« Un livre ouvert au milieu du néant »

La littérature romanesque que souffle vers nous le vent du Sud diffère singulièrement de nos fictions françaises qu’on jugera, peut-être, trop souvent tournées vers le triangle sentimental qui fit les beaux jours du boulevard : qui couche avec qui et comment, voilà trop souvent les thèmes de prédilection. De Madrid à Barcelone, de jeunes romancier(e)s pleins d’idéal – celui qui anime, sans doute, les nouveaux partis dans le vent : Podemos ou Ciudadanos – jettent un tout autre regard sur notre planète menacée : la guerre froide, le péril nucléaire, le réchauffement climatique, le terrorisme… Juan Trejo, ce Barcelonais né en 1970, a trente-huit ans lorsqu’il publie La fin de la guerre froide. Mais ce récit va bien au-delà du constat politique et de la redistribution des cartes du pouvoir : en réalité, il les retourne et sollicite notre jugement sur ce qui se passe vraiment dans la tête de tout un chacun.


Juan Trejo, La fin de la guerre froide. Trad. de l’espagnol par Amandine Py. Actes Sud, 336 p., 22,50 €


Dans le fourmillement de la ville tentaculaire – cette Barcelone qui reste, à tout jamais, la « ville des prodiges » contée par Eduardo Mendoza, mais ici sous d’autres couleurs −, trois jeunes personnages se partagent le récit en voix alternées : un industriel espagnol, une hôtesse de l’air américaine et une touriste chinoise. Tous trois sont tenaillés par une même interrogation : le sens de la vie. Mais, au départ, à la façon d’un emblème – comme en connaissait la littérature des emblemata à la Renaissance, à l’émergence de l’humanisme −, se déploie l’image d’une ville fantôme, Pripyat, jouxtant la centrale nucléaire de Tchernobyl qui explosa le 26 avril 1986. Image insistante de la cité dévastée, de la Ghost Town, qu’on retrouvera ailleurs à travers l’ouvrage exemplaire de Yann-Arthus Bertrand, La Terre vue du ciel. Et comme chez Alciat, une devise complète l’image emblématique : « Un livre ouvert au milieu du néant ».

Alors nous tournons les pages initiales et pénétrons dans le récit et dans cette ville palpitante où s’agitent et se débattent des êtres tourmentés, promis à la catastrophe. Au chapitre 2, succédant au tohu-bohu initial qui, à l’inverse du livre de la Genèse, impose la destruction du monde, le premier mot nous est donné : « La télévision », et avec lui le flot d’images qui, désormais, en la dédoublant, se substitue à la réalité. « Ça permet de se sentir un peu chez soi », confie le pilote, amant de l’hôtesse de l’air, et qui, d’hôtel en hôtel, de transit en transit, ne peut dormir qu’en laissant la télé allumée. Le « chez-soi », telle est l’une des questions essentielles ici posées. Quel sweet home pour cette hôtesse américaine tout droit sortie des nouvelles d’Alice Munro ? Ce pourquoi elle se nomme Dona Munro : à l’âge de quinze ans, dans le foyer familial délabré, ruiné par un père alcoolique et tricheur et une mère qui a perdu la raison, elle tire sur son géniteur et le loupe, sort d’une maison de correction, exerce divers petits boulots avant de connaître enfin la stabilité dans les hautes sphères parcourues par l’avion. Nous la voyons chercher désespérément une culotte de rechange (ces petits riens du quotidien qui fondent une psychologie selon la romancière canadienne), indifférente aux beautés de la ville catalane.

Juan Trejo, La fin de la guerre froide

Juan Trejo © Éditions Tusquets

À l’inverse, Tomás, ce jeune industriel catalan (en fait, fils d’immigrés de Santander) associé à la richesse de son père qui a fait fortune dans la confection, cherche à tout prix à faire partie de la belle ville gothique : aussi la parcourt-il et nous la donne-t-il à voir, avec toute cette merveille des rues nouvelles tracées au cordeau, de l’Eixample moderniste dont Picasso et Miró clamèrent la gloire, et ces fleurons du gothique catalan qui font le quartier du Born, où il vient d’acquérir un appartement « à l’ancienne ». Là se trouve aussi la plus belle et la plus vieille (XIVe siècle) église de Barcelone, Santa Maria del Mar, où Zheng, la touriste chinoise, réfléchit aussi à son passé.

Chacun des trois personnages regarde en arrière : l’hôtesse, c’est pour nier le passé, l’effacer, le dépasser en choisissant de vivre dans le no man’s land des airs ; l’industriel en tentant de s’enraciner au cœur de la troisième ville européenne et d’une authentique cité gothique, avec « cette pénible sensation de porter sur ses épaules l’entière responsabilité des vestiges de cet héritage anachronique et inutile » ; la Chinoise, obsédée par « la disparition de la solidité de la tradition et le triomphe définitif de l’instabilité morale », en rebâtissant le passé de sa mère qui lui a légué une boîte en laiton d’où surgissent un guide bleu de l’Italie, une image d’une basilique romaine et une montre au cadran brisé – qui nous rappelle les montres figées et le temps arrêté à Hiroshima. C’est elle qui développera le message ultime du livre, lequel n’est pas sans faire penser à une célèbre citation de Santayana : « Sans mémoire, la terre perdra toute sa valeur », pensée qu’elle explicite encore : « Quand le passé aura disparu, personne n’aura plus ni terre natale ni mémoire. »

La ville elle-même illustre ce danger : à l’architecte Berenguer de Montagut qui, en 1329, entreprit la construction de la plus ancienne basilique de Barcelone, s’oppose aujourd’hui l’architecte slovène Slavoj Apeyron − une invention de l’auteur −, qui réussit à créer un restaurant dans un espace impalpable et dans une transparence diffuse, qui fait qu’une fois à table on ne voit plus rien, comme enclos dans un espace utérin. Retour aux origines ou plongée vers le néant ? Tout est là. En fait, comment échapper à cette angoisse que nous ont laissée, à tout jamais, l’explosion de Tchernobyl et l’attentat contre les tours jumelles ? Chaque pas de chacun est une avance sur l’inévitable accident. Par un effet astucieux de prolepse, l’auteur évoque d’emblée cet avion qui atterrit au milieu de la ville en se souvenant de l’aéroport le plus dangereux du monde, celui de Hong-Kong. Aux dernières pages du livre, un avion se posera bel et bien dans la plus large artère de Barcelone, balayant au passage tous les personnages. Le jeu de cartes est bouleversé, renversé, anéanti.

Ce sera au lecteur qui refermera ce « livre ouvert sur le néant » de reconstruire alors l’histoire et d’en extraire, peut-être, la substantifique moelle et, tandis que Dona, l’hôtesse de l’air, a disparu avec son avion, de méditer sur ce dernier geste – espoir ultime ? − de Tomás, dans le désarroi des brancards et des blessures, aidant la jeune Chinoise : « Mû par un élan irrationnel, il étendit le bras gauche jusqu’à sa civière et saisit la main de la jeune femme par le poignet… Il ouvrit le poing de Zheng, qui serrait toujours la carte postale, et déposa à la place sa Tag Heuer abîmée… Zheng observa la montre. Ses pleurs cessèrent instantanément ».  Rideau.

Albert Bensoussan

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