Le partage du monde

Après cinq romans ardus et mésestimés, Jean-François Haas publie un recueil de nouvelles où, s’il simplifie ses moyens, il continue de rappeler obstinément la violence terrible de nos sociétés contemporaines, la responsabilité de l’écrivain et la puissance d’une langue fraternelle.


Jean-François Haas, Le testament d’Adam. Seuil, 176 p., 17 €


Les livres de Jean-François Haas sont paradoxaux. Immensément généreux, riches, pleins, solaires, ils se hérissent d’obstacles qui en défendent l’accès et semblent parfois infranchissables. Ils n’existent que dans une forme radicale d’épaisseur. Leur composition, complexe, enchevêtrée, la multiplication des voix, les chronologies éclatées qui les diffractent sans fin, peuvent déconcerter. C’est sans doute l’une des explications de l’insuccès d’un écrivain qui s’attache pourtant, comme bien peu d’autres, à affronter le réel de nos sociétés contemporaines, ce qui les travaille en profondeur, les détruit peu à peu. Car, et c’est sans doute le plus important, Haas défend une vision du monde et invente un rapport esthétique, inscrit dans le travail de la langue même, qui va à contre-courant.

Énergiquement, il s’obstine, depuis déjà cinq romans, à inventer un régime narratif qui lui permette de prendre en charge le désordre du monde, les douleurs qui le traversent, les singularités qu’il faut y déceler, et à produire une langue qui contrevienne à l’effroi désespéré qui en résulte. L’œuvre de Haas, cohérente, reprend toujours les mêmes thèmes, les mêmes questions, impose la nécessité d’une lucidité, d’une responsabilité de l’écrivain face à la réalité de sociétés qui s’engluent dans des rapports violents, inhumains, solitaires. Haas, avec une force naïve bouleversante, y oppose la bienveillance d’un langage qui serait capable de rassembler, de réparer, d’accueillir.

Ainsi Le testament d’Adam, en reprenant les mêmes thèmes, en décrivant des situations voisines, obéit-il à une continuité. Pourtant, l’écart formel, le passage d’une narration très longue, dense, stratifiée, à des textes plus brefs impose une netteté, une clarté particulière. Toutes les nouvelles semblent animées du même élan, d’un mouvement qui fait qu’un personnage se reconnaît ou reconnaît quelqu’un d’autre. Tout le recueil interroge l’altérité, ce qui se joue de soi dans l’autre, dans la nécessité impérative d’un accueil. Chaque texte invente un espace de reconnaissance qui impose aux personnages de se confronter à la violence du monde et d’y découvrir des failles.

Jean-François Haas, Le testament d’Adam, Seuil

La Laitière, de Vermeer (1658)

Un lycéen d’origine portugaise passe son examen de maturité et comprend que sa famille, pauvre, et lui ne sont « pas tombés du bon côté », « dans la bonne terre » ; un vieux professeur accueille chez lui, la nuit, un ancien élève, trafiquant de drogue, et lui rappelle que la beauté éclaire le monde,  qu’on peut « changer la vie » , « la vie pour tous »; un homme débarrasse l’appartement de sa vieille voisine qui vient de mourir et rassemble, bouleversé par l’insensibilité de son fils, les bribes d’une vie humble ; un handicapé mental se démène pour sauver sa grand-mère dans l’indifférence de presque tous ; une femme cherche son mari disparu dans une dictature innommée ; une autre entreprend un voyage pour voir la mer, marcher vers elle, découvrir « toute cette lumière ouverte devant elle, un abîme à n’y plus rien voir, toute cette lumière où elle marchera dans un éblouissement comme dans de la nuit » et se libérer de sa propre vie ; un jeune homosexuel se confronte à un voisin survivaliste, raciste et homophobe. Chaque texte, obéissant à une dramaturgie élémentaire qui fonctionne sur l’écart entre le présent et un passé qui irrémédiablement ressurgit par bribes, oppose une syncope à une durée, se déploie assez simplement, avec une grande netteté.  Haas décline ces oppositions, les laissant se traverser des mêmes questions – la différence, l’injustice sociale, l’immigration, la nature, le racisme, la difformité, les espaces géographiques, la liberté, la charité… –, pour dire toujours ce qui différencie « les forts et les faibles », « les prédateurs et les proies ».

Le basculement vers la forme brève n’obéit pas à un simple apprivoisement de la complexité d’une écriture, à une familiarisation avec des structures narratives qui s’appréhendent à une autre échelle, plus élémentaire. La réduction de la forme accentue un rapport profondément moral à l’écriture, à ce qu’elle signifie. Haas écrit comme on lutte, avec les mêmes écarts, les mêmes violences soudaines, la même énergie qui se brise et se reprend. Pour lui, l’écriture porte en elle une responsabilité, exige une lucidité. Il faut dire ce qui ne va pas dans le monde qui nous entoure, en reconnaître les stigmates, appréhender la violence qui y infuse, sourde, terrible. Il faut nommer l’inhumanité et les désarrois, prendre à sa charge une indifférence monstrueuse. Et pourtant, rien de social ou de naïvement militant chez cet écrivain, rien de béat non plus, simplement la volonté d’intégrer ces questions contemporaines urgentes à une réflexion sur le langage lui-même, sur ce que la structure narrative peut réparer. Haas travaille la langue, en déploie la matérialité et les possibles, pour la déplacer, la remettre au centre. Ainsi, c’est par la langue, l’idéalité qu’il lui reconnaît, que s’ouvre un champ pour résister à la violence, à la brutalité, à la sauvagerie égoïste. La langue est, chez cet écrivain, bienveillante, accueillante, devenue le seul moyen de reconnaître la différence, de l’appréhender, de la partager.

Pour Jean-François Haas, la littérature ne doit pas renoncer à l’émotivité. Il y a chez lui quelque chose qui relève de l’émerveillement enfantin, de la grâce innocente. Ainsi, l’exigence de responsabilité de la littérature, la lucidité de l’écrivain, ne doivent pas renier la charge d’empathie que la langue porte en elle. Pour Haas, dans un mouvement paradoxal, la langue est portée vers l’autre en même temps qu’elle se referme sur elle-même. C’est le rythme du langage, la manière dont il diffuse sa forme, qui constitue la complexité de ce qui se joue entre le langage et la pensée, la raison et le sentiment. Son écriture, marquée par un lyrisme assumé et revigorant, par une cohérence d’images qui reviennent sans cesse, semble obsédée par ce qui relie le prosaïque à toutes les formes qui le subliment, par ce qui fait image par-dessus le réel, ce qui se noue entre l’affrontement avec la réalité et les rêves confraternels. Ses nouvelles, comme d’infimes variations, répètent, plus évidemment encore, de manière plus condensée, la puissance d’une littérature exemplaire qui retire d’un rapport empathique aux réalités sociales une croyance profonde en une langue qui rétablit l’humanité, circonscrit le désordre infini et la violence et la solitude, une langue qui rétablisse l’évidence de la liberté, l’équilibre entre les forts et les faibles, refasse communauté, invente un nouveau partage du monde.


Lire aussi le compte-rendu de L’homme qui voulut acheter une ville, publié dans notre numéro 7.

Hugo Pradelle

À la Une du n° 33