Requiem pour la fin d’un temps

Jean Pérol a derrière lui une très longue carrière, commencée en 1953 chez Seghers comme poète sous l’égide d’Aragon et, bien qu’il ait écrit aussi des romans, des essais et se soit même risqué au théâtre, c’est la poésie qui est son véritable mode d’expression, une heureuse expatriation au Japon, où il fut directeur de l’Institut Français de Fukuoka, dans l’île méridionale de Kyushu, ayant considérablement agrandi son horizon sur une autre culture, d’autres paysages, d’autres amours.


Jean Pérol, L’Infini va bientôt finir. La rumeur libre, 136 p., 16 €


La poésie n’a jamais été beaucoup lue, sauf périodes privilégiées : la fin du XIXe siècle avant que 1914 ne vienne lui briser les reins, la Seconde Guerre et un court après-guerre où elle était portée par la Résistance, puis l’espoir vite déçu de lendemains qui chanteraient. Depuis, elle s’éteint à petit feu, malgré la prolifération de lieux et de revues microscopiques où une effervescence en vase clos, souvent bien étouffante, et la pratique permanente de l’autocongratulation font office de ferveur largement partagée et compensent mal les tirages misérables. Seul l’espace en expansion de la culture numérique vient donner l’illusion d’une audience un peu plus grande, mais on peut douter que ce mouvement brownien soit l’indice d’un profond appétit de lecture.

Quoi qu’il en soit, Jean Pérol, poète authentique dont la voix est si reconnaissable, et qui a été édité, pour quelques-uns de ses recueils les plus charpentés, chez Gallimard (l’excellent Morale provisoire en 1978) ou à La Différence (Asile exil, 1987, année où il recevait le Prix Mallarmé pour l’ensemble de son œuvre) et dont l’activité, sauf peut-être au début, n’a jamais été inféodée à aucun groupe d’influence, a le sentiment lancinant que la fin de sa vie coïncide avec une baisse drastique de l’intérêt pour la pratique d’une poésie, la sienne, dépourvue de tout dogmatisme théorique, de toute pesante philosophie, usant en toute liberté de rythmes contemporains aussi bien que de réminiscences des fastueuses années de la Pléiade ou de la musique verlainienne.

Poète sans préjugés, désormais sans militantisme politique, il porte sur l’époque un regard lucide, parfois férocement critique, le plus souvent désabusé, où l’on retrouve quelque chose des regrets de Du Bellay trahi par les siens après son retour de Rome, ou de Charles d’Orléans, chevalier de mélancolie, dont le destin fut dès le départ contrarié par une mise au rancart en Angleterre après Azincourt et l’oubli consécutif attendant tous ceux qui ne sont plus là pour défendre une position contre rivaux et ennemis.

Cette nostalgie essentielle nous vaut de belles sections du recueil, placées sous le signe d’une rage rentrée qui trouve son expression sans plaidoyer pro domo, dans la simplicité convaincante de vers acérés qui ne gémissent ni ne ratiocinent, mais disent avec une sincérité coupante la douleur du délaissement :

«  Tous les matins du monde / sont sans retour / disait la mère d’un poète

Mais aussi tout les soirs et les midis aussi / et l’eau souveraine des fleuves /

et les grains de sable dans le vent / tous les baisers dans la bouche / et sans soutien les seins dressés

Tous les serments sous les soleils / les longues plages au ras des rêves / et les victoires pour nous mentir

Tout est sans retour sauf / la douleur et la terreur / de l’enfant abandonné. »

Dans ce poème parfait, qui s’« écarte » à peine du schéma structurel du sonnet (en détachant le seul alexandrin du texte (« mais aussi tous les soirs et les midis aussi ») de ce qui devrait être un premier quatrain et qui, en revanche, repose sur tout un jeu de ruptures rythmiques mélangeant le pair et l’impair pour s’achever sur la note plaintive et discrète de deux heptasyllabes (« la douleur et la terreur / de l’enfant abandonné »), une vérité se dit dans une âme et dans des mots sans fard.

Jean Pérol, L’Infini va bientôt finir

Jean Pérol

Très nombreuses sont les réussites de ce genre dans un ensemble qui s’ouvre par un très bel hommage vibrant au Japon adoré et perdu dans les limbes d’un passé qui se confond avec la jeunesse : six quatrains d’alexandrins acceptant les élisions du français tel qu’il se parle aujourd’hui. Aucun archaïsme en effet, chez Pérol, parce qu’aucune affectation de culture. Tout coule de source dans ses vers, fluides ou rugueux suivant les thèmes (lyriques ou satiriques principalement), mais qui n’admettent, ici ou là, un relâchement de la langue que s’il s’agit de fustiger une mode présente que l’auteur méprise.

Dans ce recueil très riche en inspirations diverses règne la plus libre variété. Tantôt une fantaisie de piéton de Paris, que n’eût pas reniée Apollinaire (« Dans les jardins du Luxembourg / à pas blessés allons marcher… ne cherche pas qui va mourir / l’infini va bientôt finir / on va fermer le Luxembourg »). Tantôt une manière de rire, à la vérité peu gaie, devant l’envahissant ronron de la consommation gluante (« Ça mâchait du micro-ondable / dans le soir devant la télé…tapotait du micro-scriptable / pour des tweets sur des écrans bleus »). Tantôt la lenteur du ressassement (« Je marchais sur les feuilles et les roses tombées / et pourtant sous mes pas tout n’était que ciel d’ombres »), tantôt la révolte et le cri étouffé devant l’absurde de la condition de vivant (« terre d’origine d’où l’on vient / cruelle attente qui surprend / sous les salades bavent des faims / sous le ciel bleu frappent des griffes »).

Si pourtant on devait choisir, au milieu de cette sorte de journal d’une interminable fin du jour sur fond de thrène ce qui paraît correspondre le mieux à l’originalité d’un poète dont aucun texte n’est indifférent, c’est sûrement à la section III (« Amours ») qu’on s’attarderait le plus volontiers. Quelque part, parlant de lui-même, Ronsard confesse que les seuls textes pour lesquels il n’a jamais eu à forcer son talent et qui, comme naturellement, lui coulent des lèvres et de la plume, sont ceux qui traitent de l’amour. Les affinités de Pérol avec le grand maître de la rhétorique amoureuse aux temps sinistres et éclatants de la Renaissance sont évidentes. Ses poèmes amoureux trouvent leur chemin poétique dans le dépouillement et l’évidence. Ils sont inséparables de la passion japonaise, de ses lointains mouillés d’estampes, de certaine allégresse aussi, permise dans un pays accordé au réel immédiat et qu’un animisme foncier a préservé par miracle de l’incohérence du péché.

Aussi certains bijoux baudelairiens ont-ils tout pour nous enchanter :

« Le jour léchait la mer / la mer léchait la main / de femme dans l’écume / le jour léchait la nuit

Les trois forces du monde / se tenaient en respect / les îles soudain plus mauves / sortirent du fond de l’ombre

Dès l’aube commençait / l’affrontement tutélaire / la mer la femme la lumière. »

C’est cette lumière dorénavant parcimonieuse et qui, pour le poète ne s’en laissant conter ni par le monde appauvri où il traîne, ni par lui-même, « va bientôt finir », qui cependant illumine encore ce qui reste de vie que le désespoir n’a pas rongé. Alors, comme malgré son pessimisme il n’est pas cynique, il nous en fait cadeau, et on l’en remercie.

Maurice Mourier

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