La passion de vivre

Avec les poèmes de L’éclipse de lune de Davenport, Jim Harrison offre à ses lecteurs la vision d’un monde chaleureux, celle que le regard d’un homme passionné de vie projette sur les moments de l’existence. La vie, ses rencontres, sa force d’énergie, son mouvement, sa finitude aussi, tout un parcours intérieur se donne à lire, porté par la vitalité d’une écriture qu’enrichit de part en part la tension d’une réflexion sur l’humain.


Jim Harrison, L’éclipse de lune de Davenport et autres poèmes. Trad. de l’américain par Jean-Luc Piningre. Édition bilingue. La Table Ronde, 187 p., 7,10 €


L’éclipse de lune de Davenport : pour titre du recueil de Jim Harrison, celui de l’un de ses poèmes, un poème exemplaire où est réuni tout ce qui fait l’originalité de l’écriture poétique de l’auteur. Mais un poème remarquable aussi par ce qu’il révèle du regard porté par l’écrivain sur la poésie, la tâche de poésie :

« C’est tellement difficile de regarder le Monde

et le fond de son cœur, les deux au même instant.

Entre- temps, une vie a passé. »

Difficile, le poète le sait, de dire le monde du dehors-dedans, ce monde où ce qui est saisi par les yeux et par tout le foyer perceptif que porte le corps s’allie au plus étroit, « au même instant », en son retentissement intérieur, à l’univers affectif et mental qu’on appelle le cœur et l’esprit, ou l’âme [i]. Difficile de mettre en mots ce complexe unitaire par où se forme, dans la constitution du moi, une vision du monde toujours singulière.

Or c’est bien cette vision dans sa singularité radicale que l’on découvre dans les poèmes de Jim Harrison. Des poèmes où se lit d’emblée et dans toute sa richesse la sensibilité du poète à la vie de la nature, une extrême attention surtout à l’espace qui l’entoure, mais à un espace inséparable du moment où il se vit, un moment-lieu, non pas « ici maintenant », précise Jim Harrison, mais « maintenant et ici », quand le regard s’attarde sur « le ballet soyeux des étoiles » ou sur la « grande lune bleue de novembre », quand l’oreille se tend vers « le cri plaintif » du faucon gris ou vers le bruit des pattes du chien « qui résonnent » quand il s’éloigne « à la vitesse précise de son ombre ». Et toujours la même acuité dans la notation des couleurs, celle d’un serpent noir, d’un oiseau vermillon, d’une colombe « d’un jaune plus profond que l’or », celle aussi d’un « buisson ardent regorgeant de baies rouges », festin des oiseaux de l’hiver. Sensibilité au bonheur d’être là et de « regarder » le monde, de le « retenir », de vivre avec lui et en lui. Et de le faire vivre dans les mots : dire les lieux, les arbres, les bêtes, dire le ciel de nuit, « saoul de gouttes d’étoiles », ou l’immensité d’un paysage d’où « les rêves émergent », c’est aussi, à travers « les saveurs de la terre », dire une immense tendresse pour tout ce qui est vivant : la vie au dehors mais inséparable de la vie du dedans, dans la solidarité du corps et de l’esprit. « Je ne suis jamais dedans ou dehors qu’à moitié », souligne le poète qui précise ailleurs plaisamment : « Je ne pratique pas le divorce ».

Les poèmes naissent de cette passion du vivant, porteurs souvent de petites scènes brièvement évoquées, quand font signe, pris sur le vif, un geste, un visage, une silhouette, une parole, une rencontre. Bribes de vie et moments de partage dans la connivence, ainsi que le montre l’évocation de ce vieux moine dont « les mains tremblent » quand la femme « rencontrée cinquante étés plus tôt » lui « tend une timbale d’eau » : une femme « toujours jeune fille pour lui ». Empathie du regard et finesse d’une interprétation teintée de nostalgie. Non moins mélancolique, la scène dans le bar de Davenport où la serveuse « hoche la tête » en disant qu’on n’a jamais qu’un père, alors qu’au même instant le poète, songeant au sien, est envahi par la tristesse de ne pouvoir le « guérir » de la mort.

Mélancolie de la perte ou du manque, une voix s’entend, mais une voix dont la tonalité varie au gré des fluctuations de l’émotion, dans la fugacité de l’instant. Tel est en effet, de poème en poème, le glissement des notations que, à la faveur des ressources de la langue et porté par le rythme des vers et les variations de la prosodie, ce qui se donne à écouter, ce sont les vibrations de l’émotion, une voix tantôt grave ou mélancolique et tantôt moqueuse, agressive ou amère, douloureuse parfois, vivante toujours et spontanée d’épouser les modulations de la couleur du temps. Sensibilité à la lumière, à la beauté, à la laideur, à la souffrance, celle d’un chiot, d’un enfant, d’une mère, de tous ceux que malmène la vie : les opprimés, les spoliés, les exploités.

Jim Harrison, L’éclipse de lune de Davenport et autres poèmes, La Table ronde

Jim Harrison © Jean-Luc Bertini

Parole de Jim Harrison : parole vive, parole libre, souvent familière et parfois crue, tout à la fois rapide et concentrée, où se lit, loin de toute exaltation lyrique, tout un monde intérieur, peuplé de vastes espaces, de nuits claires, de ruisseaux, de présences vivantes, celle des chiens surtout et de leur amitié,  un monde chaleureux intensément vécu mais traversé dans la mouvance des jours par l’activité d’une pensée qu’alertent les grandes interrogations sur l’homme et sur la vie: « J’ai tant de choses en tête », murmure l’auteur, songeant dans un autre poème que « la vie ne sera jamais simple sans que l’esprit le soit aussi ».

La rêverie du poète ne cesse dès lors de s’élargir, devenant méditation sur l’existence, cette marche irréversible vers la fin, dans l’épreuve de la vieillesse et l’omniprésence de la mort, une mort toujours aux aguets, partout menaçante : « Les armes sont toutes chargées, toujours prêtes à tirer ». Tension d’une réflexion tenue en éveil. Au premier plan, le regard sur le temps qui « nous dévore crus » et qui dans son perpétuel devenir fait de l’homme un être changeant, toujours autre et toujours multiple : « Qui dira qui / de nous est un ? ». Un temps paradoxal, cependant, en son « trot concentrique » quand tournoient les pensées ou quand, loin de « la brutalité des horloges », est vécue, dans le suspens de son flux, la plénitude de l’instant présent.

Mais le poète se penche aussi sur les remous de la vie intime, ce champ clos habité par les conflits de la pensée, par l’incertitude du questionnement et par « les larmes du doute », tous ces moments où « nos esprits bruissent comme des abeilles », où « une partie du cerveau en attaque une autre », où chacun cherche à savoir ce qui donne sens à la vie, si c’est un dieu, l’un de ces dieux dont parle Rilke et qui « hurlent dans ton oreille de seconde en seconde », ou bien le vide. Moments de densité de la pensée en quête de compréhension. Et moments de révolte contre les mensonges de la religion ; prêtres ou théologiens, évangélistes de la télé, surtout, « autant de virus planqués ». Une révolte qui se durcit face au dolorisme des représentations du Christ et plus encore face au dogme de la souffrance salvatrice, vue par l’Église comme le signe de la prédilection divine. Au poème de dire alors, par son ironie douloureuse, la violence du cri lancé contre ce « Christ larmoyant » qui pince « les cordes / de nos blessures / pour les garder ouvertes, et les soigner dans son jardin secret / comme si nos tumeurs étaient un verger de nuit ».  Violence du refus de ce qui porte atteinte à la vie. Alors seule reste la fascination pour Jésus et Bouddha, ces « frères de sang » qui exigent « notre imaginaire » : vibrant plaidoyer de Jim Harrison en faveur de l’humain. Un humain à questionner sans fin, face à l’énigme du vivre.

On le voit, c’est en ces moments où l’esprit se tend vers les questions sans réponse que la vitalité créative du poète apporte la lumière de l’image, une image venue du monde sensible mais par l’élan de la rêverie transportée dans le monde de la méditation pensive. Ainsi de l’image de l’eau qui, dans sa récurrence, détient le pouvoir de donner corps à la vie, ce « torrent souterrain », « fleuve » qui coule dans le temps, pouvoir aussi de dire la persistance d’un souvenir quand, se remémorant la fille aimée jadis, et morte désormais, le poète s’interroge : « Pourquoi nage-t-elle encore dans l’eau folle du méandre ? » Et c’est la même image qui, venue d’Héraclite, et projetée dans l’expérience du vécu, éclaire en se personnalisant la méditation sur le devenir : « Même courant avec lui / je n’ai jamais mis le pied / dans la même eau du fleuve / ni une fois ni deux. » Image obsédante que celle de l’eau du temps qui passe, et qui altère, et qui stagne ou détruit.

Mais une autre image revient plus souvent encore dans la rêverie du poète, une image insistante et cependant mouvante, captée par les yeux ou déportée dans l’univers de la pensée : l’image de la lune. Attentivement regardée dans les nuits d’un ciel sans fin ou dans l’eau d’une vasque aux oiseaux, cette image se glisse dans la méditation de Jim Harrison où elle prend force de vie, opposant à l’ombre sa lumière et son reflet dans l’eau à la réalité de son existence. Et c’est alors que l’écriture se fait créative et notamment dans le poème qui donne son titre au recueil. Image emblématique : l’éclipse de lune projetée dans l’eau du Mississippi où le poète la regarde intensément devient le symbole de l’existence humaine lancée à la poursuite de la vie et peu à peu, telle la lune qui se laisse gagner par le noir, envahie par le noir de l’âge et de l’usure, quand s’avance l’ombre de la mort. Pouvoir de la poésie : l’évocation d’une simple halte dans un bar un soir de lune est devenue par le jeu de la rêverie créatrice l’aventure intérieure de qui, songeant aussi à la fugacité de l’éclipse, reflétée dans le  fleuve dont l’eau « jamais ne se répète », se prend à méditer sur l’impossible saisie, tout au long de la vie, de ce qu’emporte le temps.

La vie : une quête sans fin qu’une autre image éclaire, portée par tout un héritage de lectures et de réflexion et présente encore dans la pensée du poète qui se l’approprie en la reconsidérant :

« De cette cave froide nous voyons de la lumière

sans comprendre qu’elle reste hors d’atteinte ;

jamais donnée, mais à gagner

instant après instant. »

Dans cette relecture du mythe platonicien de la caverne, ce n’est plus le monde des idées pures qui prend figure mais c’est l’image de l’homme qui se dessine en filigrane, l’homme distendu entre ciel et terre, entre liberté du rêve et pesanteur du réel, entre soif de compréhension et limites de la connaissance, l’homme destiné à ne saisir de la lumière que des éclats, un savoir toujours parcellaire et toujours transitoire.

Tout le montre : rencontrer Jim Harrison poète, c’est découvrir non pas un versificateur soucieux de la fabrique du poème, mais un homme qui « suit la trace de [ses] chansons intimes » et qui par la poésie assume la plus haute des exigences: se faire acte de conscience en dotant les mots du pouvoir d’abolir la frontière que la logique établit entre le visible et l’invisible, entre la vie du corps et la vie de l’esprit, entre le monde du rationnel et le monde de l’imaginaire. Conscience que la vie est mouvement, un mouvement sans fin, et que c’est cette force d’énergie qu’il importe de dire, non sans la mettre en œuvre aussi dans le travail de l’écriture pour en restituer la lumière. Ainsi se donne à lire, de poème en poème, l’élan vital d’un écrivain que la passion de vivre et de rester en marche n’a cessé de conduire vers le vrai de l’humain, « le vrai humain », ces mots cités par Harrison d’un poète chinois dont il nous dit qu’ils éclairent le chemin : son chemin.

Dans ce recueil de poèmes de Jim Harrison se révèle un poète pour qui regarder le monde, le vivre et l’écrire relèvent du même mouvement vital. Tour à tour expérience du monde sensible et foyer de réflexion, la poésie irrigue une existence dont l’écriture reflète le dynamisme et l’énergie créatrice.


  1. Voir François Cheng, De l’âme, Albin Michel, 2016.

Suzanne Allaire

À la Une du n° 34