Disques (3)

Ophélie Gaillard et Valentin Erben, violoncellistes

Dans un album paru il y a déjà quelques mois, Ophélie Gaillard rassemble des pièces dont la plupart ont été écrites par des compositeurs en exil. En particulier, Schelomo d’Ernest Bloch est une œuvre importante du répertoire pour violoncelle. Elle a fait l’objet d’un autre enregistrement par Marc Coppey, ce qui donne l’occasion d’une rapide comparaison d’interprétations. Et, beaucoup plus récemment, Valentin Erben, accompagné par Shani Diluka, signe une intégrale des œuvres pour violoncelle et piano de Beethoven.


Exiles. Bloch-Korngold. Ophélie Gaillard, violoncelle. Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, direction James Judd. Sirba Octet. Aparté, 15 €

Ernest Bloch, Schelomo. Anton Dvorak, Cello Concerto, Klid ‟Silent Woods”. Marc Coppey, violoncelle. Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, direction Kirill Karabits. Audite, 20 €

Ludwig van Beethoven, Complete Works for cello and piano. Valentin Erben, violoncelle, Shani Diluka, piano. Mirare, 16 €


Nombreux sont les compositeurs figurant au programme de l’album Exiles d’Ophélie Gaillard : Ernest Bloch, Erich Wolfgang Korngold, Sergueï Prokofiev et Chava Alberstein. Dans le livret, la musicienne explique son « désir de confier à [son] violoncelle l’incarnation de toutes ces musiques d’inspiration juive, intensément irriguées de multiples racines et pourtant écrites par des exilés, sur le continent américain ».

La première pièce, Schelomo d’Ernest Bloch, constitue une éloquente entrée en matière ; cette Rhapsodie hébraïque, selon la désignation de Bloch, est une vaste épopée musicale évoquant la vie de Salomon. Elle a été composée en 1916 et créée à New York en 1917 alors que Bloch, profitant d’une tournée américaine puis d’un poste d’enseignant dans cette ville, fuyait l’Europe en guerre. La puissance de Schelomo vient de son caractère très narratif ; cette musique aurait très bien pu accompagner un grand péplum muet. Plus qu’une œuvre concertante, on peut y entendre un lied symphonique dont le violoncelle assurerait la partie vocale. L’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo est fort à son aise dans cette musique et ses membres rendent justice à la force suggestive de l’orchestration de Bloch. Le violoncelle d’Ophélie Gaillard, quant à lui, se fait le parfait narrateur de l’histoire de Salomon, exactement à la manière des évangélistes dans les passions de Bach. L’instrument dont on a souvent dit qu’il était le plus proche de la voix humaine remplit ici très bien son office. Mais c’est aussi le violoncelle d’une immense soliste qui parle et chante dans cet enregistrement. Un son généreux et expressif, un savant phrasé mêlant d’admirables portamenti (rappelons que le portamento est d’abord une technique vocale) et des attaques plus directes, une parfaite cohésion avec l’orchestre… tout participe à l’éloquence de ce Schelomo.

Exiles. Bloch-Korngold. Ophélie Gaillard, violoncelle

Il faut signaler l’existence d’un autre enregistrement très récent de cette pièce par Marc Coppey. Associée à deux œuvres de Dvorak (son concerto pour violoncelle, en particulier), cette version me séduit beaucoup moins, pour des raisons qui la feraient sans doute préférer par d’autres. L’interprétation de Marc Coppey, beaucoup plus concertante, possède une force certaine. Mais je peine à y entendre intelligiblement le propos narratif du violoncelle et je suis beaucoup plus sensible à l’engagement et à l’incarnation vocale du jeu d’Ophélie Gaillard.

Trois autres pièces de Bloch, réunies sous le titre From Jewish Life, font partie de la sélection d’Ophélie Gaillard pour son album. La version originale est écrite pour violoncelle et piano, mais on entendra ici un arrangement pour violoncelle, clarinette, contrebasse et cymbalum. L’emploi de cette formation introduit de nouvelles sonorités et marque une progression dans le disque qui, de la musique savante de Bloch, Korngold et Prokofiev, nous amène à la musique traditionnelle. La cohérence de l’album, si tant est qu’on ait besoin de la chercher, est musicalement assurée par un constant souci de substituer le violoncelle à la voix humaine : Prayer, Supplication et Jewish Song exigent évidemment une telle interprétation et c’est là l’une des clés d’écoute possibles d’un disque d’une rare et intelligente ambition.

Plus qu’à un exil, c’est à une véritable exploration de la musique populaire juive que nous invitent les trois derniers titres de l’album. Ophélie Gaillard choisit en particulier de nous faire entendre une berceuse yiddish de Chava Alberstein dans un arrangement pour deux violoncelles et une contrebasse : le voyage pourra se poursuivre par la découverte de cette chanteuse au timbre étonnant.

C’est évidemment dans un tout autre univers sonore que s’ouvre l’album de Valentin Erben et Shani Diluka. L’intégrale de la musique pour violoncelle et piano de Beethoven tient en deux disques regroupant ses cinq sonates et ses trois cycles de variations sur des airs d’opéras de Haendel et de Mozart. Sortant d’un illustre anonymat (il a été un membre du quatuor Alban Berg de 1971 à 2008), Valentin Erben étend son répertoire de musique de chambre au concert (en duo avec Shani Diluka au piano ou en trio lorsqu’ils sont rejoints par le violoniste Gabriel Le Magadure) et au disque.

Exiles. Bloch-Korngold. Ophélie Gaillard, violoncelle

Dans cette intégrale, la complicité des deux musiciens est évidente et leur permet d’apporter un éclairage nouveau sur des pièces parfois ambiguës quant à l’attribution des rôles : qui, du violoncelle ou du piano, accompagne l’autre ? La réponse n’existe pas et Valentin Erben et Shani Diluka nous le font bien comprendre ; leur connivence est telle qu’ils se parlent, s’écoutent, se répondent, s’imitent avec une immense liberté. Dans le premier mouvement de la première sonate, par exemple, le piano et le violoncelle ont des parties antagonistes, très virtuose pour le premier, beaucoup plus chantante pour le second. Mais Shani Diluka fait parfois entendre un piano à son tour tellement chantant que le caractère binaire de l’écriture disparaît presque. Le deuxième mouvement de la troisième sonate est aussi une magnifique réussite. Dans ce scherzo très rythmique, les deux musiciens rivalisent en apparence dans le choix du caractère à adopter pour ce mouvement ; l’effet est admirable car on se rend vite compte que les idées de l’un sont peu après reprises par l’autre et que le seul but est de se retrouver dans le magnifique Adagio cantabile. La fugue finale de la cinquième sonate est un autre grand moment d’interprétation dans lequel Shani Diluka se montre particulièrement attentionnée. Peut-être inspirée par la carrière antérieure de son partenaire, elle parvient à donner la merveilleuse illusion que les trois voix de la partie de piano sont jouées par trois musiciens différents : voici de nouveau Valentin Erben au sein d’un quatuor !

Une autre qualité de cette intégrale tient au livret qui l’accompagne. Dans un texte d’une sincérité touchante, Shani Diluka exprime son admiration et sa reconnaissance pour le violoncelliste avec qui elle a « traversé l’immensité beethovénienne ». Valentin Erben, de son côté, livre quatre pages de « remarques personnelles sur l’œuvre pour violoncelle et piano de Ludwig van Beethoven ». Ces remarques d’ordre historique, biographique ou encore musicologique constituent un précieux guide d’écoute. Valentin Erben est un fin connaisseur de la musique de Beethoven ; ses commentaires, loin d’exprimer quelque érudition, sont une généreuse invitation à une écoute attentive et active de cette musique dont la richesse nous est en partie dévoilée.

Adrien Cauchie

À la Une du n° 43

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