Un Lima noir et brumeux

Est-ce un roman ? Peu importe. Autofiction, enquête, polar noir et roman d’apprentissage politique, ce livre se lira sous toutes les étiquettes mais son monde introduit aux plaies les plus profondes du Pérou : l’engendrement de temps que la mise à distance ne rend pas moins soumis, et pour le pire, à une Europe qui feint d’ignorer ce qu’elle a déterminé. De façon sensible et mesurée, ce qui ne passe pas de la réalité de la violence est là. Ce n’est pas un concept sulfureux ou fourre-tout, mais la stricte mécanique érigée en trou noir de la politique globalisée.


Alfredo Pita, Ayacucho. Trad. de l’espagnol (Pérou) par René Solis. Métailié, 380 p., 23 €


Alfredo Pita se pose en Espagnol d’un peu partout enquêtant au Pérou là où ce Péruvien de Paris sait ce qu’il en est de ce qui s’enfouit des années de violence, de guerre civile larvée qui lui firent fuir son pays en 1983, quand le Sentier Lumineux et l’arrivée au pouvoir de Fujimori rendaient dangereux le simple fait d’enquêter sur des morts improbables, des cibles supputées, puis les témoins volontaires ou fortuits. Il en parle donc, sous forme d’enquête et de drame, trente ans après, un laps de temps d’une génération, à peine plus que ce qu’il fallut à Didier Daeninckx pour exhumer ses Meurtres pour mémoire de 1983 qui portaient sur la manifestation des Algériens de Paris le 17 octobre 1961. L’actualité pourtant ne dit pas l’affaire close : chaque semaine on tue en Colombie des anciens FARC qui ont accepté de déposer les armes, et cette semaine c’est en Équateur que l’on a tué deux journalistes – et quatorze en Afghanistan, mais dans une autre partie du monde où les similitudes sont plus diffuses.

Les « petites guerres » à bas bruit ne cessent pas, et l’atrocité de ce que l’on inflige aux victimes participe de multiples traditions dans une Amérique latine andine dont la culture de la mort et des sacrifices sanglants autochtone a été relayée par la conquête et une Église baroque inextricablement complice des autorités. Ainsi perdurent des zones grises de ce qu’il est convenu d’ignorer ou de pardonner au rythme d’arrangements politiques globalisés, jadis la conquête puis la colonisation secouée par les indépendances bolivariennes et au XXe siècle la guerre froide. À chaque occasion, les forces qui en font leur joker s’adressent au monde entier au nom des valeurs du temps pour puiser alliances et aides. Ainsi instrumentalisés à souhait, certains discours actuels en reprennent les antiennes, mais aussi, ce qui est plus grave, les pratiques ; celles des gouvernements « gorilόn » des années 1970-1980 œuvraient par le crime au nom de la démocratie et du libéralisme. Les bandes armées qui prospèrent dans les casernes ou les escadrons de la mort vivant sous leur protection font de l’horreur le quotidien, et de l’absurdité la vie ordinaire. Dans le cas du livre, tout se recompose au niveau le plus officiel.

Alfredo Pita, Ayacucho.

Dessin de Baldomero Pestana © Collection privée

Il est difficile de prendre la plume et de rester crédible quand on a comme prédécesseur et maître en littérature un Vargas Llosa, au besoin truculent, revenu de tout, en diplomate et homme politique qui a vécu à Paris et en Espagne et s’est proclamé autant Espagnol que Péruvien – après avoir été candidat à la présidence de la République en 1990 contre Fujimori. Alfredo Pita joue donc a minima, il se donne pour celui qui reprend sempiternellement ses notes et entreprend de les relire même au cœur de l’action ou quand elles sont supposées dangereuses, cryptées et pas trop planquées : il veut donner l’épure d’une enquête resserrée autour de quelques personnages. L’histoire en redevient purement tragique, sans qu’il s’agisse de ressassement car une ode à l’optimisme (européen) dénoue les épisodes.

À la fois moins dotée dans ses acquis, ce qui peut se lire comme une avancée démocratique, mais aussi plus mobile et mondialisée, ce qui n’est pas nécessairement positif, si ce n’est à l’échelle individuelle, la présente génération des hommes qui furent engagés peut s’en tenir à choisir des pays  « où il est possible de lire et d’écrire ». Ce n’est pas qu’écart littéraire car on entend à la fin, non pas comme un happy end, mais, en sourdine, un hymne à l’obstination, que les héritages de lutte transcendent les âges et que des passés familiaux, ici ou là, tous pays confondus, toutes époques additionnées, permettent à la fois la résilience et la reprise des luttes, l’audace téméraire ou la solidarité pertinente. Il y a donc bien une morale de l’histoire sollicitée par l’Espagne de la guerre civile, les luttes péruviennes des années 1930 et ce qu’annonçait déjà le Qui a tué Palomino Molero ? de Vargas Llosa (1986). Poser l’exemple dans le vécu de tous n’est plus un jeu d’esprit, rend possible des formes diverses de résistance et consacre au moins le journalisme d’investigation. Mais le libre n’est pas que cela.

Alfredo Pita impose un monde, une atmosphère, un Lima noir et brumeux plus près du réalisme que du costumbrismo, souvent indigéniste au Pérou comme avec ces pionniers que furent José Marίa Arguedas ou Ciro Alegrίa. Les codes postromantiques venus de l’académisme espagnol masquent en effet l’immense ignorance dans laquelle on tient l’indigène, l’Indien, dans une zone d’ombre sans autre histoire que la misère et la mort, plutôt que de leur supposer un vouloir-être quelconque, avoué, possible. Ici, on entrevoit des personnages métis, et le facteur de la langue est toujours mentionné, connotant, mais si l’on chante et parle quechua, c’est surtout dans des orphelinats du dernier secours et c’est bien parce que le regard réaliste strict les sait seuls payants, seuls perdants.

Alfredo Pita, Ayacucho.

Ciro Alegria © Baldomero Pestana

Par ailleurs, le poids du passé et du passé hispanique est là, par l’évêché qui a investi Ayacucho, « le coin des morts » en langue quechua, la ville andine aux 37 églises, et parce que c’est le lieu mythique de la constitution du Pérou, selon la paix dite d’Ayacucho – disait-on au XIXe siècle, alors que les patriotes nationalistes en font présentement une bataille aussi improbable qu’héroïque. Il reste que c’est là qu’en 1824 se termina, sans doute par un accord tacitement négocié, le passé colonial du Pérou mais dans des conditions satisfaisantes pour les créoles jusque-là fidèles à la monarchie espagnole et sous des formes assez éloignées de la furie révolutionnaire des patriotes, le simple général Sucre dirigeant des troupes abandonnées de Bolívar et de San Martίn et deux superbes chapitres en présentent la commémoration.

La retenue toute classique du texte, sa platitude voulue, un rythme à la Juan Valera, n’est pas un retour masqué aux pratiques sans état d’âme d’un monde policé et dominant. La nouvelle génération latino-américaine n’a pas rompu qu’avec les idéologies, elle n’accepte pas pour autant des guerres sales. Dès lors, la factualité érigée en moteur de la narration n’est pas qu’adhésion aux sirènes d’un libéralisme sans rivage ; des suites possibles, le futur du passé engagent latéralement une raison d’espérer. Chez Alfredo Pita, le temps, le découpage, la retenue non dépourvue de souffle, animent un esprit de survie où tout drame est en suspens et l’intrigue une  ostension – au sens religieux – de ces choses ignobles et abjectes qu’il faut savoir sans s’en tenir à l’obscénité de la monstration. Démonstration alors que toute cette histoire de reportage sur le système de massacres mis en place dans une région qui fut particulièrement affectée par le Sentier Lumineux et plus encore meurtrie par la reprise en main d’un territoire parsemé de maisonnées dont on ne savait trop les complicités. Devant le mutisme, l’incohérence des tueries, la barbarie des ripostes, le pouvoir et ses complices multiples menèrent la reprise en main selon les meilleures méthodes des chefs militaires versés dans l’art de la terreur avec l’aide des conseillers américains. C’est alors que les têtes des intégrismes de tous bords, sous la houlette des forces les plus réactionnaires de l’Église catholique armée de l’Opus Dei, ici présent sous la soutane d’un évêque plus stratège que complice et adepte de basketball, sont à la manœuvre.

Alfredo Pita, Ayacucho.

Dessin de Baldomero Pestana © Collection privée

Mais on ne lit pas ce livre dûment nourri que pour ses péripéties. L’amour des lieux, l’authenticité des maillons par où se glisse la réalité et se faufile l’enquête, prévalent. Les personnages restent plausibles même s’ils sont réductibles à leur destin sous le poids du danger ; ils en deviennent tout blancs – comme ces volontaires venus de France ou d’Espagne, religieux ou médecins au travail dans des lieux impossibles – ou tout noirs, comme leur logique l’impose. Les situations exposées au fil des découvertes et recoupements n’en restent pas moins crédibles que les figures évoquées, insérées dans leurs habitudes, leur milieu, accompagnées de leurs proches. En cela, le livre fait bien roman, pierre apportée à ce à quoi on ne saurait assez accorder d’importance dans le brouhaha des choses terribles propres aux guerres civiles dont la structuration enjambe les continents et les époques.

Quant au genre posé, Alfredo Pita en joue, se désignant lui-même sous son nom comme journaliste parisien – ce qu’il est – et donc double avoué du reporter espagnol, lequel ressemblerait par sa biographie familiale à José Manuel Fajardo, dont il fait un membre de son groupe d’amis ; Fajardo, notons-le, est le parfait double du moi de l’auteur : il est également publié aux éditions Métailié et ses livres cavalcadent sur les thèmes de l’identité, de l’appartenance nationale, les circuits des hommes pris dans la violence, tant au XVIe siècle des conversos qu’au XVIIIe des pirates, et cela de la Méditerranée à l’Atlantique. La Lettre du bout du monde comme Les imposteurs puis la violence de l’ETA basque (Les démons à ma porte) y reviennent comme une pierre d’achoppement obsédante. Parmi les modèles, il ne faut pas oublier Julio Ramόn Ribeyro, grand conteur devant l’éternel dont on raconte les adieux à Paris puisqu’il a choisi de ne pas y mourir, contrairement à son ancêtre César Vallejo (mort en 1938). Ainsi tourne un monde non seulement binational mais bicontinental, auquel, car il est cité et est un ami de l’auteur, on peut donner une image connexe par l’œuvre du peintre Herman Braun-Vega, dont on vient de voir une superbe mais brève rétrospective à Paris, début avril à l’Unesco, salle Joan Mirό ; cet artiste s’est fait fort, lui aussi, de manipuler les citations picturales et de perturber les systèmes de référence pour rester dans l’intelligence sensible de la contemporanéité.

Ainsi est cité le cercle des Péruviens de Paris amis d’Alfredo Pita. Ainsi se fondent les écoles, reflet d’un temps et décantation de ce que le ressac délivre.

Maïté Bouyssy

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