Un républicain dans les prisons franquistes

Jusque dans les conditions extrêmes de l’attente du peloton d’exécution, comme c’est le cas de ce journal d’un républicain espagnol commencé le 15 décembre 1944 dans les couloirs de la mort de la prison d’Alcalá de Henares, aux environs de Madrid, l’écriture demeure une irréductible force de vie. Elle l’emporte sur la violence qu’elle démasque, et lui survit.


Manuel de la Escalera, Mourir après le jour des rois. Trad. de l’espagnol par Marie-Blanche Requejo Carrió. Christian Bourgois, 208 p., 15 €


La lucidité des premières notations du journal de Manuel de la Escalera est sans appel : « Cette nuit nous avons enfin dormi entre les murs blanchis du cube qu’on nous réserve pour ultime domicile. De là, dans un petit matin noir d’un jour d’hiver, nous passerons, par la fumée des armes, à une autre géométrie, de terre, cette fois ». L’auteur avait beau avoir survécu à sa condamnation à mort – en janvier 1945, après la fête de l’Épiphanie, qui sous le très catholique franquisme suspendait pour quelques heures les exécutions, sa peine avait été commuée en trente ans d’emprisonnement –, une telle nudité de l’énoncé demeurait insupportable. L’ouvrage dut attendre 1966 pour être publié. Encore le fut-il au Mexique, et sous un pseudonyme pour éviter les poursuites dans son pays. Manuel de la Escalera, qui avait été arrêté dans les Asturies aux derniers jours de la République écrasée par la coalition des forces fascistes (espagnoles, italiennes et allemandes), avait purgé l’essentiel de sa peine dans le sinistre pénitencier de Burgos, et avait été libéré par anticipation en 1962. Par prudence, il s’était alors provisoirement réfugié au Mexique, où il avait passé jadis ses années d’enfance.

L’ouvrage représentait un vivant défi à l’autorité. Dans le quartier des condamnés à mort, les détenus ne disposaient en effet de papier et de plume que pour la rédaction du courrier qu’ils adressaient à leurs familles, et qui ne parvenait à celles-ci que dûment censuré par les services pénitentiaires. La tenue du journal était donc criminelle, et c’est miracle que le document, rédigé au prix d’une prudence de tous les instants sur de minuscules feuilles roulées dans le fût d’un roseau, ait échappé aux fouilles répétées des sbires plus soucieux de matériel d’évasion (scies, limes et lames cachées) que de manuscrits dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. Ceux-ci avaient ainsi réussi à franchir les murs de la prison et à être conservés dans le coffre d’une banque. Du vivant de Franco (mort en 1975), il ne pouvait être question de laisser paraître pareil brûlot sur le sol espagnol. Du fond de sa cellule, un homme dont les camarades ou bien étaient tombés au combat ou bien, s’ils n’avaient pas été fusillés sommairement, croupissaient captifs dans l’attente de leur exécution, restait fidèle à ses engagements. Aux premiers jours de sa détention à Alcalá de Henares, la proximité de la mort lui était régulièrement rappelée par le bruit de l’ouverture des cellules par les gardes civils au petit matin. Ils venaient en extraire les victimes et les conduire devant le peloton d’exécution. Les couloirs retentissaient alors de la dernière et fière protestation par les victimes de leurs convictions républicaines, tandis que les survivants dans leur cachot comptaient le nombre de coups de feu tirés pour évaluer le nombre de leurs camarades disparus. Depuis sa condamnation par le tribunal militaire, l’auteur de ce journal interdit n’était déjà plus, avec ses camarades, qu’une ombre aux yeux de ses bourreaux. La mort était une question de jours, le temps que leur dossier soit examiné en conseil des ministres et l’éventuelle remise de peine repoussée. Le répit entre la fête de Noël et celle de l’Épiphanie suspendait brièvement la menace. Mourir après les rois demeurait le destin attendu. Ignorant tout de la destination future des lignes qu’il s’astreint à écrire, car sans cela plus jamais il ne parviendrait à rédiger quelque phrase que ce soit, Manuel de la Escalera consigne des faits et porte témoignage.

À l’extérieur, comme dans la prison, tout est joué depuis longtemps. Déjà les positions qu’il lui avait fallu tenir dans les Asturies avec ses camarades, dans une grande pénurie d’armes, n’avaient eu pour but que de retarder la chute de Madrid. Depuis, la répression a installé sa normalité triomphante. Or, voici que la fermeté des combattants de la liberté incarcérés insuffle à l’écriture une force à la mesure du péril auquel elle fait face. Le Conseil de guerre n’a pas craint l’acharnement. Il s’y est pris à deux fois pour condamner Escalera, revenant sur une affaire déjà jugée, aux seules fins que la vengeance ne lui échappe pas. Souveraine en regard de ces atteintes au droit, l’écriture est vie. Elle ne relaie pas seulement l’identité des victimes qui ont précédé les actuels occupants des cachots, et dont le nom subsiste inscrit aux murs des cellules dont ils ont été extraits pour être suppliciés ; elle enregistre les faits de résistance qui unissent les condamnés pour arracher des nouvelles au silence. Ils puisent alors dans les éléments d’actualité qui filtrent jusqu’à eux, en particulier les revers de Hitler sur le front est-européen, de nouvelles énergies pour tenir. Au sein des semaines d’angoisse qui vont de la mi-décembre 1944 à la mi-janvier 1945, une vie s’organise à l’intérieur de la prison : elle entretient une inaliénable part d’indépendance.

Manuel de la Escalera, Mourir après le jour des rois

Escalera a fréquenté les universités de plusieurs pays européens, il a été formé à la littérature, au cinéma comme aux arts plastiques (peinture, gravure et sculpture). Il doit sa fermeté à sa maturité de quadragénaire et à son engagement au service d’une culture authentiquement destinée à tous. Chez lui, l’écriture est d’autant plus redoutable qu’elle est sobre, factuelle, incorruptible. Elle débusque par le menu la sinistre farce des tribunaux, la servilité des valets du pouvoir, la vanité d’une religion aux ordres qui contraint les prisonniers à assister à la messe dominicale et, comble de noirceur, leur prêche les affres de l’enfer, comme si, même soustraits à la peine capitale, ils ne les connaissaient pas suffisamment au quotidien. Face à une telle liberté intérieure, l’imposture du régime éclate. L’échafaudage de mensonges s’effondre. La propagande qu’il diffuse tombe sous les coups du ridicule : la triple acclamation du nom de Franco qu’il arrache chaque matin aux détenus se brise lorsque, reprises en chœur, les deux syllabes du patronyme du Caudillo sont à dessein déformées et traînées dans la boue.

Conduit à Burgos sur la fin de la guerre, Escalera voit encore la mort rôder autour de lui, à travers les compagnons de cellule dont la peine n’a pas été commuée. Les dernières pages du livre, datées de 1977 et écrites à Santander, et que l’auteur avait exprimé le souhait de voir intégrées à une réédition ultérieure, mènent à terme le retournement qu’opère le texte : il brave les forces de mort pour les convertir au service de la vie. L’épisode raconté nous reporte aux premières heures après la chute des Asturies. Heures d’épreuves extrêmes pour les vaincus, livrés à la faim, à la vermine, à la délation enfin que les vainqueurs encouragent dans les rangs des prisonniers. On y voit Escalera, convoqué devant le commandant du camp qui a sur lui pouvoir de vie et de mort, rejeter avec détermination les faux-semblants qu’on lui offre pour échapper à son sort. Il proteste haut et fort qu’il n’est victime d’aucune confusion, n’a rien d’un carliste, autrement dit d’un monarchiste rallié au Caudillo. En dépit du super-geôlier qui le presse de se renier, il appartient aux rouges honnis par le régime. Les heures précédentes ont rendu au prisonnier sa force, sa dignité. Fait quasi incroyable, un livre de poésie rencontré sous sa paillasse l’a transporté, le temps de la lecture, dans un monde de lumière et de vérité. Et c’est presque avec commisération qu’il regarde le valet du pouvoir en face de lui, et s’apitoie sur sa nullité, sa maigreur et ses joues creuses.

De grandes voix soutiennent la dimension universelle de l’écriture – poètes comme Jorge Manrique au XVe siècle ou le Rilke du Livre des heures, sans oublier Cervantès, natif d’Alcalá de Henares, penseurs comme Romain Rolland (dont l’expression « Au-dessus de la mêlée » qui forme le titre de son manifeste contre la Grande Guerre est évoquée directement en français). Mourir après le jour des rois n’est pas seul dans ce registre, et l’on pense bien sûr, outre les grandes fictions suscitées par la guerre d’Espagne (de Malraux à Dos Passos et Hemingway), aux témoignages sur les camps de concentration dont Jorge Semprún, détenu à Buchenwald, a laissé un exemple. Inconnu encore en France, sauf des hispanistes, Manuel de la Escalera méritait d’être découvert au-delà des Pyrénées. Il faut, en ce sens, saluer la belle et forte intervention de la traductrice et médiatrice, Marie-Blanche Requejo Carrió.

Né au Mexique, de parents originaires de Cantabrie qui, comme de nombreux compatriotes, s’étaient exilés au Nouveau Monde pour y trouver des conditions d’existence plus favorables que celles que leur offrait leur rude patrie, Escalera est un authentique Espagnol et Européen. Sa captivité n’entame pas la vocation de l’écrivain. Il y apprend l’anglais et pourra vivre plus tard de traductions. Revenu en 1970 dans la Cantabrie familiale, à Santander, il y poursuit une activité de traducteur, d’historien du cinéma et d’écrivain. Les souvenirs d’enfance (Mamá grande y su tiempo / Grand’mère et son temps) et les contes (Cuentos de nubes / Les nuages et leurs contes), encore inédits en français, qu’il publie alors montrent d’où il tire sa force, la permanence de son attachement aux arts. Escalera meurt presque centenaire, en avril 1994, avant l’hommage que ses amis écrivains avaient préparé pour lui. Mais dès 1981, le dramaturge Antonio Buero Vallejo, son ami et compagnon de captivité de jadis, futur lauréat du prix Cervantès, a salué Mourir après le jour des rois comme une admirable œuvre littéraire, qui relaie jusqu’à nous les tragiques vicissitudes éprouvées par l’Espagne sur la voie d’un régime démocratique.

Stéphane Michaud

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