La Passion de Damiens

On sait que les éditions de la Différence ont fait faillite l’an dernier, asphyxiées par un nombre trop important de retours de librairie ; or voici que, sous la houlette de Colette Lambrichs, elles renaissent de leurs cendres encore tièdes avec un livre immense (un chef-d’œuvre ?) de Claire Fourier, un Tombeau non pour 500 000 soldats, mais pour un seul grand vaincu de l’Histoire : Robert-François Damiens, dernier homme écartelé en place publique en France, en 1757.


Claire Fourier, Tombeau pour Damiens. La journée sera rude. Éditions du Canoë, 320 p, 21 €


Il faut dire tout de suite ce que ce livre n’est pas : une biographie historique. Il est encore moins une biographie romancée, genre fort prisé par notre époque en mal d’originalité. Non, il est bien plus que cela : Tombeau pour Damiens est un chant, un chant épique, genre littéraire le plus haut qui soit, depuis David et Homère. Ce tombeau est une suite de psaumes pour Damiens, rythmée par la phrase de quatre mots qu’il prononça le matin de son exécution, après la lecture de la sentence « qui condamnait le régicide à la question ordinaire et extraordinaire suivie de l’écartèlement en place de Grève » : « La journée sera rude. » Cette phrase est répétée par l’auteure après chaque paragraphe, devenant un leitmotiv du livre, une prière. Elle signifie : « Je vous salue Damiens ».

D’ailleurs, après une deuxième lecture, ce chant pour Damiens apparaît de plus en plus nettement comme un texte évangélique ; c’est l’Évangile (de la vie de Damiens) selon sainte Claire de Ploudalmézeau. Dès la première page, et pour corroborer ce dire, Claire Fourier annonce la couleur : le supplice, n’avait été le droit au repos dominical des exécuteurs, aurait dû avoir lieu le lendemain du prononcé de la sentence par la Cour, c’est-à-dire le dimanche 27 mars, soit le jour exact de la Passion cette année-là. Plus le texte avance, plus les allusions christiques abondent. À l’exact milieu du livre, c’est l’égratignage du roi : « ça y est, le coup de canif est donné, la petite lame, pas la grande, dans le flanc droit de Louis XV ! oh, ce n’était pas la lance dans le flanc de Jésus, mais voilà, consumatum est ». Puis, vers la fin du livre, Damiens devient clairement le Crucifié : « Damiens tout bas leur [aux tortionnaires] “disait de ne pas jurer et de faire leur métier, leur demandant de prier Dieu pour lui”, quelle douceur ! le Crucifié parla-t-il différemment au larron ? » ; « je suis une femme aimante, […] mater dolorosa ou Marie-Madeleine, les deux peut-être » ; « lève-toi et marche, Damiens », etc. Rien n’est vanité ; tout est Vérité !

Claire Fourier, Tombeau pour Damiens. La journée sera rude

On ressort bouleversé de la lecture détaillée de la violence inouïe du calvaire de Damiens, qui n’eut d’égal que celui de Jésus sur la croix (« Ecce homo ! », lance Claire Fourier voyant Damiens allongé en croix sur son tombereau, et après Nietzsche). Comment tant de violence publique fut-elle possible au temps des Lumières, il y a seulement deux siècles et demi ? Lisez donc par le menu ce véritable meurtre d’État qui fait passer les exécutions de Daech pour « de la gnognotte », ainsi que le souligne très justement Claire Fourier : « le sacrifice humain a duré quatorze heures environ, l’écartèlement deux heures, exactement », laissant le condamné dans l’état exact du célèbre Chinois supplicié des Larmes d’Éros de Georges Bataille, avant que d’être réduit en cendres par le feu, comme Jeanne d’Arc.

Tenez-vous bien : six chevaux furent nécessaires pour démembrer l’homme de 42 ans, après que le bourreau (le célèbre Nicolas-Gabriel Sanson) eut reçu de ces Messieurs représentant la loi l’autorisation de couper les gros nerfs car le travail n’avançait pas et la nuit approchait. Voici le tableau : « le boucher découpe la viande, le bourreau hache les jointures, sépare muscles et nerfs, jusqu’à l’os, découpe l’aine [lieu préféré de l’auteure dans l’anatomie de l’homme] jusqu’aux reins, idem avec le nid moelleux des aisselles » ; « comment ils peuvent ? », renchérit l’écrivain.

S’il y a une « thèse » dans ce livre de Claire Fourier (en gros : le supplice de Damiens choqua quand même beaucoup le peuple de France – même le bourreau en fut écœuré et se démit de ses fonctions suite à ce renchérissement dans la cruauté, abandonnant sa charge et rente à son neveu – et constitua les prémices de la Révolution de 1789), sa principale qualité est sa forme ; c’est une forme qui pense. Qui connaît les livres de l’écrivain reconnaît immédiatement une voix, la voix de Claire Fourier, qui est un français parfait (le même que celui du Procès de Jeanne d’Arc, qu’on peut entendre dans le film éponyme de Robert Bresson, et dont Marguerite Duras avait dit qu’elle « y avait entendu une langue admirable qui est le français [1] ») et remarquablement ponctué (jamais de faute de ponctuation chez l’auteure) ; écoutez « ça » : « La terreur était inassimilable ; il a su, il a pu la mettre à distance. » Ou bien : « Les mentalités étaient différentes, et les sensibilités ; non la déraison des hommes. » La petite tension qu’ajoute le point-virgule change toute la phrase, laquelle devient racée. Plus personne ne le maîtrise aujourd’hui ; mais, passons…

Claire Fourier, Tombeau pour Damiens. La journée sera rude

Et revenons à nos moutons : la forme/le style. Le style, c’est la femme ! Si Claire Fourier s’est appuyée sur de nombreux documents historiques extérieurs à elle, cités en fin de volume (comme Bresson, que je n’ai pas cité par hasard, s’appuya sur les minutes du procès de la pucelle d’Orléans), aucun livre « historique » ne fut plus personnel que celui-là ; littéralement, l’écrivain fut contrainte de l’écrire, dès qu’elle eut pris connaissance des quatre mots de Damiens : « j’ai pris son âme dans mon âme – son âme hantée dans mon âme craintive – le jour où j’ai découvert sa phrase ». C’est ainsi que naissent les chefs-d’œuvre, dans les pièces des procès, qui de Damiens, qui de Jeanne d’Arc (j’y reviendrai). Pendant deux années, l’écrivain n’a vécu que pour Damiens, qu’au travers de Damiens, jusqu’à se faire traiter de « folle » par son mari et ses enfants : « elle est toquée, disent-ils, voilà où ça mène de tomber amoureuse d’un mort ! », ou bien : « du matin au soir : tu me gaves avec ton Damiens ! » « C’est peut-être le film que j’ai vu qui correspond le plus à une création solitaire, donc à la création proprement dite », ajoutait Duras sur Le procès de Jeanne d’Arc, dans lequel on reconnaissait en chaque petit bout de plan la patte du cinéaste, malgré un sujet « historique » chargé.

Remplacez « film » par « livre historique », et vous avez une image correcte de ce Tombeau : « je n’ai pas voulu le tuer, mon cruel époux [2], juste lui faire prendre conscience du mal qu’il me faisait, je l’ai griffé d’un trait de plume encore plus léger que la lame du stylet de Damiens, ping ! la pointe d’une aiguille verbale, pas une goutte de sang ! » Ça tourne et ça virevolte dans tous les sens, le destin de l’auteure se mêlant à celui du supplicié ! La peau de l’auteur est mise sur la table (condition minimum à la réussite littéraire, on ne le (re)dira jamais assez) : « ruminer, j’en connais un brin ! ça m’a mis l’œsophage en marmelade, […] je dois avoir un cancer, j’en ai déjà eu un, suis traumatisée à l’idée de repasser au bloc opératoire, […] je ne veux plus, foutez-moi la paix ! » Le lecteur attentif commence à remarquer qu’il n’y a pas de majuscules dans mes citations du texte ; c’est qu’en effet, au fur et à mesure de l’avancée du texte, l’auteure enlève les points, lettres capitales et autres points-virgules, produisant une grande accélération du texte, et surtout un effet de flux continu de conscience, comme chez Virginia Woolf (admiration avouée de l’écrivain) ou dans le fameux monologue final de Molly Bloom dans Ulysse de Joyce. Duras, encore : « Bresson ; je pense qu’il a essayé de casser le moule du langage, enfin de… déponctuer le langage [3]… » Nous y sommes ! Dès la page 37, il n’y a plus un seul point dans le texte (hors ceux dans des citations), même pas final : la plainte devient infinie : une lamentation, une invocation. Le livre devient alors la seule voix de Claire Fourier : un long monologue à bout de souffle/d’horreur : « Monsieur de Lyon remplit de poix bouillante une cuiller en fer et verse dans le trou de chair, il verse, verse, verse plomb fondu, huile, soufre, cire, tout ça mélangé et bouillant, dans les bouts de sein, les cuisses, les biceps, partout où il y a un peu de muscle et de gras que l’on a tenaillés et creusés, Damiens hurle, hurle, … » The rest is silence.

P.-S. : On notera que le logo des nouvelles éditions du Canoë a été dessiné par l’artiste Julio Le Parc.


  1. In Combat du 20 mai 1966.
  2. Ici, les lecteurs attentifs de Claire Fourier reconnaîtront une allusion à son livre Je vais tuer mon mari…, Bartillat, 1997.
  3. In Combat, art. cit.

Guillaume Basquin

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