Le triple aggiornamento de Gérard Genette

Relire et réviser les textes canoniques, mettre à jour un programme plutôt que faire table rase du passé, le tout en évitant les mots d’ordre de la « réforme » et de la « modernisation » : l’aggiornamento [1] repose nécessairement sur la connaissance des objets auxquels il s’applique et sur la capacité à en reformuler les enjeux centraux. En cela, l’aggiornamento théorique, pédagogique et littéraire proposé par Gérard Genette et incarné dans le projet de (re)construction d’une poétique, loin de se cantonner à d’obscurs débats terminologiques, s’inscrit pleinement dans l’histoire sociale et politique des sciences humaines et sociales du second XXe siècle. Dans le même temps, il dessine une vie marquée par la recherche et les développements critiques et une carrière vouée à tenter de comprendre de quoi on parle quand on parle de littérature, et surtout comment en parler.

Gérard Genette Lucile Dumont En attendant Nadeau

L’histoire est désormais connue : Genette avait été inscrit au Parti communiste, qu’il quitta au milieu des années 1950 – sans attendre donc l’aggiornamento officiel – avant de rejoindre brièvement Socialisme ou Barbarie. Ce retrait partisan s’est accompagné pour lui de la mise à distance de certaines références intellectuelles dont la pensée lui apparaissait, comme il l’a ensuite raconté, « trop marxiste pour [son] goût » [2] : celle de Georg Lukács, marginalisé par l’orthodoxie communiste et de toute façon « un peu pâteux » [3], celle de Lucien Goldmann, son principal introducteur en France, et, dans une certaine mesure et jusqu’à sa réappropriation par l’intermédiaire de la linguistique, celle de Mikhaïl Bakhtine. On aurait pourtant tort de ne voir dans cette socialisation indissociablement politique et intellectuelle que la production d’une absence ou la marque de multiples refus. Elle fut aussi, et peut-être surtout, un facteur privilégié de rapprochement avec les sciences sociales. Parmi les noms les plus fréquemment cités par Genette au sujet de ces années de formation se trouvent en effet bien peu de « littéraires ». On retrouve pêle-mêle, au fil de Bardadrac et des entretiens accordés par Genette, ceux de François Furet, Emmanuel Le Roy Ladurie, Paul Veyne, Michel Foucault, Jean-Claude Passeron, ou encore celui du futur collègue Christian Metz. La théorie littéraire promue par Genette, à qui on a longtemps reproché d’isoler les textes littéraires, s’est nourrie de cette fréquentation rapprochée de l’histoire, de la philosophie et de certaines disciplines des sciences sociales, fréquentation facilitée par le paradigme structuraliste. Elle partage d’ailleurs avec ces disciplines plusieurs de ses principes fondamentaux, à commencer par la critique du sujet créateur ou celle de « l’illusion biographique » telle que formulée par Sartre, toutes deux très présentes dans Figures. Le séminaire de Roland Barthes à la VIe section de l’École pratique des hautes études, d’abord inscrit dans la division de sociologie puis au sein du pôle « Sémantique, sémiologie et linguistique », et enfin l’élection de Genette à un poste de directeur d’études dans cet établissement en 1972, ont contribué à faire émerger la production théorique au plus près des sciences sociales et non dans les études littéraires universitaires.

C’est qu’il fallut, pour les promoteurs des approches théoriques de la littérature, passer notamment par les sciences sociales alors en plein renouvellement et dont la VIe section était l’un des épicentres, pour contourner les études littéraires universitaires et ainsi pouvoir construire de nouveaux outils d’analyse de la littérature. Le détour peut sembler paradoxal. Il l’est peut-être moins si l’on rappelle la manière dont Genette s’emploie relativement tôt dans son parcours à questionner la notion de littérature et du même coup à construire l’objet littéraire, dans un geste qui doit autant à la critique des idéologies qu’à la pensée bachelardienne des conditions de possibilité de la connaissance. « Nous ne pouvons pas indéfiniment envisager la littérature comme si son existence allait de soi, comme si son rapport au monde et aux hommes n’avait jamais varié » [4], écrit-il en 1965. Les normes de la littérature, qui nous semblent universelles, ne sont en réalité que relatives puisque, écrit-il encore, « selon les circonstances, n’importe quel texte peut être ou n’être pas littérature » [5]. L’enseignement littéraire ? Même combat : « L’idée commune implicite est que l’enseignement est une pratique qui va de soi, un pur organe de transmission du savoir, dépourvu de signification idéologique […] Or il est bien évident, au contraire, que l’enseignement est une réalité historique qui n’a jamais été ni transparente ni passive » [6].

Gérard Genette Lucile Dumont En attendant Nadeau

La question de l’enseignement de la littérature est centrale pour l’émergence de la poétique qui, comme cela a été maintes fois souligné – et parfois exagérément –, en a partiellement renouvelé l’outillage conceptuel dans le secondaire et le supérieur. Les réflexions pédagogiques de Genette sont bien sûr liées à sa propre pratique de l’enseignement. Elles reposent également sur l’idée que la lecture et l’écriture sont indissociables et se nourrissent l’une de l’autre. C’est notamment ce qui justifie, dans le raisonnement que Genette expose par exemple dans « Rhétorique et enseignement » [7], la nécessité d’un retour à la poétique, conçue à la fois comme un réinvestissement de la pratique de la littérature et comme une « théorie générale des formes littéraires » [8]. Enfin, il faut souligner que les réflexions pédagogiques de Genette se déploient dans un moment particulier des études littéraires qui a favorisé la réception de la théorie et de la poétique, à savoir le développement des lettres modernes, pour lesquelles une agrégation spécifique avait été créée tardivement, en 1959. Si le concours n’a guère modifié les programmes ou les grands modèles d’enseignement d’une discipline qui lui préexistait, le développement progressif de cette dernière a créé un terrain fertile pour les expérimentations pédagogiques et amplifié la réception de la théorie littéraire et des travaux apparentés à la « nouvelle critique » dans l’enseignement. La décade de Cerisy-la-Salle consacrée à l’enseignement de la littérature en 1969 le montre bien. Genette discute et réfléchit, avec des enseignants du secondaire et du supérieur, aux difficultés d’adaptation de méthodes de recherche à l’enseignement. Son implication sur cette question, en effet, ne s’est pas limitée à la production théorique à strictement parler : en prenant part aux travaux du groupe Enseignement 70 et à la Commission Pierre Emmanuel pour la réforme du français, Genette avait montré qu’il ne s’agissait pas d’en rester au tout-théorique mais bien de lier la théorie à la pratique.

C’est également dans ce but que la poétique est aussi devenue à partir de 1970, pour Genette, Tzvetan Todorov, et à plus court terme Hélène Cixous, une aventure éditoriale qui a accueilli et permis une certaine extension théorique du domaine de la littérature. La revue Poétique et la collection assortie, créées la même année aux éditions du Seuil, déploient toutes les deux le même « programme militant » [9] qui, d’après la présentation de la revue rédigée par Genette, ne pouvait se faire qu’au prix d’une « levée des barrières qui divisaient jusqu’ici l’objet même de [la] recherche [en littérature] » [10]. Il fallait donc réunir des approches théoriques et des traditions nationales différentes. Mission accomplie rapidement par les deux instances éditoriales, qui répondent au regret régulièrement exprimé par Genette de voir la littérature enfermée dans les frontières nationales. La triade New Criticism anglo-américain / formalistes russes / Literaturwissenschaft allemande est ainsi évoquée et exposée par Genette en ouverture de la revue comme ayant joué un rôle privilégié dans la généalogie intellectuelle de la poétique. Surtout, les traductions publiées dans la revue et dans la collection ont permis de diffuser textes et concepts en faisant notamment lire en français les travaux de René Wellek et Austin Warren, André Jolles, Harald Weinrich, Vladimir Propp et Roman Jakobson.

Ce triple aggiornamento passait donc, pour Genette comme pour Todorov, précieux allié dans cette affaire, par l’ouverture internationale. Quoique celle-ci puisse aujourd’hui être observée et mesurée à différents égards, et bien que le succès international de la narratologie invite à réfléchir à la manière dont la poétique s’est exportée, il est difficile de conclure sans rappeler que ce projet intellectuel d’élaboration de catégories littéraires transhistoriques et transnationales n’est peut-être pas autre chose qu’un heureux moyen de s’inscrire dans « l’utopie littéraire » [11] de Borges dont Genette ne s’est jamais tout à fait départi : l’idée que seule la bibliothèque permet de saisir la littérature « rendue présente, totalement contemporaine d’elle-même, parcourable, réversible, vertigineuse, secrètement infinie » [12].


  1. Voir Gérard Genette, « Quarante ans de Poétique. Entretien avec Forent Pennanech. » Fabula LHT, décembre 2012, n° 10, L’Aventure poétique.
  2. Gérard Genette, « Le mot qui fait le pont, c’est la désinvolture ». Propos recueillis par Antoine Compagnon, Philippe Roger, Sabrina Valy. Critique, 2012/3, n°778, p. 252.
  3. Ibid., p. 251.
  4. Figures I, Seuil, 1966, p. 170.
  5. Ibid., p. 146.
  6. Figures II, Seuil, 1969, p. 23-24.
  7. Ibid., p. 23-42.
  8. Figures III, Seuil, 1972, p. 10.
  9. « Quarante ans de Poétique », op. cit.
  10. « Présentation », Poétique, 1, 1970, p. 2.
  11. Figures, op. cit., p. 123-132.
  12. Figures II, p. 49
Lucile Dumont est doctorante à l’EHESS
Lire aussi les article de Jacques Neefs et de Jean-Louis Tissier.

Lucile Dumont

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