Dernière soirée avec Monsieur Texte

« Au moins aurai-je rencontré des fragments de ma future nécrologie, et, comme disait un jour, à peu près, Paul Valéry, respiré quelques volutes de ma future fumée. » écrivait Gérard Genette dans Codicille, paru en 2009.

Gérard Genette, décédé le 11 mai dernier, a été en France le maître de l’analyse narratologique. Durant les décennies 1970 et 1980, les études littéraires ont été largement transformées par ses travaux théoriques et l’appareil méthodologique qui les accompagnait. Les textes, classiques ou non, passèrent au laboratoire pour des applications diverses.

Ce moment narratologique nous avait appris à considérer autrement les textes. Il n’était plus question de plonger et de nous ébattre dans le flux puissant ou l’onde discrète du récit, nous avons  effectué des longueurs dans les lignes balisées d’une grande piscine, sous l’œil vigilant d’un maître-lecteur, attentif à notre allure et à notre endurance. De cette phase initiatrice, éprouvante, c’est le propre du genre, nous avons gardé les livres annotés, bibliographie travaillée, retournée comme un champ pour des récoltes programmées. Celles-ci réalisées, nous  avions rangé ses Figures sur les étagères de notre bibliothèque, un peu écartées sans être oubliées. Parfois extraites de cette réserve, elles nous rappelaient nos studieuses lectures d’hier.

Gérard Genette Jean-Louis Tissier

Gérard Genette © Ulf Andersen

Au XXIe siècle, en sa huitième décennie, le maître Genette inaugure, voire invente, un nouveau  genre, celui de figures totalement libres, des livres mosaïque, composés de fragments. Cette forme, peut-être inspirée par les Lettrines ou les Carnets de grand chemin de Gracq, facilite la diégèse autobiographique ! Elle permet sur l’autre versant, en pente douce de la vie, encore intellectuelle et déjà  avancée, de revenir sur des épisodes vécus, des films vus, des œuvres écoutées ou lues, des lieux traversés. L’ordre élémentaire de l’abécédaire nous ouvre aux mots de passe et de complicité d’un autre Gérard Genette. On l’a découvert  à la fois encyclopédiste de la littérature, cinéphile attentif, mélomane averti, voyageur curieux, ethnologue facétieux de la tribu des Narrato-logues, historien critique de la « Culture ».

On sait aujourd’hui que la série Bardadrac (2006), Codicille (2009), Apostille (2012), Épilogue (2014) et Postscript (2016) n’aura pas de « saison 6 », son « concepteur » n’est plus de ce monde. Le sien n’était pas vraiment d’hier, il nous en entretient sans nostalgie. Dans la riche collection « Fiction & Cie», il  nous avoue « remettre ses pas dans ses propres traces », ce qui relève surtout de la friction. Et il ajoute : « Ce nouveau voyage autour de ma chambre, qui risque un peu, as time goes by, de finir en grimoire d’outre-tombe ».

Gérard Genette reste à lire comme un aîné qui nous confie quelques secrets, nous apprend à rapprocher le coq de l’âne, ou l’inverse. À « Bois » il nous tire une langue chargée et savoureuse. Et, de cet appendice devenu joueur virtuose, Genette génère des mots-chimères à la pelle : « Californication : Galipette hollywoodienne ». Qu’aurait-il fait avec me too ? Reprenons le témoin. Non, l’heure de la dernière soirée avec Monsieur Texte n’a pas encore sonné !


Lire aussi les article de Jacques Neefs et de Lucile Dumont.

Jean-Louis Tissier

À la Une du n° 56