Fantômes à l’Est

Un fantôme ne meurt jamais… En Chine, au Japon, en Thaïlande, en Corée, au Cambodge, les récits d’épouvante ont traversé les siècles, véhiculés par la tradition orale, par les légendes, par les superstitions, par certains textes bouddhiques, par le shinto, par le théâtre kabuki, par les estampes (d’Hokusai, d’autres), par les peintures murales de certains temples, par les films et leurs affiches, violentes, par les bandes dessinées, par les jeux vidéo, par des jeux de cartes, par les marionnettes, par les masques, par des faits divers rapportés dans les journaux…


Enfers et fantômes d’Asie. Musée du quai Branly-Jacques Chirac. 37, quai Branly, 75007 Paris. 10 avril-15 juillet 2018

Enfers et fantômes d’Asie. Flammarion/Musée du quai Branly-Jacques Chirac, 280 p., 45 €


À travers les légendes de l’Asie, dans les souterrains, dans les temples ruinés, dans les maisons hantées, dans les landes désolées, dans les zones brûlantes ou glacées, circulent les revenants affamés, les spectres sanglants, les tueuses aux cornes pointues, les femmes empoisonnées et défigurées par les maris méchants, les justicières qui torturent les cruels, les squelettes agités et danseurs, la femme au très long cou dessinée par Hokusai, les vampires sauteurs, celui qui éventre ses victimes et dévore leur foie cru, celui dont la tête et les entrailles se détachent du reste du corps et s’envolent. Certains fantômes apprécient les nourritures impures, les poissons pourris, les cendres brûlantes, les excréments, les vêtements séchés ; quelques-uns préfèrent les nouveau-nés. D’autres se nourrissent de l’odeur des gâteaux de riz très chauds et leur bouche est petite comme le chas d’une aiguille. Un unijambiste se déplace en criant : « kong koy »…

Surgissent les démons aux dents vertes, aux cheveux herbeux, aux bras de fer, au visage tatoué, les femmes des neiges, les amoureuses qui sont des serpents, les félins qui sont espiègles ou terrifiants… Prisonniers de l’entre-deux-mondes, entre la vie et la mort, les esprits rancuniers vagabondent, solitaires, insaisissables et imprévisibles ; ils souffrent de ne pas pouvoir retrouver leurs ancêtres… Hokusai représente la servante Okiku qui a été tuée et jetée dans un puits pour avoir brisé une des assiettes précieuses des trésors familiaux ; et chaque soir la servante morte ressurgit près du puits pour compter et recompter les assiettes ; dorénavant, elle hante sans relâche le seigneur responsable de sa mort… Ou bien les ogres féroces reviennent… Ou encore les longues dames blêmes aux cheveux décoiffés portent des vêtements blancs avec lesquels on habille les morts quand on les place dans leurs cercueils…

Enfers et fantômes d’Asie. Musée du quai Branly-Jacques Chirac

Des rouleaux chinois montrent dix Rois-Juges (XIIe siècle) dans les enfers souterrains. Ils sont assis à leurs bureaux avec des paravents ; ils assistent aux châtiments selon leurs sentences… Selon les doctrines bouddhiques, les enfers seraient un purgatoire où les défunts expient leurs fautes sous les tortures avant de rejoindre le cycle des réincarnations. Selon la loi du karma, la condition provisoire de chaque être, dans cette vie et dans les suivantes, résulte de ses actes passés. La vision des enfers serait pédagogique et libératrice. Les dix enfers s’organisent en cours pénales présidées par les rois-juges, assistés de centaines de clercs, de démons tortionnaires, de miliciens, de nettoyeurs des sols, de rangeurs de paravents ; cette image bureaucratique de l’au-delà s’est diffusée en Chine, en Corée, au Japon, au Vietnam. Les fonctionnaires des enfers notent sans cesse les actions des vivants sur des registres en vue de leur jugement. Les bourreaux-démons se chargent des tortures ; les voleurs et les tricheurs sont brûlés, les dépravés frits dans des chaudrons d’huile ; les médisants et les menteurs ont la langue coupée ; d’autres sont forcés de grimper sur les arbres à épines et sur des montagnes de couteaux… Les offrandes et les billets brulés lors des rites funéraires accompagnent le voyage du défunt et permettent, en quelque sorte, de « corrompre » les magistrats infernaux pour alléger les sentences… Et Bouddha sauve les fidèles par la compassion pour les conduire vers la Terre pure, les paradis… Dans les enfers, les démons sont effroyables ou bien comiques, ou encore mignons (kawai, en japonais).

Au XXIe siècle, en 2014, dans le Cambodge contemporain, dans les pages du Phnom Penh Post, les fantômes s’installent dans des maisons inoccupées ; l’esprit d’un python se venge de sept assassins ; près d’un arbre, les esprits foudroient trois malheureux. Les suicidés, les personnes assassinées, noyées ou foudroyées, les femmes mortes vierges ou en couches sont considérés comme dangereux, comme des « morts crus » ; ils n’ont pas le droit d’être incinérés ; ils ne bénéficient pas des rites funéraires traditionnels. Au Japon, une femme sous l’emprise de la jalousie amoureuse peut se changer en démon qui s’appelle Hannya ; dans le théâtre nô, Hannya cherche à se venger à la fois de son ancien amant et de sa rivale. Comme tous les personnages de ces pièces, Hannya est interprétée par un homme.

Enfers et fantômes d’Asie. Musée du quai Branly-Jacques Chirac

Dans les années 1990 et 2000, au Japon, une nouvelle vague de l’horreur s’appelle la « J-horror ». Chez les cinéastes, le Japon devient un pays lugubre, les teintes sont grises et verdâtres, l’atmosphère est étouffante. Les revenants hantent désormais les écoles, les immeubles vétustes et même les téléviseurs. Symptômes de la peur du millénaire, ces spectres aux longs cheveux sont maudits ; on les retrouve aussi en Chine, en Thaïlande, en Corée et ailleurs. Le mal s’insinue.

En Thaïlande, dans les années 1970, on a installé de gigantesques sculptures terrifiantes et sanglantes dans les « jardins des enfers » près des temples en plein air ; les damnés faméliques sont torturés, transpercés, sciés ; un squelette ricanant roule avec une bicyclette ; de belles pécheresses nues sont pendues.

Mademoiselle Nak (Nang Nak) est le fantôme le plus célèbre de Thaïlande. Au XIXe siècle, Nak meurt après le départ à la guerre de son mari ; lorsqu’il revient, il retrouve Nak et son fils et il ignore qu’ils sont des revenants ; plusieurs films, de 1930 à 1999, lui sont consacrés, la transformant en quasi-divinité locale ; à Bangkok, le sanctuaire de Nang Nak comporte une statue dorée à l’effigie de ce fantôme, une statue quotidiennement habillée, parée et maquillée grâce aux offrandes des visiteurs ; les femmes y font le vœu d’avoir un enfant.

Enfers et fantômes d’Asie. Musée du quai Branly-Jacques Chirac

Du VIe au IXe siècle, en Thaïlande, les « saintes empreintes », les cachets moulés en terre cuite figurent parmi les premiers témoignages de l’introduction du bouddhisme ; ils ont été déposés dans les lieux de pèlerinage ; ce sont des objets votifs et des talismans qui chasseraient les maladies et les mauvais esprits…. Aujourd’hui, en Thaïlande, des centaines d’amulettes sont vendues sur les marchés et dans les échoppes des temples. Les militaires, les chauffeurs de tuk-tuk, ceux qui exercent des métiers à risque, portent des amulettes pour éviter les accidents et les balles. Les amulettes (en métaux précieux avec des racines, en pierres, en cendres) seraient invincibles ; elles prédiraient les numéros de loterie. Certains talismans seraient des poupées dorées qui seraient les « anges gardiens » des propriétaires ; chaque jour, ils toucheraient ces poupées et leur parleraient…

En Asie, les prêtres taoïstes sont des exorcistes. Ils chasseraient les esprits néfastes et criminels. Ils utilisent les charmes, les incantations, les diagrammes magiques, les miroirs, les « sabres à sapèques » pour écarter les vampires qui détestent le riz gluant et le saké. Ces exorcistes maîtrisent les fantômes malveillants qui n’ont pas reçu les rituels funéraires. En 2009, dans des jeux vidéo, les fantômes vengeurs passent dans des lieux hantés : un immeuble abandonné, un hôpital, un entrepôt, une usine de mannequins…

On a noté une remarque de Confucius dans les Entretiens à ses disciples : « Le Maître ne parlait ni du fantastique, ni de la violence, ni du désordre, ni du surnaturel. » Et pourtant les contes de l’Asie évoquent souvent les fantômes, les fantasmes, les cauchemars, les combats, les tortures, le sang, la souffrance, les révoltes, le chambardement, le désarroi. Les contes et aussi les guerres réelles…  Car les cinq continents seraient, sans cesse, angoissants, démoniaques, peut-être… ça menace !

Gilbert Lascault

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