Portrait d’une jeune femme

Jeune femme, de Léonor Serraille, est un premier film d’une justesse remarquable, qui se situe quelque part entre La vie rêvée des anges et La vie d’Adèle. Une révélation, dans tous les sens du terme.


Léonor Serraille, Jeune femme. Avec Lætitia Dosch, Souleymane Seye Ndiaye, Grégoire Monsaingeon… Belgique-France, 2017


Premiers mots de Paula, ou presque. On ne sait trop à qui elle s’adresse : au médecin des urgences, à la vitre devant elle, à nous peut-être. Peu importe, puisque les mots qu’elle a collent aux maux qu’elle a, son visage qui va avec, la blessure au front qu’elle s’est faite, et ses pauvres moufles qui se voient comme le nez au milieu de la figure : « Il a dit qu’il fallait que je grandisse et que c’était pas moi qu’il avait aimé photographier mais « la femme en moi ». Ça veut dire quoi la femme en moi ? Je lui ai demandé qui j’étais pour lui après toutes ces années il a répondu « une fille qui s’est paumée mais avec qui on a encore envie de passer la nuit parce que toutes les paumées sont pas de gens avec qui on a envie de passer la nuit ». Que la photo qui l’a fait un peu connaître, une photo de moi hein, que je vais être un peu immortelle, mais je m’en fous moi de ça, qu’est-ce que ça veut dire faut avoir les couilles d’être mortel déjà pour voir ! »

À ce moment du film, au début, on se dit que Paula (Lætitia Dosch) est perdue pour la vie. Et puis le film démarre, comme une seconde première fois : Paula ne part pas à la dérive, elle part avec la dérive. Elle se trouve de se chercher. Elle se repère de se perdre. Bref, elle existe à force d’insister.

Le portrait de Paula n’est donc pas celui d’une paumée comme on pourrait s’y attendre, comme les premières images nous la font entendre, comme les mots de l’homme qui vient de la mettre à la porte voudrait la glacer, comme tant d’autres films auraient pu la figer. Non, le portrait de Paula est celui d’une – jeune – femme qui tire sa force de ses faiblesses, l’énergie de ses erreurs, le vivant de son allant, fût-il zigzagant.

Léonor Serraille, Jeune femme

Paula traverse ainsi l’amitié en s’amicalisant (comme on dit s’alcooliser) mais pas trop, les zones sociales en se faufilant juste ce qu’il faut, le monde du travail en jouant mais pas complètement. C’est là la force de ce premier film, que de saisir l’insaisissable d’une existence, la manière qu’a une – jeune – femme de composer/décomposer un personnage, de s’identifier tout en se désidentifiant.

Rarement cinéaste aura, à cet égard et à ce point, tiré quintessence d’un visage et de sa plasticité. Variations légères sur un air qui ne dit jamais tout à fait son nom, poses et pauses multiples, façons de sourire qui ressemblent à des façons de mourir, sans pour autant disparaître. Le visage de Paula, mais sans doute aussi son corps, ses mimiques, son allant et ses allures, sont autant de signes d’une métamorphose à la fois visible et imperceptible. On dirait qu’elle se régénère sans cesse, mais on ne parvient pas à voir comment…

L’art et la manière de mentir de Paula sont à l’avenant. Nulle perversion en ses mensonges, bien évidemment. Non, il s’agit plutôt d’éviter le pire, c’est-à-dire de faire se rencontrer le meilleur… Elle n’est pas l’amie d’enfance de Yuki, jeune femme qui aime les femmes, et pourtant elle se révèle plus vraie que celle à qui elle emprunte son identité. Elle n’a pas d’expérience de baby-sitter, et pourtant elle excelle dans son rôle. À la fin, non seulement le mensonge la révèle, mais il révèle la personne en face d’elle (dans ses faiblesses, bien souvent…).

Comme elle trimballe un chat qui n’est pas à elle (parfait Persan Chinchilla qui mériterait bien la Griffe d’or du meilleur second premier rôle), Paula trimballe sa vie. Ni avec les autres, ni sans les autres, mais entre les autres, et singulièrement entre les hommes et les femmes. Cet espace-là, Léonor Serraille le filme avec une très grande justesse. Elle y cultive une différence subtile, aérienne, l’air de rien.

Qui se rappelle le très beau La vie rêvée des anges (Érick Zonca – 1998) se rappelle sa fin dramatique. Qui a encore en tête les images de La vie d’Adèle (Abdellatif Kechiche – 2013) regrette peut-être le fil d’un film par trop sexualisé. Le combat de Paula est le même… mais ailleurs, très légèrement et très obstinément ailleurs. Combat d’une femme contre la fille qu’elle est et ne veut, ne peut plus être. Combat d’une fille contre une mère qu’elle veut et qui ne veut plus d’elle – voir l’éloquent ballet silencieux que forme le corps-à-corps fille-mère dans l’escalier de la maison familiale.

De cet étrange film aurait pu naître un enfant, une histoire (une enfance ?), que Paula a choisi de ne pas garder, et que la réalisatrice a choisi de ne pas montrer. À cet instant-là de l’avortement, les images sonnent encore et toujours juste : deux ou trois gestes que l’on ne voit pas, et puis plus rien qu’une impression qui persiste. On ne se souvient même plus de la fin, ni du film. Rien de grave ! C’est que la vie a définitivement repris le dessus.


Cet article a d’abord été publié sur notre blog.

Roger-Yves Roche

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