Rencontres à Prague

À quoi tient l’image d’une ville ? Non pas celle affichée mais celle vécue, mémorisée, celle qui nous saisit lorsque l’on entend son nom. Au hasard, bien évidemment. Un hasard qui touche l’intime, laisse une trace indélébile. Quand le nom de la ville est prononcé ou lu, l’image apparait. C’est du moins ce qui arrive avec Prague, à Tecia Werbowski, romancière polonaise vivant à Montréal.


Tecia Werbowski, Looking back. Trad. du polonais par Margot Carlier. Éditions Noir sur Blanc, coll. « Notabilia », 74 p., 9 €.


Ça commence dans un train. Il roule vers Cracovie « au rythme d’une berceuse » quand un homme pénètre dans le compartiment, transi et sans bagages ; il lui raconte aussitôt sa vie, ses déboires amoureux. Il lui dit comment jadis il a abandonné, la veille de leur mariage, sa fiancée tchèque. Il a fuit. Remarié et père de famille, cette fuite le tracasse toujours. C‘est ce que l’on comprend, ce que retient l’auteure. Pourquoi ce long remord ? Un mystère qui renvoie à Prague. L’homme, un Polonais qui s’est installé au Québec après sa disparition, a étudié la contrebasse au Conservatoire de musique de Prague. Son amie jouait de la harpe, ils s’entendaient magnifiquement, et son départ avait eu des conséquences dramatiques pour la jeune femme. D’où sa culpabilité. Il « se mit à sangloter, et nous demeurâmes un bon moment sans dire un mot. » Tecia Werbowski ne laisse rien paraître. Elle est bouleversée, mais pas seulement à cause du mélodrame. Il se trouve qu’elle a également étudié cinq années à Prague durant les années soixante. Puis, rentrée à Varsovie, elle a émigré à Montréal, suite à la campagne antisémite de 1968 en Pologne. Étrange coïncidence qu’elle n’exploite pas. Elle ne dit rien au mystérieux passager, et ils se séparent à Cracovie.

Bien des années après, elle rend visite à Prague, la ville de ses premières amours. C’est une promenade nostalgique muni d’un vieux carnet d’adresses, comme on en fait tous au mitan de la vie. En passant devant le Conservatoire, l’inconnu du train lui revient en tête ; elle se souvient que les étudiants du Conservatoire venaient jouer dans les jardins de l’ambassade polonaise. Ils se sont peut être croisés alors. « Si cet homme était vraiment celui qu’il avait prétendu être, il aurait lui aussi, participé à ces soirées données à l’ambassade. » De retour à Montréal, elle découvre avec étonnement « la persistance de son image » en elle, et elle se lance dans une quête (enquête) qui la conduit bien loin. Plus elle tente de l’oublier, moins elle ne peut.

Tecia Werbowski, Looking back

© Paul Siarkowski

Ce court récit au charme obsédant nous emporte vers des contrées incompréhensibles de notre connaissance. Il interroge la manière dont notre mémoire choisit les souvenirs, les transforme parfois en révélation de soi. D’abord nous nous donnons une explication simple (« Peut être sur le tard, écrit-elle, éprouvais-je le besoin de rencontrer quelqu’un qui, comme moi, avait fait ses études à Prague, qui avait connu à peu près la même époque et pouvait comprendre la nostalgie qui m’étreignait souvent. »), puis l’intérêt persistant, elle croit que l’image de Prague et la voix « rocailleuse mais agréable » de cet homme, se mêlaient pour la conduire à découvrir son secret. Il a parlé dans le train « de sa lâcheté, de son incapacité affective. » Elle le retrouve et l’interroge. L’homme lui donne quelques informations, partage un verre de whisky, regarde sa montre et s’en va. Elle est « contrariée. » Elle se dit : « Il est intéressant, cet homme ; le problème, c’est qu’il ne s’intéressait pas à moi. »

Ainsi la dernière partie du récit place le lecteur devant la vérité de l’auteur qui culpabilise à son tour. Elle comprend qu’en s’accrochant au secret de cet homme vieillissant, bientôt malade, elle attise une douleur. Quand il lui dit l’essentiel, elle s’avoue impuissante et triste : « Il valait peut-être mieux oublier le passé. » Mais l’homme découvre qu’elle est écrivaine. Il l’accuse de vouloir se servir de sa vie, de ses malheurs, de sa douleur. Elle fuit à son tour, se réfugie dans la solitude et la seule compagnie de ses chats…

La nostalgie d’une ville, une rencontre dans un train, une belle curiosité et des drames indicibles, ne donnent pas toujours le meilleur. En fin de compte, Tecia Werbowski nous confie à propos de cet homme qu’elle continue à voir : « Nous aimons le silence, lui et moi, et nous partageons un passé qui nous rapproche : notre attachement à Prague. Nous nous comprenons sans paroles. Par moments, j’ai tout de même peur qu’[il] ne me fasse de nouveau des confidences. »

Jean-Yves Potel

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