Carmen libérée

Après Quinze (brèves) rencontres avec Homère (2012) et B. comme Homère (2016), Sophie Rabau s’empare d’un autre mythe littéraire, celui de la gitane volage de Mérimée et Bizet. En explorant les différentes facettes du personnage, elle s’interroge sur ce qui en fait l’intensité et l’actualité. Mais elle adopte surtout une forme originale. Ni réécriture, ni vraiment critique littéraire, Carmen, pour changer illustre un nouveau genre, la variation sur une œuvre existante, pour proposer une Carmen – ou plutôt des Carmen – loin des stéréotypes. 


Sophie Rabau, Carmen, pour changer. Anacharsis, 224 p., 22 € 


Varier n’est pas réécrire : « Je ne veux escamoter ni le nom ni l’œuvre de Mérimée. Je veux composer le même texte, du même auteur, mais les donner à lire sous un autre aspect », prévient Sophie Rabau en introduction. « Je proposerai au monde ébahi la Carmen de Mérimée selon moi », écrit-elle un peu plus loin. On sent d’emblée la gageure paradoxale de cette « pluralisation textuelle ». Le lecteur pense à « Pierre Ménard, auteur du Quichotte » de Borges, et, perplexe, fronce les sourcils. Mais si « la formulation est aride, la pratique [est] plus riante » et, au terme de deux cents pages pleines de perspicacité et d’humour, le pari est largement tenu. La nouvelle de Mérimée n’a pas été réécrite, pourtant Carmen se dresse devant nous, toujours la même et toujours une autre, plus grande et plus proche d’avoir été déployée et éclairée dans des dimensions et des aspects du personnage qui restaient suggérés dans la nouvelle de Mérimée.

En outre, digne en cela de la liberté qui caractérise essentiellement son héroïne, à l’issue de cette aventure érudite, l’auteure aura composé un étrange objet textuel, montrant le personnage selon différents angles en même temps. Un livre qui, tout en n’étant pas l’écriture d’une œuvre – la Carmen de Sophie Rabau –, finit par suffisamment l’évoquer, la décrire, la donner à rêver, pour la constituer, pour qu’elle existe. Multiple, en mouvement, insaisissable.

Le projet de varier Carmen est né de la conviction chez Sophie Rabau que la jeune gitane n’était pas fatalement vouée à mourir. Que l’issue tragique n’allait pas de soi. Que la jeune femme se retrouvait victime de deux discours masculins, celui de Don José et celui de Mérimée, qui cherchaient à l’enfermer dans une constance qu’elle refusait : « on appelait ‟tragédies” les histoires dont on ne voulait pas qu’on puisse les raconter autrement ». Comme la Milady des Trois Mousquetaires, si elle rejette l’« ordre masculin », elle doit mourir.

En des rapprochements lumineux qui ne cesseront pas tout au long du livre, sur un ton aussi joueur que concentré, Sophie Rabau confronte Carmen à d’autres héroïnes, d’abord à ses sœurs indociles, Célimène, Andromaque, et surtout à Manon Lescaut, dont elle conclut que sa fin morale – repentie aux Amériques – ne saurait convenir à Carmen.

Car, reprenant en cela la formule de Don José, « laisse-moi te sauver et me sauver avec toi ! », Sophie Rabau veut trouver un moyen de « sauver » la gitane sévillane – souvent la lectrice ou le lecteur voudrait sauver les personnages qu’il aime, en particulier les héroïnes de mauvaise vie. Pour l’auteur de cet article, c’eût été la Caddy du Bruit et la fureur, autre sœur de Carmen. Rapidement, Sophie Rabau se dit pourtant qu’elle « a lu trop vite », que Carmen n’a pas besoin d’être « sauvée », que d’autres possibilités sont déjà contenues dans la nouvelle même de Mérimée, que « la fiction n’est pas une version du monde à laquelle on adhère, un ersatz de réalité, mais un artifice, une construction fabriquée de toutes pièces et que l’on peut donc fabriquer autrement ».

Et en effet, Carmen, pour changer est aussi un work in progress, où l’auteure nous donne à voir les mouvements de sa pensée face à son objet. Elle avance des interprétations, les étudie pour aussitôt les remettre en question et, progressant dans la quête d’un nouveau biais qui permettrait à Carmen d’échapper à la mort, elle ausculte le texte de Mérimée pour en mettre au jour les potentialités, puis étend l’analyse aux réécritures du mythe, y compris musicales et cinématographiques.

Sophie Rabau, Carmen, pour changer

« Carmen », par Pablo Picasso (1949)

Le rire est une piste prometteuse : Carmen, rieuse et moqueuse, a un potentiel comique qu’ont su utiliser le musicien Spike Jones dans Carmen murdered (1953) ou Charlie Chaplin dans A Burlesque on Carmen (1915), où l’héroïne, poignardée avec un couteau de théâtre, se relève après être tombée. Le rire protège du meurtre : « le rire est du côté du multiple, de l’oubli et de l’artifice ; la fin du rire marque le dénouement unique et sans appel ». La théâtralité est un autre espoir pour un personnage monté avec succès sur la scène de l’opéra, et dont l’incarnation romanesque semblait déjà être une suite de rôles : « Elle existe en acte, propose une suite de performances derrière lesquelles il n’y a rien à voir ». Le texte se fait joyeux quand Sophie Rabau, dans sa « Variation V », envisage de faire de la gitane l’héroïne d’une opérette. Il y a quelque chose de jubilatoire à voir se déployer brillamment sous nos yeux toutes les facettes d’un personnage envisagé à la fois avec rigueur et empathie.

Dans sa langue claire et précise, Sophie Rabau poursuit sa réflexion pour soustraire la jeune femme à la mort. Cela l’amène à l’intuition qu’elle ne pourra être tuée si on arrive à raconter « toutes les Carmen à la fois et en même temps ». Le synchronisme, maintenant Carmen hors du temps, empêchera toute fin, lui garantira de rester vivante et libre.

À ce stade, Carmen, pour changer bascule dans une étrange dimension, celle du rêve d’une œuvre d’art vertigineuse, totale, où seraient jouées, successivement et simultanément, toutes les versions de Carmen, combinant « cinéma et vidéo, danse, opéra, musique instrumentale, théâtre, arts plastiques ». Ce projet aussi vertigineux qu’exaltant touche à l’essence du mythe littéraire : la coexistence de plusieurs visions d’un même personnage qui en vient à déborder toutes les œuvres dont il est issu. Dans la représentation glorieuse et polymorphe de Sophie Rabau apparaîtraient aussi d’autres mythes – Circé, Molly Bloom, Desdémone, Don Juan – et Carmen finirait par devenir tous les personnages, y compris Don José.

Cependant, en un dernier renversement, l’auteure se reproche de figer elle aussi son héroïne, en l’enfermant dans une « vision déjà datée de la multiplicité textuelle ». Afin de toucher à la vraie liberté, il faut donc une dernière variation, « pour échapper à tout contrôle préalable, la Carmen que j’invente doit […] improviser au sens strict du terme ». Ainsi, la gitane selon Sophie Rabau vivra pleinement sa nature d’être changeant, plastique, dans un spectacle d’improvisation complète, que le lecteur ne peut par conséquent qu’imaginer. La Carmen de Sophie Rabau, échappant à son auteure comme au lecteur, reste libre, et donc fidèle à elle-même.

Mais pourquoi vouloir absolument lui éviter la mort ? Sophie Rabau le justifiait dès le début du livre à travers un bref prologue mettant en parallèle l’histoire de la Sévillane et la mort de Marie Trintignant. L’érudition et les spéculations ne sont pas gratuites, elles cherchent à varier les représentations des rapports entre hommes et femmes – surtout quand celles-ci combinent indépendance et fatalité, au sens de « femme fatale ». Au terme de l’étude joyeuse du cas Carmen, l’épilogue varie le prologue : Sophie Rabau voudrait que Marie Trintignant, aidée par une bohémienne, transforme la mort en clownerie, même si elle doit reconnaître que « dans la réalité les couteaux de théâtre fonctionnent un peu trop bien ».

Comme en écho au malaise de l’auteure devant la mort de la gitane, le metteur en scène Leo Muscato vient de présenter à Florence une « variation » de l’opéra de Bizet, dans laquelle à la fin Carmen tue José en se défendant, « parce qu’on ne peut applaudir au meurtre d’une femme ».

Sébastien Omont

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