La couleur de la peau

Ce gros roman passionnant, puissant et généreux, nous plonge dans un monde dont Andrea Levy, née en Angleterre de parents jamaïcains, ne cesse d’évoquer la complexité et l’hostilité depuis Every Light in the House Burnin′ (1994) jusqu’à The Long Song, 2010 (Une si longue histoire, 2011). Un monde où la couleur de la peau décide du destin des personnages.


Andrea Levy, Hortense et Queenie. Nouvelle traduction (de l’anglais), entièrement révisée d’après celle de Frédéric Faure. Petit Quai Voltaire, 524 p., 16 €


Deux femmes, une Anglaise, Queenie (baptisée en réalité Victoria…), et une Jamaïcaine, Hortense, dont les vies se mêlent, unies l’une à l’autre par un lien qui leur restera à jamais caché. Une année, 1948, titre du premier chapitre. À dire vrai, l’essentiel est ailleurs. Le livre décrit en effet tout ce qui est antérieur à cette date, par un incessant mouvement de rétrospections successives entamé par la première phrase : « Tout cela m’est revenu. » D’où le retour régulier – cinq fois –  de chapitres appariés : « 1948 » et « Avant ». Ce jeu temporel, mené par un mouvement métronométrique d’une extrême précision, est exigeant pour le lecteur. D’autant que quatre narrateurs (outre Queenie et Hortense, leurs maris respectifs, Bernard et Gilbert) prennent la parole à intervalles irréguliers. Les faits apparaissent sous quatre angles différents, à travers le prisme de quatre sensibilités, de quatre formes de langage (que restitue bien la traduction), et tissent la trame de ce qui est peut-être la vérité, une vérité qui n’est à coup sûr ni blanche ni noire.

Au temps de la Seconde Guerre mondiale, s’effectue un extraordinaire brassage ethnique avec ce que cela implique d’incompréhension, de préjugés, d’ostracisme et de violences. Gilbert a quitté le soleil de la Jamaïque, pour le brouillard de Londres, car il était inconcevable que « nous, Jamaïcains, Antillais, membres de l’Empire britannique, ne volions pas au secours de la Mère Patrie ». Mais voilà : « Comment se faisait-il que l’Angleterre ne me connaissait pas ? » Le Jamaïcain sait tout sur l’Angleterre, l’Anglais est incapable de situer la Jamaïque sur la carte du monde. Alors, la Mère-Patrie, « une sorcière revêche et puante qui ne vous propose aucun réconfort après votre voyage » ? Question légitime. D’où la chronique, souvent douloureuse, des rebuffades, injustices et obscénités dont sont victimes Hortense et Gilbert. Et puis, Jamaïcains ou Indiens, tous dans le même sac : Bernard, soldat britannique en Inde, ne saurait imaginer que « ces bandes de sauvages illettrés » puissent diriger leur pays. Gilbert est lucide : les Jamaïcains débarquent en Angleterre « la tête pleine d’illusions et de pensées stupides qui ne tiennent pas le coup en face de la réalité ». Surgit tout à coup une image à la fois originale et saisissante. Gilbert croit voir sur le trottoir « un bijou ovale, d’un vert précieux » mais « ce n’est qu’un amas de mouches capté dans la lumière » et, les mouches envolées, demeure seulement « une petite crotte de chien ». Sans commentaire.

Andrea Levy, Hortense et Queenie, Quai Voltaire

Andrea Levy © Laurie Fletcher

Hortense est née dans un pays où les gens ont la peau noire. Mais sa peau à elle est lumineuse, « la couleur du miel chaud », d’où sa conviction qu’elle peut « espérer une vie en or ». Il lui faudra déchanter en Angleterre où tout est gris, « à croire que le Tout-Puissant avait privé cet endroit d’arc-en-ciel » : son teint doré n’est pas un passeport, son diplôme jamaïcain ne vaut rien, on lui refuse un emploi. Peau noire pour Gilbert, dorée pour Hortense, et blanche pour Queenie, fière de son « teint de porcelaine », ravie d’être « belle comme une rose anglaise ». Palette limitée certes, mais suffisante pour dire le drame des immigrés dans l’Angleterre de l’après-guerre.

En juxtaposant les points de vue – aucun personnage n’est monolithique, même Bernard a des excuses en raison d’un jugement faussé par ses années de combat en Extrême-Orient –, Andrea Levy tient un propos nuancé : grâce à une solide documentation (répertoriée en fin de volume), elle privilégie les faits, tels qu’ils sont vécus par ses personnages. L’émotion et l’indignation appartiennent au lecteur. En outre, lui seul connaît le fin mot des différentes intrigues qui se croisent, les personnages eux-mêmes demeurant dans l’ignorance de ce qui les réunit de façon plus intime qu’ils ne peuvent l’imaginer.

À côté de toutes les nuances propres à ce type de récit, s’impose un réalisme brutal qui met en regard la boucherie du père de Queenie et les corps des blessés de la guerre. D’un côté, la boucherie où les hommes portent « des bottes ensanglantées, pataugeant dans une mare de sang boueux », tandis que sur l’étal gît « la tête d’un bovin, gueule ouverte, seule et démembrée », et que Queenie vomit sur ses chaussures. De l’autre, la guerre en Angleterre et, en écho, le spectacle effroyable des émeutes ethniques à Calcutta, des rues dévastées : « Et au milieu les cadavres. Il y en avait partout. En lambeaux… La plupart avaient ce regard effaré, la bouche béante… Des vautours tournoyaient au-dessus. Allaient picorer les yeux. »

Livré au chaos de la guerre, au racisme ordinaire, le monde d’Andrea Lévy est ce monde imparfait où peinent à vivre des créatures imparfaites. « Petite île » (Small Island, titre original) renvoie aussi bien à la Grande-Bretagne qu’à la Jamaïque, à ces endroits où il est aussi difficile de vivre ensemble en temps de paix qu’en temps de guerre et où, en fin de compte, il n’est pas sûr qu’un enfant noir né d’une femme blanche soit un signe d’espoir.

Claude Fierobe

À la Une du n° 32