Notre choix de revues (6)

Originale, riche, variée, la revue Modes pratiques explore un champ à la fois proche et surprenant : la mode considérée comme un fait social. À la croisée de l’histoire, de l’ethnologie, de l’anthropologie et des métiers du vêtement, elle s’intéresse aux manières dont les sociétés d’hier et d’aujourd’hui, partout dans le monde, ont choisi de se vêtir, de se dévoiler ou de se dissimuler. Tournée vers la poésie, Conférence, placée sous l’égide de Montaigne, se donne pour mission de « conjuguer le plaisir de l’œil et de la main par quoi s’agrandit et s’authentifie celui du cœur et de l’esprit ». Plus expérimentale, Temporel s’emploie à mettre en relation des poètes et des artistes graphiques et à défendre des projets globaux à découvrir directement en ligne.

Modes pratiques, n° 2

Notre choix de revues (6) Temporel Conférence Modes pratiques

La revue Modes pratiques, qui en est à son deuxième numéro (le premier date de 2015 !), se consacre aux manières dont les sociétés d’hier et d’aujourd’hui, en Europe ou ailleurs, ont choisi de voiler et dévoiler les corps. Elle se penche ainsi sur les règles qui gouvernent l’apparence des individus, leur sens et sur l’adhésion que ces derniers peuvent ou non leur accorder. Publiée par l’École supérieure des arts appliqués Duperré de Paris et par l’Institut de recherches historiques du Septentrion de l’université de Lille 3, cette revue est à la fois savante et distrayante ; sa diversité et le ton contrasté de ses articles en font une merveilleuse lecture. Ainsi, elle parle de la période contemporaine comme des siècles passés, se tourne vers des contrées lointaines (les normes vestimentaires dans la Chine de Mao, les réformes du vêtement dans l’Empire ottoman au XIXe siècle) aussi bien que vers des institutions particulières bien françaises (le vêtement dans l’armée, à l’église, à l’usine). Elle mêle études historiques, sociologiques, ethnologiques, et entretiens avec des personnes célèbres ou non (dans le n° 1, par exemple, avec les membres du personnel navigant d’Air France, à propos de leur uniforme : dans le numéro 2, avec Daniel Roche du Collège de France). Modes pratiques allie donc sérieux scientifique et humour (souvent sociologique) : ainsi, dans sa première livraison, une rubrique intitulée « Revue pressée » présente un petit florilège de réclames du début du XXe siècle, tandis que dans le n° 2 sont dévoilées les curieuses images d’une campagne de publicité américaine pour les serviettes de toilette de la marque Cannon (on est en 1943 et c’est la guerre !), où des groupes de GI au repos, nus ou très légèrement drapés dudit tissu–éponge, s’ébrouent soit sur une île du Pacifique, soit sur quelque rivage  africain ou européen.

Le numéro 1 de Modes pratiques s’était donné pour thème « Normes et transgressions » et l’on y parlait aussi bien du « blanc » de l’habit religieux, de la blouse ouvrière au XIXe siècle, de la mode soviétique des années cinquante que du bal du Magic City, rendez-vous parisien des travestis entre les deux guerres. On regrettait pour ce numéro la qualité assez piètre des reproductions photographiques pourtant passionnantes (elles apparaissent brouillées ou uniformément grisâtres, en particulier pour le reportage sur les costumes du Magic City). Dans le numéro 2, dont le thème est « Sans la mode », les illustrations photographiques sont de meilleure qualité, mais certaines restent encore floues ou peu contrastées, et c’est bien dommage.

Les articles du numéro 2 portent en grande partie sur des mouvements ou des communautés qui se situent ou se sont situés « hors mode » : les Amish, les nudistes, les misérables des cités grecques antiques, les hippies, les naufragés, les ermites ou les reclus, les protecteurs des animaux, les membres d’une communauté utopiste du XIXe siècle, les missionnaires mormons (par le biais des directives concernant leur tenues vestimentaires)… À cela s’ajoutent des interviews avec une jeune femme aveugle qui parle de mode « sans la voir », avec des féministes (Yvette Roudy, Michelle Perrot), avec des candidats de téléréalité « réfugiés » sur une île déserte qui décrivent leurs problèmes d’hygiène, d’habillement et d’image (ils sont filmés pour la télé) pendant leurs mois de robinsonnade.

C’est très réussi ; les articles, qui n’ont évidemment pas tous la même portée ni la même tenue (c’est le cas de le dire) intellectuelle, construisent un bel ensemble et sont servis encore une fois par une abondante documentation de grand intérêt, souvent inédite.

Modes pratiques aide ainsi à redéfinir un sujet que le capitalisme globalisé du XXe et du XXIe siècle, avec sa pub, ses magazines, ses « marques », ses photos de stars sur tapis rouge, ses « must have », ses « it-bags », son abîme potentiel d’aliénation, etc., a rendu aux yeux de certains très déplaisant. Mais cette revue est une entreprise de « dé-kardashianisation » savante et amusante qui fait aimer le monde du vêtement en lui posant d’intéressantes questions ethnologiques, historiques, affectives. Elle donne d’ailleurs une furieuse envie de (re)lire quelques textes célèbres sur ce que s’habiller (ou se déshabiller) veut dire : «  Regrets sur ma vieille robe de chambre » de Diderot (abordé dans le n° 2), ou le poème assez décadent de Théophile Gautier « À une robe rose » ou celui de Remy de Gourmont (« La ballade de la robe rouge »), ou « La nouvelle robe » de Virginia Woolf, ou l’amusant poème contemporain de Ron Padgett « Comment être parfait » (qui, au milieu de conseils de tous ordres pour accéder à la perfection, suggère : «  Portez des chaussures confortables. » C. G.

La deuxième livraison de Modes pratiques : Revue de l’histoire du vêtement et de la mode est disponible pour 15 € dans des librairies partenaires. Pour en trouver la liste ou commander en ligne, rendez-vous sur le site de la revue.

Temporel, n° 23

Notre choix de revues (6) Temporel Conférence Modes pratiquesAnne Mounic et Guy Braun, qui animent ensemble l’atelier GuyAnne à l’origine de la publication, sont tous deux engagés dans la création artistique. Les livres qu’ils publient, les œuvres ou les expositions qu’ils réalisent, témoignent à la fois de leur tempérament propre et de leur extraordinaire complicité : tableaux, gravures et poèmes se répondent dans une surprenante harmonie.

La naissance de Temporel correspondait donc bien à leur projet : offrir un espace de qualité à la création conçue comme un élan global, où cohabitent avec bonheur littérature et peinture. La poésie y occupe une place d’autant plus éminente que la revue accueille Claude Vigée dans son comité de rédaction. Une part importante est également réservée aux traductions.

L’actualité a bien entendu sa place, mais le « temporel » se démarque justement du « temporaire », et chaque numéro traite différents thèmes, choisis et présentés avec soin, qui sont autant d’invitations à la réflexion. Le numéro 23 (mai 2017) aborde par exemple la question des complémentaires, avec entre autres une contribution de Maurice Elie sur la théorie des couleurs de Goethe. On y trouve aussi bien sûr des poèmes, et de fort intéressantes notes de lecture. J.-L. T.

La revue Temporel, fondée en 2006, paraît en mai et en octobre. Elle se lit directement en ligne.

Conférence, n° 43

Notre choix de revues (6) Temporel Conférence Modes pratiquesBeau papier bible, belles illustrations aux teintes délicates en harmonie avec le thème, double couverture, quelque six cents pages d’essais, de poèmes en version bilingue, de traductions et documents, un modèle de luxe discret. Conférence, revue semestrielle de littérature, poésie, art et philosophie placée sous l’égide de Montaigne, se donne pour mission de « conjuguer le plaisir de l’œil et de la main par quoi s’agrandit et s’authentifie celui du cœur et de l’esprit », explique la note de présentation sur le site. L’« espace et temps de la mort » se cantonne à la première partie, environ un tiers du volume, occasion de méditer sur des rites qui n’ont aujourd’hui plus rien de pompeux ni même de funèbre.

En feuilletant au hasard, on croise W. H. Auden et Yeats, Orwell, Simone Weil confrontés au politique, l’écrivain(e) qui vécut plus de cent ans Yang Jiang, Paolo et Francesca de Rimini les amants maudits de Dante, les Contes de Jérusalem, le philosophe Giuseppe Capograssi, bref (façon de parler), un large éventail de plaisir raffiné. D. G.-B.

Le numéro 43 de Conférence porte comme titre : « Le divertissement, 2. Espace et temps de la mort ». Disponible (prix : 30 €) en librairie ou sur commande sur son site.

En attendant Nadeau

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