Veille d’élection à la Tempête

Le 6 mai, veille de l’élection présidentielle, a été donnée, au Théâtre de la Tempête, la lecture spectacle, par Matthieu Marie, du texte de Michel Vinaver, La Visite du chancelier autrichien en Suisse, déjà présentée, mais dotée d’une résonance toute particulière par la présence au second tour de la candidate du Front national.

Début avril 2000, Michel Vinaver, grand lecteur de journaux, découvre dans l’International Herald Tribune, un article et une photo ainsi légendée : « La Suisse reçoit chaleureusement Schüssel ». Le chancelier fédéral autrichien avait bénéficié du soutien du FPÖ, dirigé par Jörg Haider, qui avait obtenu 26,9 % des voix aux élections de 1999. Il avait ainsi fait entrer au gouvernement, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, un parti d’extrême-droite. Invité aux « Rencontres littéraires de Soleure », en juin 2000, Michel Vinaver avait décidé de ne pas y participer, de venir juste le temps de lire son texte de refus, publié par la suite par l’Arche. « C’est une sorte de choc face au retour de l’innommable, de l’immonde […]. Plus lourd de menace que l’ascension de l’extrême droite populiste est l’accommodement de tout autre État à ce qui en résulte. Ainsi se répand le venin. »

Cette prise de position s’avérait d’autant plus frappante qu’elle constituait une exception dans son parcours : « Je suis un auteur de théâtre. Je me cantonne dans cette activité (l’écriture dramatique) sans éprouver la tentation d’intervenir, en tant qu’artiste ou intellectuel, dans le débat politique. Je ne suis pas un écrivain engagé. » Il préférait la notion de « réfractaire », « d’objecteur », titre de son second roman, plus tard adapté par lui au théâtre, inspiré par un souvenir autobiographique. Il avait prêté à son jeune protagoniste, Julien, son propre comportement « à l’écart de ce qu’on attend ». Jeune soldat, il s’était simplement assis par terre dans la cour de la caserne et avait déposé son arme à côté de lui.

Matthieu Marie, qui a déjà participé en 2006 aux mises en scène par Michel Vinaver de deux de ses pièces, Iphigénie Hôtel et À la renverse, a souhaité « faire revivre aujourd’hui cette parole trop peu entendue. » Il entre sur un plateau quasiment nu : une chaise, une petite table à l’arrière-plan, un écran au fond. Silencieux, il laisse d’abord le temps d’écouter des voix en allemand, traduites, dans le film de Ruth Beckermann, À l’Est de la guerre (Jenseits des Krieges, 1996), évoqué dans le texte. La documentariste a enregistré les réactions d’hommes âgés, visitant, dans un musée de Vienne, une exposition de photos sur les crimes de la Wehrmacht. Puis, la plupart de temps debout, Matthieu Marie lit ou, le livre refermé, dit le texte. Grâce à cette alternance, il évite l’identification à celui qui a pris si fortement la parole ; il se fait le passeur des phrases qu’il sert. D’ailleurs à la fin, certaines sont reprises, enregistrées par l’auteur. Cette fois, Michel Vinaver, présent au premier rang, est monté à la fin sur le plateau. Il y avait quelque chose de très émouvant à voir côte à côte la haute stature de l’un, la fragilité apparente de l’autre, tout juste nonagénaire, de déchirant aussi de devoir retrouver toute l’actualité du texte.

Cette lecture spectacle a été créée le 1er février 2016 à la Colline, pendant les représentations de Bettencourt Boulevard. Lors de cette soirée-là, Michel Vinaver dialoguait avec Christian Schiaretti sur sa mise en scène, lisait avec Jacques Bonnafé « Une écriture du quotidien », était assis à la petite table à l’écoute de son texte. Il assistait à la reprise le 17 décembre 2016, au Théâtre de la Bastille. Mais, sans lui, Matthieu Marie fait circuler son spectacle en province, fin avril au Théâtre Olympia de Tours, pendant le Festival WET ; il est disposé à le montrer en tournée aussi dans des lycées, des universités, des salles de conférences, vu la légèreté du dispositif et la nécessité de cette parole. Peut-être pourra-t-il de nouveau le présenter, à la veille des élections législatives, au Théâtre de la Tempête, où Clément Poirée prend la succession de Philippe Adrien.

Monique Le Roux

À la Une du n° 32