Les derniers feux de la chevalerie

Spectaculaire, somptueux, éblouissant, Le grand Armorial équestre de la Toison d’or, conservé à Paris à la bibliothèque de l’Arsenal, est reproduit en fac-similé dans cette édition. Peint à Lille en 1436 et 1437, ce manuscrit représente soixante-dix neuf portraits équestres : les chevaliers de la Toison d’or et les grands personnages de l’époque. L’ensemble est accompagné de 910 armoiries venues de toute l’Europe.


Michel Pastoureau et Jean-Charles de Castelbajac, Le grand Armorial équestre de la Toison d’or. Seuil/BnF, 256 p., 49 €


Michel Pastoureau commente et analyse ce remarquable ouvrage de l’apparat d’une chevalerie qui peu à peu s’achève. Historien subtil et exigeant, spécialiste des couleurs, des images et des emblèmes, directeur émérite à l’École pratique des hautes études, il a occupé pendant trente-cinq ans la chaire d’histoire de la symbolique occidentale. Il a écrit de nombreux ouvrages traduits dans le monde entier : notamment sur le bleu, le noir, le rouge, les « tissus rayés », l’art héraldique au Moyen Âge, les bestiaires, etc. Il est le fils d’Henri Pastoureau [1] ; il a bien connu André Breton, les surréalistes, Maurice Nadeau…

Michel Pastoureau et Jean-Charles de Castelbajac, Le grand Armorial équestre de la Toison d’or

En janvier 1430, à Bruges, le duc de Bourgogne Philippe le Bon institue l’ordre de la Toison d’or. Mais, auparavant, en 1348, le roi d’Angleterre Edouard III avait institué l’ordre anglais de Saint-Georges et de la Jarretière, qui servit de modèle à la plupart des autres ordres princiers : un saint patron prestigieux, un souverain « chef d’ordre », un nombre limité de chevaliers habilement sélectionnés, un signe d’appartenance matérialisé par un objet symbolique (qui serait une ceinture ou un collier) dont la remise et le port donnent lieu à des rituels soigneusement codifiés. En ce sens, l’ordre de la Toison d’or – un bélier doré suspendu au collier – paraît une version bourguignonne de celui de la Jarretière.

Alors, nous ne sommes plus à l’époque féodale, mais nous ne sommes pas à l’époque moderne. Il ne s’agit plus de partir vraiment délivrer les lieux saints mais de promouvoir les valeurs de loyauté, de fidélité, de service, d’honneur, d’obéissance ; le serment joue un rôle essentiel. Par là même, ces ordres princiers baignent encore tous dans une forte atmosphère religieuse ; dans les chapitres, les chevaliers sont assis dans des stalles comme les chanoines ; la messe joue un rôle cérémoniel… Mais ces ordres baignent aussi dans les fêtes profanes, dans les jeux de cour, dans les songes littéraires. Car la chevalerie est entrée dans son crépuscule. Bien souvent, les plaisirs de la joute et du paraître ont remplacé les devoirs de la guerre et le service de Dieu.

Michel Pastoureau et Jean-Charles de Castelbajac, Le grand Armorial équestre de la Toison d’or

Pour l’ordre de la Toison d’or, Philippe le Bon innove peu ; il est banalement placé sous la protection de la Vierge et de saint André, patron traditionnel de la Bourgogne. Le programme n’est pas neuf : défendre la religion, servir le prince, obéir au code de l’honneur et des vertus chevaleresques. Mais, dès lors, pourquoi un tel succès ? Au commencement, à cause de sa personnalité et de sa longévité (Philippe meurt trente-sept ans après l’institution de son ordre) ; c’est aussi le caractère pleinement européen de ses États. Philippe le Bon a conféré le collier avec une grande parcimonie. Il y eut certaines exclusions par manque de vaillance et de loyauté. Et le luxe et les fêtes ont valu à la Toison d’or un prestige considérable.

Mais le véritable coup de génie est le symbole de la Toison d’or : un objet fascinant de la mythologie grecque, une chose inestimable conquise en Colchide par Jason et par les Argonautes. Au XVe siècle, à l’horizon des années 1430, la Toison s’or remplace le Graal ; la légende arthurienne connaît une éclipse passagère ; Philippe préfère alors les mythologies romaines et grecques…

Michel Pastoureau et Jean-Charles de Castelbajac, Le grand Armorial équestre de la Toison d’or

À la bibliothèque de l’Arsenal, Le grand Armorial équestre de la Toison d’or est un manuscrit copié et peint sur papier. Pendant longtemps, il n’a pas suscité l’intérêt ni même la curiosité des historiens de l’enluminure. Pourtant, ses soixante-dix-neuf grandes peintures sont parmi les créations les plus originales de la première moitié du XVe siècle. Tu perçois le mouvement élancé des chevaux, la raideur des carapaçons, la fière élégance, la taille de guêpe des chevaliers, la dimension excessive des cimiers. Tu découvres certaines couronnes ornées de pierreries. Tu admires le cimier au cœur sanglant de Jacques de Crèvecœur, le cimier au poisson de Robert de Masmines, les dragons redoutables des rois du Portugal et d’Aragon, le Cimier à la Mélusine de Jean de Luxembourg-Ligny, le Cimier à l’autruche de René d’Anjou, roi de Hongrie…

Le dessin est ferme, fortement stylisé ; la gouache est utilisée ; les couleurs sont peu nombreuses, sans mélanges ni nuances : blanc, noir, bleu, vert, jaune, gris et brun. L’or et l’argent sont absents comme c’est l’usage sur papier. Les cavaliers ont la taille fine, la poitrine large, les jambes courtes, les bras longs, les gestes amples ; à trois exceptions près, leur visage n’est pas montré. Tous les chevaux sont habillés d’une grande housse, aux plis d’une rigidité extrême.

Michel Pastoureau et Jean-Charles de Castelbajac, Le grand Armorial équestre de la Toison d’or

Dans ce livre fastueux, devant une parade de la chevalerie qui veut jeter ici ses derniers feux, devant le déploiement de la magnificence, devant le panache des joutes, le duc de Bavière, l’évêque de Beauvais, le roi d’Aragon, séduisent notre œil moderne. Michel Pastoureau et Jean-Charles de Castelbajac dialoguent face à l’art héraldique, face aux étendards et aux armoiries qui attirent l’historien et l’artiste du design et des formes inventées. Avec le dessin fortement stylisé, les couleurs franches et contrastées, avec les figures hiératiques qui tirent vers l’abstraction, avec une iconographie souvent déroutante, ces images médiévales révèlent une étrange modernité. Castelbajac regarde ainsi les armoiries et les effigies équestres ; il cherche une « lecture des signes, des chiffres, des pictogrammes, des emblèmes » ; il observe les brisures, les lignes, les croix, les cercles, les damiers, les losanges, les carrés, les verticales, les obliques, les symboles parfois oubliés par les profanes. Il peut imaginer un « pop médiéval », les blasons et les devises du passé et d’aujourd’hui ; l’héraldique n’est pas l’apanage de la noblesse. Dans le quotidien, il y a une proximité des armoiries et des logos ; les signes et les signatures s’inscrivent chez Porsche, chez Alfa Romeo, chez Citroën, chez Dior, Gucci, Le Coq sportif, le crocodile de Lacoste, dans les sacs et les blousons, dans les panneaux routiers…  Et les poètes – Nerval, Mallarmé, Jarry, Breton – rêvent sans cesse les écussons, les armes, les cartouches, les marques de possession et d’identité…


  1. Henri Pastoureau, Ma vie surréaliste, Maurice Nadeau, 1992.

Gilbert Lascault

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