L’esprit français

Malicieusement sous-titré L’esprit français, Contre-cultures 1969-1989 affiche le vrai, le bon, le subversif, de ce qui fut un temps, pour certains, celui de notre jeunesse, et pas rose du tout : là est la rigueur de cet ensemble resté vif et subversif. L’exposition de la Maison Rouge, comme toujours brillamment sensible et politique, fait manifeste, non point au sens commémoratif du terme – ces enterrements de seconde classe –, mais parce qu’elle permet des cheminements divers.


Guillaume Désanges et François Piron (dir.), Contre-cultures 1969-1989 : L’esprit français. La Découverte, 320 p., 35 €

Exposition. L’esprit français. Contre-cultures 1969-1989. La Maison Rouge (Paris). 24 février-21 mai 2017


L’esprit français. Contre-cultures 1969-1989

« Marie-France » par Pierre et Gilles

Tout d’abord, une exposition, c’est son expôt et sa pensée, et la façon dont ont été rassemblés des points dans leur attractivité ludique est à saluer ; mais c’est aussi une visite, et ici on est embarqué, on circule, on se remémore (évidemment les plus vieux seulement). Le savoir du temps rejaillit, net, impeccable, sans son usuelle naphtaline. C’est à souligner car, par-delà les réductions idéologiques, ces « contre-cultures », qui furent des cultures tout court, sont là, diverses, certes dominées, certes, alternatives, et opposées aux cultures reconnues. Ce n’est qu’ensuite et par opération largement liée à Jean-François Bizot et à Actuel qu’un vocabulaire négociable a parasité le discours médiatique et, par des opérateurs divers, a glissé dans la langue commune. De là les incertitudes de nos présents discours et appropriations qui se sont délestés de ce qui était lutte brute, totale et sans altération possible. Les mêmes mots ne renvoient aujourd’hui qu’à des formes infiniment plus conventionnelles de leur usage.

Le bonheur de l’exposition est de faire resurgir, selon des thèmes usuels certes, les femmes, les gays, l’école, la gestion de l’enfermement carcéral ou scolaire mais dans leur moment d’invention. Naïvetés dépassées, diront les sages de ce jour en mal de résilience/résipiscence, simple rappel de ce qui est sans fin, sans négociation possible, et jeunesse des mises à nu des apories de toute société. Or, ces thèmes resurgissent sans fin, évidemment, car ils sont sans réponse, ce qui est de leur nature, et sans prise en compte, ce qui mène à l’escamotage politique et à la censure sociale/sociétale, et ce pourquoi on ne saurait s’en défaire. On aime donc retrouver ce qui, sans être sacralisable, fut fondateur, parfois discret et improvisé, tel le dépôt de la gerbe à la femme du soldat inconnu dont on n’a que peu d’images et auquel, fin août 1970 à Paris, presque personne n’a participé.

L’esprit français. Contre-cultures 1969-1989

L’intérêt n’est pas seulement de retrouver les Malassis (« coopérative de peintres toxiques ») et Copi ou Pommereulle, les années sandwich de Libération et de Métal Hurlant puis tout ce qui fut la culture graphique des années Mitterrand ; c’est aussi de voir le temps passer, les mouvements se succéder, et de rester dans le timing de moments ponctués de morts et de sang, des blessures infligées au jeune Richard Deshayes (1971) à la mort de Mesrine (1979) puis de Malik Oussekine (1986). Si le temps de cette expo reste éminemment politique, ce n’est pas seulement parce qu’une chronologie dit à l’entrée tout ce que nous avons besoin de retrouver, alors que bien souvent, dans le système académique, ces données ne sont là que comme décors assez peu signifiants; ici, le temps vit dans l’épuisement des innovations, la récupération des formes, la désillusion et la mort par overdose et sida.

C’est ainsi qu’il y a de la marge du catalogue thématique à l’expo visitée et vécue. Le catalogue fait archive, et d’ailleurs en a l’ambition pour analyser ; il est donc raisonnablement raisonné, analytiquement raisonnable, riche et utile. Mais cet utilisable n’est pas l’esprit du temps, de ces temps successifs qui recomposent des façons de dire et de faire. C’est le long mais magnifique diaporama de photos de graffitis, ce moyen de pauvres bien avant les graphèmes jubilatoires du street art ; les Photographittis de Régis Cany disent la déréliction des années 1977-1982 : point de retour à l’ordre possible, pour les paumés des derniers tags sur les murs fatigués de la ville qui se recompose après le trou des Halles, également présent. On en vide les pauvres, transformés en losers dont ne restent que des traces, la dérive d’anarchistes et d’autonomes marginaux parallèlement aux fêtes frénétiques du Palace qui danse sur les décombres et au désespoir de Pacadis, sur lesquels le flash est puissant (et plus aisé). Ensuite viennent les banlieues du chapitre « Buffet froid », et là, on s’habitue (au pire, Aulnay-sous-Bois, 1979).

L’esprit français. Contre-cultures 1969-1989

© Régis Cany

Une des forces de l’expo est de poser la violence comme réalité, dimension culturelle pérenne, de haute culture et de désir, revendication parfois, et fonction phatique du discours, pas seulement fatalité ou violence institutionnelle avant le tout sécuritaire – qui existe depuis toujours. Et c’est cela que le politiquement correct a voulu oublier, en nous faisant avaler ce zapping comme indépassable.

La séquence sur le cinéma en marge ne manque pas d’être évoquée dans le catalogue, ce qui est plus difficile à la Maison Rouge, mais « La balistique des imprimés politiques autour des années 1980 » rafraîchit utilement nos mémoires (Julien Hage), ce qui fait penser que le vrai cadeau à nos petits-enfants sortira peut-être des vieux cartons de nos greniers.

L’ensemble est suffisamment riche pour qu’on ne puisse en dire que de lassantes têtes de chapitre, mais ce qu’on en retient, du document discret aux œuvres mises en valeur ou aux installations (le trajet tout blanc vers la guillotine de Journiac, 1971), c’est que le regard pointu circule, quelle que soit l’échelle, dans l’extrême, et cette anthropologie qui ne fait cadeau de rien englobe les sous-sociétés non autoproclamées « avant-gardes ». Des groupes actifs se combinent au mainstream parce que la ville est là, Paris qui vit, Paris décor, Paris rassembleur de toutes les initiatives, alors qu’assagie la même ville ne condense plus l’énergie d’une génération : à preuve, les organisateurs et les collaborateurs du catalogue œuvrent de-ci de-là, au fil de résidences et d’ateliers dans les interstices de la culture institutionnalisée.

Quelle que soit votre attente relativement à une exposition et à des retours sans mélancolie aucune, ni nostalgie, encore que ce serait légitime, courez voir cette exposition qui dira sans doute mieux ce qui se doit savoir de ce qui s’est passé de 1968 jusqu’à nous, en termes de plasticité culturelle, au fil de ces modifications permanentes du su et du vu, ce qui est le vrai sujet pour chacun de nous, avant, probablement, des manifestations d’un cinquantenaire à venir dont on ne saurait augurer.

Maïté Bouyssy

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