Un jeune poète de 103 ans

Débarque enfin en France l’un des meilleurs poètes de langue espagnole du XXe et du XXIe siècle. Cela a pris du temps, mais Nicanor Parra, âgé de 103 ans, vient d’être traduit intégralement (ou presque) par Bernard Pautrat, et publié en édition bilingue au Seuil. Un événement littéraire qu’En attendant Nadeau veut célébrer.


Nicanor Parra, Poèmes et antipoèmes. Anthologie (1937-2014). Trad. de l’espagnol (Chili) par Bernard Pautrat. Seuil, 684 p., 34 €


Commençons d’abord par un test, ainsi que le veut un des poèmes de Nicanor Parra (« Test ») :

Qu’est-ce qu’un antipoète :

Un négociant en urnes et cercueils ? / Un prêtre qui ne croit en rien ? / Un général qui doute de lui-même ? / Un vagabond qui se moque de tout / Vieillesse et mort comprises ? / Un interlocuteur de mauvais caractère ? / Un danseur au bord de l’abîme ? / Un narcisse qui aime tout le monde ? / Un plaisantin sanglant / Délibérément misérable ? / Un poète qui dort sur une chaise ? / Un alchimiste des temps modernes ? / Un révolutionnaire de poche ? / Un petit-bourgeois ? / Un charlatan ? / Un dieu ? / Un innocent ? / Un villageois de Santiago de Chili ? Soulignez la phrase qui vous semble correcte.

À vous, lecteur, de choisir, prenez votre temps, relisez s’il le faut, réfléchissez à la bonne réponse ; après vous pourrez continuer :

Qu’est-ce que l’antipoésie :

Une tempête dans une tasse de thé ? / Une tache de neige sur un rocher ? / Un plateau plein d’excréments humains / Comme le croit le père Salvatierra ? / Un miroir qui dit la vérité ? / Une gifle au visage / Du Président de la Société des Écrivains ? / (Que Dieu l’ait en son saint royaume) / Un avertissement aux jeunes poètes ? Un cercueil à réaction ? / Un cercueil à force centrifuge ? Un cercueil à gaz de paraffine ? / Une chapelle ardente sans défunt ?/ Marquez d’une croix la définition qui vous semble correcte.

Pour nous, notre choix est fait : danseur au bord de l’abîme capable de provoquer une tempête dans une tasse de thé, ou, plutôt, poète qui dort sur une chaise et se réveille dans un cercueil à réaction avant de devenir un révolutionnaire de poche. Non, définitivement, on préfère celle-ci : un vagabond qui se moque de tout face à un miroir qui dit la vérité.

Certes, Nicanor Parra avait d’autres idées (innombrables). L’antipoème dit-il « n’est que la tête d’une épingle qui touche un ballon rempli d’air ». L’explosion, pourrait-on ajouter, c’est le bruit d’ambiance de l’antipoète, sa respiration entre les vers.

Nicanor Parra, Poèmes et Antipoèmes. Anthologie (1937-2014), Seuil

Nicanor Parra © Marcelo Porta

Issu d’une famille d’artistes, dont la chanteuse Violeta Parra, sa sœur de trois ans plus jeune que lui, Nicanor, ou Don Nica, comme l’appellent ses amis, a été capable de construire sa vie à partir du principe de la déviation : cela veut dire qu’on prend un chemin, et qu’après on bifurque. « Que le vers soit une clé qui ouvre mille portes », demandait Vicente Huidobro dans El espejo del agua (1916). En prenant cette devise à la lettre, Parra non seulement a fait de la poésie en langue espagnole l’espace d’une ouverture, une maison à mille portes, mais aussi l’art de la démolition [1], de sorte que chaque poème fonctionne chez lui comme une bombe à retardement, un lieu de rencontre dangereux d’où le lecteur ne sort jamais indemne :

Pendant un demi-siècle

La poésie fut

Le paradis de l’idiot solennel.

Jusqu’à ce que j’arrive

Et m’installe avec ma montagne russe.

Montez, si ça vous dit.

Évidemment je ne réponds de rien si vous en descendez

En saignant de la bouche et du nez.

Ce poème (« La montagne russe »), qui fait partie du recueil Vers de salons (1962), résume bien l’ars poetica parrien. Il peut être lu, d’un côté, comme un panneau d’avertissement à l’entrée d’une zone à risque. À cet égard, le lecteur est invité, indirectement, à bien se munir de mouchoirs afin d’arrêter l’écoulement de sang que provoque l’expérience de la lecture.

D’autre part, en marquant le temps de son avènement, l’avant et l’après de son arrivée à l’espace symbolique de la littérature, Parra se présente comme un contresens de l’histoire : c’est la fulguration de l’anti, l’émergence d’une nouvelle façon de faire et de concevoir la poésie qui vise sa désacralisation. Dans ce sens, le préfixe anti- marque plus une pensée autre de la création poétique qu’une hostilité frontale ; il se révèle davantage comme une alternative à une idée de la poésie (celle de « petit dieu », de « vache sacrée », de « taureau furieux », Vicente Huidobro, Pablo Neruda et Pablo de Rokha respectivement) que comme un positionnement ferme contre la poésie.

Abandonner le « paradis de l’idiot solennel » signifie changer de place, déménager dans un autre espace ; opérer la territorialisation du langage, un langage déterritorialisé auparavant par le modernisme et les avant-gardes historiques. À ce titre, le poème « Manifeste » (1963) est exemplaire :

Mesdames et messieurs

Voici notre dernier mot

– Notre premier et dernier mot –

Les poètes sont descendus de l’Olympe.

Pour nous aînés

La poésie fut un objet de luxe

Mais pour nous

C’est un article de première nécessité :

Nous ne pouvons pas vivre sans poésie.

[…]

Nous autres nous soutenons

Que le poète n’est pas un alchimiste

Que le poète est un homme comme les autres

Un maçon qui construit son mur :

Un constructeur de portes et fenêtres.

Nous autres nous parlons

Le langage de tous les jours

Nous ne croyons pas aux signes cabalistiques

[…]

Nous autres nous répudions

La poésie à lunettes noires

La poésie de cape et d’épée

La poésie à chapeau mou.

Par contre a notre faveur

La poésie à l’œil nu

La poésie torse nu

La poésie tête nue.

Nous ne croyons pas aux nymphes ni aux tritons.

La poésie ça doit être ceci :

Une fille entourée d’épis

Ou bien n’être absolument rien.

Avoir été capable d’introduire, comme nous le rappelle Felipe Tupper dans l’introduction, dans l’espace littéraire ou dans l’imaginaire poétique, « la mécanique d’un langage vivant, celui de tous les jours », en opposition aux « signes cabalistiques » des poètes « alchimistes », voilà la grande contribution de Nicanor Parra à la littérature de langue espagnole, contribution, cela vaut la peine de le signaler, à laquelle nous avons accès grâce à l’excellent travail de traduction de Bernard Pautrat.

Nicanor Parra, Poèmes et Antipoèmes. Anthologie (1937-2014), Seuil

Nicanor Parra © Leonora Vicuña

Depuis le tout premier recueil de poèmes, Cancionero sin nombre (1937, qui ne figure pas dans cette sélection), en passant par ses Poèmes et antipoèmes (1954), Vers de salons (1962), Camisole de force (1969), Artefacts (poèmes visuels, 1972), les Sermons et prêches du Christ d’Elqui (1977), ou ses Écopoèmes (1982), jusqu’aux derniers Discours de fin de repas (1997), le « Spécial Parra » de la revue The Clinic (2004), et Tempête (2014), la même voix constante, sorte d’énergumène narratif, voix corrosive, d’une lucidité extrême, nous interpelle par la violence de sa clarté.

L’homo anti-poeticus est là, dans « l’ardente soif d’expression » de Parra, dans sa position de « franc-tireur », ou de terroriste qui prend son temps pour déposer des bombes chargées d’humour métaphysique. Personne mieux que Bolaño n’a décrit l’engagement littéraire de Parra : « Parra écrit comme s’il allait être électrocuté le lendemain ». À 103 ans, et malgré ses prises de risque, l’antipoète ne semble pas pressé de mourir.

  1. La formule est de Niall Binns dans Nicanor Parra o el arte de la demolición, Valparaíso, Editorial UV de la Universidad de Valparaíso, 2014.

Christian Galdón

À la Une du n° 35