa troisième édition de Bagatelles pour un massacre.

Des bêtes dans l’arche de la langue

Il y a dans ces expressions figées [1], oscillant pour certaines entre la métaphore et le proverbe, une poésie historique qui nous donne à lire un état de l’interlocution humaine traversée par une animalité tantôt naïve, tantôt sagace. Le peuple des bêtes ne se contente pas d’habiter notre langue, il y joue un rôle historique, notamment celui de gardien du monde qu’il partage avec le peuple des hommes, aboyant (en arabe) quand passent les caravanes, imperturbables mais repérées ; donnant l’alerte (en latin), quand les Gaulois attaquent le Capitole ; ou gardant le silence (en égyptien, si je puis dire), quand il s’agit, pour le peuple hébreu, de quitter l’esclavage et de passer la frontière. Je pourrais donc, sans ironie, à l’heure du réchauffement climatique et de la Sixième Extinction de nombreuses espèces, me demander où sont passées les neiges d’antan et considérer avec nostalgie le temps du bon sens populaire, celui qui tire ses règles de vie de sa proximité avec des bêtes qui étaient alors encore nos voisines ou nos hôtes (aux deux sens du terme) : loirs dans nos murs, fourmis dans nos cuisines, oiseaux dans nos champs, hirondelles dans nos greniers, écrevisses dans nos rivières – à moins que ce ne soit nous qui peuplions leurs « propriétés », pour parler l’idiome Michaux. Adieu, veau, vache, cochon, couvée hors industrie agroalimentaire, adieu crapaud, loup, papillon, orang-outan… Peu importe sur ce plan que, à l’instar des bestiaires chrétiens du Moyen Âge ou des fables de La Fontaine, ce savoir soit tiré d’une éthologie pas toujours rigoureuse. De fait, que savons-nous de la gaieté du pinson ? Mais aussi, pourquoi considérer aujourd’hui qu’il était par principe idiot, si nous la ressentions telle, d’attribuer une gaieté au pinson qui s’époumone au printemps, au moment où nous-mêmes sortions, pleins d’énergie et de désir, de notre léthargie hivernale ? Après tout, le bœuf est objectivement plus fort que nous, et la taupe n’a pas un œil de lynx… L’essentiel pourtant n’est pas dans cette justesse qu’on diagnostiquerait ou non par après, à l’aune de notre pauvre savoir sur des bêtes étudiées en laboratoire ou en milieu confiné, mais dans le principe même d’une intelligence de leur omniprésence au sein de nos pratiques linguistiques. De fait, il y a eu un long, très long moment où le langage des hommes n’était pas envisagé comme dissociable de leurs interactions avec les animaux. La première parole prononcée par l’Adam primordial est le nom d’une bête, ou plus exactement ses premières paroles, car avec le nom de la première bête est venu celui de la deuxième, puis celui de la troisième, puis celui de la mille et unième… Le langage humain s’est construit à partir de cette liste jouissive, en droit infinie (comme toute liste, selon Proust, Perec ou Claude Simon), une liste qui dit une vive et animée multitude, habitante du Jardin commun, qu’il se nomme Gan Eden, Terre ou Gaïa. Ces animés profus, nous en avons longtemps partagé le souffle, comme ils ont partagé le nôtre, qu’il s’agisse, mais est-ce toujours séparable, d’une respiration ou de l’émission d’un mot.

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Illustration des fables de La Fontaine, par Simon-François Chauveau

Paul Shepard imagine ensuite (je fais un saut de puce temporel), avec une justesse qui fait mouche, que l’hominien préhistorique a vu ses particularités spécifiques s’élaborer au fil de l’invention d’un langage qui s’est construit à partir de son intégration dans le monde des vivants, et de sa coévolution avec ceux-ci. Que ne dit-on aujourd’hui sur l’écriture, qui nous aurait séparés (avec, pêle-mêle, la sédentarisation, l’agriculture, la propriété privée, internet, etc.) des bêtes et de notre entrelacs primal avec elles ! David Abram, dans Comment la terre s’est tue, rappelle pourtant que la tête de taureau, avec ses cornes renversées, est l’aleph secret et forclos d’un alphabet grec qui a dissocié radicalement image, son et sens, aleph taurin qui perdure plus ou moins incognito dans notre A français… Tant que l’alternative animale pour l’humain n’était pas encore l’alternative entre ces animaux familiers-familiaux honnis par Deleuze et des bêtes « sauvages » sacralisées-gnangnantisées, l’expérience humaine a pu s’envisager linguistiquement avec et contre les bêtes : souris qui danse, chat qui retombe toujours sur ses pattes, surtout s’il ignore qu’il a été pourvu de cornes par la précédente, avec un loup blanc connu de tous… Ces proverbes et ces expressions aujourd’hui figées furent un temps vivaces et libres, et sont moins le signe d’un savoir sur les bêtes que la preuve délicieuse de leur frayage permanent dans nos vies et dans nos langues. Si l’alphabet grec instaure une coupure avec les formes animales sur lesquelles il s’enlève, au double sens du verbe, cette extraction est compensée par l’expérience quotidienne et onirique d’une zoopoétique commune et d’un partage sensible entre humains, démons et animaux que la langue grecque n’a cessé syntaxiquement de rejouer : « Corneille de mer, phoque, poulpe, les Grecs y voyaient des modèles de strophe, une souplesse capable de toute inversion, une instantanéité de réaction devant les points saillants du réel [2] ».

Zoos humains et ménageries rhétoriques : soliloques mortifères

La sédimentation en proverbe ou en insulte recèle bien des dangers. La bête réelle, celle qui se fait manger ou tondre la laine sur le dos et qu’on appelle brebis, est trop souvent oubliée. La bêtise et la bestialité se substituent alors à l’animalité, et la sédimentation linguistique vient, selon les emplois et la contextualisation de ces formules, en contrecarrer la fraîcheur originaire et en dévoyer l’allusion au partage interspécifique. Aux antipodes de la métaphore vive chère à Ricœur, s’incruste alors dans la structure même de la langue cette tautologie finement décryptée par Alain Roger dans son Bréviaire de la bêtise, qui prend souvent la forme d’une comparaison plaquant la bête sur le mal. Dès lors, quand un humain utilise un nom de bête pour désigner un autre humain, c’est trop souvent pour dire la faute à Toto. La bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe, mais c’est lui (crapaud, humain) qui, au nom de la pureté, se retrouve, dans les campagnes hugoliennes ou celles de notre concentrationnaire XXe siècle, crevé, pendu, écartelé et écrasé.

Les noms d’oiseaux ne cassent pas trois pattes à un canard, me direz-vous, et l’ornithorynque, dont il va être question dans la suite de cet article, la triple buse, le phylloxéra, les grenouilles et autres cloportes chers à l’inénarrable capitaine Haddock n’ont jamais fait de mal à une mouche, surtout s’ils ponctuent un passage de Coke en stock où le capitaine s’en prend à un « négrier » : « Ornithorynque !… Boit-sans-soif !… Bachi-bouzouk !… Anthropophage !… Cercopithèque !… Schizophrène !… Heu… Jocrisse [3] !… » C’est compter sans ma mémoire d’éléphante. Conçu dès 1938, né en Belgique en 1940 avec des livraisons du Crabe aux pinces d’or dans les colonnes du journal collaborationniste Le Soir, le capitaine Haddock, au racisme paternaliste, apparaît en pleine guerre et en pleine vogue célinienne : George Remi alias Hergé avait lu L’école des cadavres, dont il avait recopié certaines invectives. On connaît en outre les retouches qu’il fera sur ses albums politiquement pas toujours corrects. Quant à Bagatelles pour un massacre, je m’accorde avec Émile Brami qui montre dans Céline, Hergé et l’affaire Haddock qu’on voit mal comment George Remi aurait pu, vu le milieu collaborationniste qu’il fréquentait pour des raisons professionnelles et amicales, passer à côté : « – Vampires des cavernes ! Cromagnons salaces ! Valets de cirque ! Pourchasseurs de martyrs ! Deiblers de la détresse humaine ! Bêtes délirantes assoiffées du sang démocratique ! Sous-fascistes lépreux [4] ! »

Quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage. La lexicalisation animalière a permis de casser bien des pattes, celles des mules trop têtues, des cochons trop sales, des animaux de rente dévitalisés/désanimés, et de briser bien des jambes, celles du mouton arménien, du singe africain, de la guenon hottentote, du raton arabe, de la vermine youpine et du cochon juif qui aime tant les truies selon la légende pluriséculaire de la Judensau chère aux contrées germanophones, pour ne citer que quelques pensionnaires du zoo humain des langues européennes. « Tu manges pas du cochon, hein ? vu que les cochons se mangent pas entre eux […], tu bouffes les louis d’or, hein [5] ? » : le camelot qui, en 1905, s’adresse au « sale Youpin » âgé de dix ans et déjà « mauvais comme la gale » ne décida pas seul de l’orientation que prendrait la vocation d’Albert Cohen. Ses idées-insectes anthropophages, « petites bêtes craquantes croquantes » qui foreront à jamais leurs chemins de mort à l’intérieur de son cerveau sourdent du puits sans fond non de la bêtise, mais d’une culture européenne qui fonde rationnellement, de sermons en pamphlets, sa communauté sur l’exclusion des Juifs.

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Louis-Ferdinand Céline avec ses chiens

Dans ces ménageries linguistiques, l’anathème jeté est d’autant plus jouissif et mortifère que l’animalisé, réputé surpuissant, est en réalité dans l’incapacité de répondre. L’intelligence de la bêtise ne tient pas simplement à la perversion volontaire et maîtrisée d’un raisonnement qui sait où il veut en venir ; elle tient aussi au savoir qu’a l’écrivain, en bonne intelligence avec un collectif sur lequel il s’appuie, de la possibilité pragmatique et sécurisée de la dimension unilatérale de son énonciation. L’invective par réduction animalière procède à un raturage de principe de toute situation d’interlocution. Qu’anathémiser consiste à soliloquer à l’abri d’un chez-soi capitonné ou d’un porte-voix stratégiquement passionnel (Céline) ou à invectiver en place publique devant un auditoire complice (le camelot de Cohen), dans les deux cas, ce qui est d’emblée censuré, c’est le « tu » du dialogue cher à Martin Buber. Si le « il » est en outre caricaturé sous la forme d’une chimère insaisissable, le tour est joué : « On le voyait… on le voyait plus… Il me rappelait du Zoo de Londres, cet animal extravagant l’ornithorynx qu’est si habile, le faux castor incroyable, qu’a un bec énorme d’oiseau, qu’arrête pas aussi de plonger, de fouiner, de revenir… Il disparaissait imprévisible la même chose Yubelblat… Plaf !… il enfonce, plonge dans les Indes… on le voit plus ! ! Une autre fois c’est dans la Chine… dans les Balkans dans les ombres du monde… dans la profondeur… Il revenait à la surface tout éberlué, clignotant… Il était habillé tout noir comme l’ornithorynx… et puis aussi l’énorme tarin, exactement aussi marrant… cornu comme l’ornithorynx… Il était souple à l’infini… extraordinaire à regarder, mais au bout des poignes par exemple, il avait aussi des griffes… et des venimeuses comme l’ornithorynx [6]. »

Marc Angenot l’a montré dans La parole pamphlétaire, le pamphlétaire est faussement seul devant sa page. Soutenu par un « on » collectif et inclusif rassurant (« on le voyait… »), il peut dès lors sans risque s’opposer à un « il » d’objectivation scientifique tellement général qu’il en devient multiple, cumulant différentes espèces, hormis une seule : l’humaine. « Imprévisible la même chose Yubelblat », « rappelait », « aussi », « comme », « exactement aussi » : si la mémoire du zoo peut être réactivée au fil des éditions et rééditions, en 1937, en 1941, en 1943, c’est que la comparaison assimilatrice permet conjointement de construire cet oxymore vivant qu’est le Juif [7] et d’instaurer une performativité du discours dont Gisèle Sapiro a montré, dans La guerre des écrivains, que Céline, comme tant d’autres, n’a eu de cesse d’en minimiser la portée lors de son procès. La tautologie, assertée, hyperbolisée et ressassée, met d’emblée « hors jeu [8] » démonstration et argumentation. La boucle du « rappel » et de l’inférence (on voit un juif = on voit une bête) permet à elle seule de lancer un portrait dont les caractéristiques incompossibles sont indexées par la marque de l’altérité absolue : dans le néologisme « ornythorinx », le x final, en forme d’inconnue, décuple la monstruosité du castor à bec de canard (ornitho-rynque : de ὄρνις / órnis, « oiseau » et ῥύγχος / rhúgkhos, « bec ») pour l’orienter vers le lynx. Tout est « faux » chez ce castor pas castor, mais tout est « vrai » de cette fausseté principielle et ontologique : s’il y en a bien un qui est régulier et attendu dans sa dangereuse imprévisibilité, c’est le Juif hybride, paradoxal et complotiste de Céline. À cet animal hors normes, il faut une langue s’exhibant comme hors normes, mais en réalité assez éculée pour fédérer son lectorat autour d’un effort national auquel le discours pamphlétaire contribue largement. Céline construit donc un texte morcelé et morcelant, aux antipodes d’une quelconque déconstruction ou d’une quelconque inventivité, puisque chaque mot, chaque enchaînement, chaque rupture syntaxique, fonctionnent comme allusion-alluvion, exhibition d’une culture partagée, jouissance du lieu commun, mamours aux Drumont éternels. La reconduction version bestiole de la formule « ils sont partout » et d’autres diatribes journalistiques permet, selon un procédé du « couper/coller », de « taire la provenance de l’information délivrée et [d’]en naturaliser la violence [9] ». La cinématique métamorphique de cette rhétorique puzzle vise à la fois à coller au talent du Juif mondialisé, à le démembrer et à le recomposer : peau/habits noirs, tarin, griffes, serpentivité. Verbes de mouvement, répétitions, ponctuation cirque, hyperboles, hyperbates, lexique du leurre, de la dissimulation, de la contorsion, des ténèbres : l’objectif de l’emballement textuel simulé est d’arriver à stopper le clignotement youpin, de parvenir à l’arrêt sur image, celle qu’« on » connaît si bien depuis l’exposition « Le Juif et la France » de 1941-1942, le Juif au nez et aux doigts crochus, croisant la bête, le diable et le mort-vivant. Cet être cosmopolite, ambigu, interlope, interstitiel (Yubelblat est d’abord comparé aux fourmis qui « ont leur idée », qui « fourmillent »), cet ornithorynx au nom imprononçable (comme celui de son Dieu) réussit l’exploit de posséder l’envers du monde et d’en conquérir la surface.

Yubel-Blat : jubeln/Juden/youtre/youpin, Blatt/blatte… Céline, cet amoureux des jeux sonores et autres facéties étymologiques, jubile (yubeln) devant sa feuille (Blatt) en recréant la vermine youtre, ce Jude-blatte. 1943, Paris : Bagatelles pour un massacre – 1943, Sobibor et autres camps : bien réel massacre pour tant d’humains dont Céline recouvrit le prénom et le nom d’animots qui tuent, ornithorynx-castor-lynx-blatte-canard-serpent.

D’un zoo l’autre : conquête de l’interlocution

Signe des temps sans doute, cet article menace de devenir un tantinet cafardant. Il est temps de revenir à Proust, qui transforma heureusement une blatte humaine en chameau, et à Swann qui en fit une « historiette » : « Vous savez que Mme Blatin aime à interpeller tout le monde d’un air qu’elle croit aimable et qui est surtout protecteur. – Ce que nos bons voisins de la Tamise appellent patronizing, interrompit Odette. – Elle est allée dernièrement au jardin d’Acclimatation où il y a des noirs, des Cynghalais, je crois, a dit ma femme qui est beaucoup plus forte en ethnographie que moi. – Allons, Charles, ne vous moquez pas. – Mais je ne me moque nullement. Enfin, elle s’adresse à un de ces noirs : ‟Bonjour, négro !” – C’est un rien ! – En tous cas, ce qualificatif ne plut pas au noir. ‟Moi négro, dit-il avec colère à Mme Blatin, mais toi, chameau !” – Je trouve cela très drôle ! J’adore cette histoire. N’est-ce pas que c’est ‟beau” ? On voit bien la mère Blatin : ‟Moi négro, mais toi chameau” [10] ! » Transformée en animal mâle et exotique, c’est désormais la visiteuse, française, blanche et bourgeoise, qui se retrouve symboliquement du mauvais côté des barreaux, elle que le public vient en réalité admirer ou railler [11]. Swann déjà, autre personnage inclus-exclu (la mémoire de son nom sera après sa mort effacée par sa propre fille en quête d’assimilation/indistinction), en la comparant à un singe au « derrière bleu ciel », avait déjà amorcé la pompe de la rétroversion sociale animalière. Le « négro », quant à lui, pris linguistiquement dans un groupe qui le dévalorise et l’anonymise, sort de la situation du soliloque et redistribue activement les pronoms personnels et les rôles au sein du dialogue : « moi […] mais toi […] ». Le « petit nègre » dit exactement ce qu’il veut dire, supprimant le verbe « être » pour dénoter une fusion complète, usant de l’adversatif « mais » pour dévoiler la bêtise qui œuvre à l’intérieur de la langue. Jouant le rôle d’une charnière linguistique, ce « mais » construit le monde de la colonisation comme un monde-Janus, où pour une fois le faciès typifié du négro peut affronter la gueule mauvaise du chameau. Faciès en réalité démultiplié, puisque André Benhaïm a découvert le soldat des troupes coloniales de 1914 caché derrière le Cinghalais des expositions ethnographiques de 1883 et de 1886 : c’est à l’un de ces tirailleurs que s’adresse le « Bonjour negro [12] », et que l’on doit cette bien réelle répartie. Considérés comme suffisamment humains pour donner leurs vies pour la France, Sénégalais et Marocains, regardés « comme des bêtes curieuses » par « une dame très bête » (on tourne en rond dans la ménagerie nationale), ont en réalité entamé un double combat. Quand le nom d’oiseau conjoint humour et conquête de la parole, il vole des rivages de la bêtise mortifère vers ceux de la mêtis libératrice [13] : devant les pies trop bavardes, mieux vaut être rusé comme un renard que rester muet comme une carpe en versant des larmes de crocodile.


  1. Je remercie Marion Carel de m’avoir orientée vers l’article de Béatrice Lamiroy, « Le figement : à la recherche d’une définition », Zeitschrift für Französische Sprache und Literatur, Beiheft 36, 2008, p. 85-99.
  2. Arnaud Villani, « Le Jardin des Plantes, côté singes », in Le Temps de la réflexion, n° 9, « De la bêtise et des bêtes », 1988, p. 165.
  3. Hergé, Coke en stock, Casterman, 1958, p. 49 ; on trouve « espèce de petit ornithorynque ! » à propos d’Abadallah dans Tintin au pays de l’or noir, Casterman, 1950, p. 59.
  4. Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937, p. 132.
  5. Albert Cohen, Ô vous, frères humains, in Œuvres, Gallimard, 1993, p. 1052 ; p. 1084, 1056 et 1077 pour les citations qui suivent.
  6. Louis-Ferdinand Céline, op. cit., p. 102.
  7. Le nom « Juif » sera employé avec une majuscule chaque fois qu’il sera relié à une typification antisémite.
  8. Philippe Roussin, Misère de la littérature, terreur de l’histoire. Céline et la littérature contemporaine, Gallimard, 2007, p. 467.
  9. Ibid., p. 502 ; voir aussi Alice Yaeger Kaplan, Relevé des sources et citations dans Bagatelles pour un massacre, Du Lérot, 1987.
  10. Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, I, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1987, p. 526.
  11. André Benhaïm, « Proust’s Sinhalese Song (A Strange Little Story) », in André Benhaïm dir., The Strange M. Proust, Oxford, Legenda, 2009, p. 62.
  12. Lettre à Maria de Madrazo, Correspondance de Marcel Proust, Philip Kolb éd., Plon, t. XIV, 1986, p. 45 ; ibid. pour les citations qui suivent.
  13. Arnaud Villani « Le Jardin des Plantes, côté singes », op. cit., p. 165.

Anne Simon

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