Retour à Salt Lake City

L’envers du temps, de Wallace Stegner (1909-1993), comme son titre l’indique, traite du sujet romanesque par excellence : une jeunesse révolue peut-elle se révéler sur le lieu même de son éclosion ? 


Wallace Stegner, L’envers du temps. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Éric Chédaille. Gallmeister, 368 p., 23,20 €


Naître doué en province est une malédiction. L’exil s’impose d’emblée, les infinies possibilités de l’enfance et de l’adolescence, associées à la géographie affective des paysages précoces, ne sont que des mirages : l’Élu, appelé tôt à se réaliser ailleurs, sera arraché à sa famille, à ses amis, à ses rêves. Au nom de quoi ?

Bruce Mason se le demande, lui qui revient à Salt Lake City au milieu des années 1970, après une absence de quarante-cinq ans. Il est là pour assister à l’enterrement d’une vieille tante, il n’a plus aucun lien avec une ville tant aimée autrefois. Que peut-il y trouver, à part des souvenirs ? Ces derniers sont-ils eux aussi des mirages ?

Il arrive la veille des funérailles. Au salon funéraire Merrill, il est accueilli par Mister McBride, l’un des seuls hommes avec qui il parlera à Salt Lake City. N’a-t-on pas le droit de revivre sa jeunesse ? Chaque trottoir, chaque lampadaire, chaque immeuble est lourd de signification. Et chaque escalier. À commencer par celui qui se trouve à l’intérieur du salon funéraire, par hasard l’ancien domicile de Holly, premier béguin du jeune Bruce Mason. Si, adolescent, il ne l’avait pas conquise, faute de confiance, aujourd’hui il est plus assuré ; il n’hésite pas alors à demander à Mister McBride s’il peut visiter la pièce au second étage, celle qui est du côté de la façade, avec l’oriel dans la tour, où son idole louait un appartement avec deux autres filles. Aujourd’hui, la pièce ne contient plus rien, si ce n’est le corps gisant d’une vielle dame.

Wallace Stegner, L’envers du temps

Salt Lake City

En 1929, l’appartement était plein de vie. Surtout ce soir où, cherchant une issue à l’enfermement provincial, Holly lui avait donné un signal clair : « Elle était vêtue d’une robe du soir très échancrée dans le dos et il laissait courir les doigts le long de sa colonne vertébrale. Il insinua la main sous le tissu, l’avança encore, s’attendant à la contorsion éprouvée, au mouvement d’épaules, à la parade et enfin au rire qui aurait signifié que la crise émotionnelle était terminée. Mais sa main allait à sa guise, sans opposition, et c’est avec un coup au cœur pareil à une explosion intérieure qu’il la trouva refermée sur le velouté affolant de son sein. Même en souvenir, toutes ses sensations le bouleversaient. Il se rappelait avec quelle douceur s’enflait la courbe de son flanc, à quel point son corps était étonnamment exempt de hiatus. Et aussi, et presque avec révulsion, combien turgescent et mutin son mamelon… Stupéfié par cette soudaine admission à sa chair, inquiète par la manière dont elle se serrait contre lui, écolier apeuré quand elle avait besoin d’un homme, il l’enveloppait gauchement d’un bras dont la main restait paralysée sur ce corps qu’elle découvrait… »

Quelques semaines plus tard, l’« écolier apeuré » s’est transformé en homme. Avec Nola, camarade de chambre d’Holly, métisse sensuelle et peu cultivée, le jeune Bruce Mason a pu connaître l’amour. Quant à Holly, elle s’est moquée de la nouvelle relation de son ex-soupirant, qu’elle a prise pour une mauvaise blague. Elle voulait savoir si Bruce entendait vraiment épouser cette fille « qui n’a rien dans le crâne ». Lui voyait les choses autrement, préférant l’instinct à la raison : « Il lui sembla que, par contraste avec la féminité sans artifice de Nola, Holly était factice et creuse, de même que sa voix délicate était faite pour le badinage, le persiflage, la poésie légère, là où le murmure rauque de Nola était porteur d’un frémissement comme la crécelle d’un serpent. » À ses yeux, le centre de gravité des deux filles ne se situait pas au même endroit : « Holly, avec tout son glamour calculé, vivait au-dessus du cou. Nola, entièrement dépourvue de glamour intentionnel, vivait en dessous. »

De tels souvenirs ne cessent de resurgir pendant le bref séjour de Bruce à Salt Lake, liés à des moments décisifs où le jeune homme, en faisant des choix, avait mis son avenir en jeu. Par exemple celui, trois ans plus tard, où Bruce, ayant obtenu sa licence, se prêtait à rejoindre les pépinières J.J. Mulder, le business du père de son meilleur ami Joe. Il aurait pu en devenir copropriétaire, rêve impensable lorsque, enfant, il vivait dans la honte avec un père bootlegger (en pleine prohibition), méprisé par la rigide aristocratie mormone de Salt Lake City.

Wallace Stegner, L’envers du temps

Salt Lake City

Hélas, le président de l’université d’Utah lui propose une bourse pour la faculté de droit dans un lointain État ; Bruce n’hésite pas, pressentant son destin. Après tout, son exil n’était-il pas inéluctable ? N’était-il pas condamné par son talent ? Son professeur de littérature l’explique : « Tu as besoin de foutre le camp pour aller te frotter à des gens et des idées d’un calibre supérieur […] si tu ne saisis pas ta chance maintenant, au moment où il est naturel de la saisir, jamais tu ne le feras. Tu vas prendre racine dans cette pépinière, épouser une de ces filles aux yeux en berne que tu serres de près et te retrouver avec six gosses à l’école primaire, des jumeaux dans le landau et des triplés au four, le moral dans les chaussettes et ta double hernie maintenue par un joli bandage ».

Alors, au lieu de s’installer avec Nola et de travailler aux côtés de Joe, le jeune Bruce Mason est parti. Quarante-cinq ans plus tard, Salt Lake City lui paraît bien vide. Joe, ayant lu dans le journal l’annonce du décès de sa tante, lui a laissé un mot. Faut-il le contacter ? Pour dire quoi ? Pour voir un ancien joueur de tennis devenu un grand-père gâteux ?

Que vaut le succès international – Bruce Mason est devenu ambassadeur et spécialiste du Moyen-Orient – comparé aux rêves d’adolescence ? L’Arabie saoudite est-elle plus intéressante que Mason & Mulder, plants à repiquer et fournitures de jardin ? Si l’on regarde en arrière, sera-t-on transformé en colonne de sel, comme la femme de Lot, autre exilée d’une ville désertique ? Est-ce que se remémorer est le signe d’une défaite, comme le suggère le titre du texte en anglais : Recapitulation ? [1]

Wallace Stegner, L’envers du temps

Wallace Stegner © Leo Holub

L’immobilité temporelle est le thème sous-jacent de ce magnifique roman. Les Américains sont des déracinés, à l’instar de Brigham Young, né dans le Vermont, converti au mormonisme dont il deviendra membre du collège des douze apôtres, et chef de l’exode des pionniers mormons jusqu’à la vallée du lac Salé où, en 1849, il devint gouverneur de l’État provisoire du Deseret. Aujourd’hui, le centre de la capitale est dominé par son monument, preuve qu’on peut s’établir dans le désert.

Faute d’avoir planté des racines comme son ami jardinier, Bruce ne les a fixées nulle part : à San Francisco, où il vit actuellement, il n’a ni femme ni enfant. Le regard nostalgique qu’il porte sur le théâtre de son adolescence est-il le regret d’un homme figé dans le passé ? Est-ce pour cela qu’il ne supporte pas de voir l’évolution contemporaine de Salt Lake City ? Un nomade peut-il pardonner au bercail son infidélité ?


  1. « Capitulation » et « récapitulation » ont la même racine.

Steven Sampson

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