Poésie du monde (1) : la Serbie

Poésie du monde : Gérard Noiret part en voyage sur les traces de poètes du monde, du Mexique à la Russie en passant par la Serbie, l’Allemagne et l’Espagne. 1er épisode : la Serbie. Jovan Zivlak donne à EaN un texte inédit sur la poésie serbe. Nous publions également deux poèmes de Jovan Zivlak, traduits par Tanja Pekic et Jean Portante et publiés par les éditions L’Oreille du Loup.

Jovan Zivlak

Jovan Zivlak poète serbe

Jovan Zivlak

Jovan Zivlak (né en 1947), diplômé en langue et littérature serbes, est directeur de la maison d’édition Adresse (Adresa), de la revue Zlatna Greda et du festival international de littérature de Novi Sad (Serbie). Il a publié quinze livres de poésie et deux anthologies : Poèmes (2006) et Au-dessous des nuages (2014). Son essai le plus récent s’intitule Les fantômes de la poésie (2016). Nombre de ses livres sont traduits en polonais, espagnol, français, allemand… Il a publié trois livres en français, dont le dernier est Le roi des oies (2014), traduit par Tanja Pekic et Jean Portante, et publié aux éditions L’Oreille du loup. Il a remporté environ vingt prix en Serbie et à l’étranger pour sa poésie.

La poésie serbe du XXe siècle

Le déclin de l’utopie

Le dernier romantique serbe, Laza Kostic (1841-1910) a achevé son célèbre poème « Santa Maria della Salute » en 1909. Il adorait Shakespeare et Edgar Allan Poe. Il admirait la poésie allemande du XIXe siècle et les paradigmes romantiques et classiques, et ne connaissait ni Baudelaire, ni Rimbaud, ni Mallarmé. Il a relaté dans Le Figaro l’attentat commis sur le dernier roi de la dynastie Obrenovic par les conspirateurs. Kostic était surtout obsédé par la rédemption posthume, et par la beauté en union avec la bien-aimée morte. Son antithèse dans le cosmos romantique de la littérature serbe était Jovan Jovanovic Zmaj (1833-1904), qui commentait la réalité de la société serbe. Zmaj a cultivé l’idée d’un monde anthropocentrique, dans lequel l’empathie était la base de la compréhension entre les hommes, dans sa poésie lyrique et même dans de nombreux poèmes satiriques. Les Serbes d’Autriche-Hongrie, ainsi que les élites du royaume serbe, ne pouvaient comprendre ni accepter ce modernisme plein de conflits et de polémiques qui semblait inquiétant.

Le symbolisme de Jovan Ducic (1871-1943), au début du XXe siècle, sous l’influence d’Albert Samain et d’Henri de Régnier, s’est attaché à la vision éthérée de l’amour et à la divinité toute-puissante sur laquelle le poète sceptique écrivait. Plus tard, Ducic va découvrir le paysage cruel de son adolescence et, encore plus cruelle, la réalité politique et sociale de la Seconde Guerre mondiale.

À peine la réalité moderne de la poésie serbe fondée, entre 1918 et 1920, en acceptant les formes d’expressionnisme, de futurisme et de dadaïsme, le surréalisme était établi comme un choc en 1929, avec les admirateurs belgradois de Breton et d’Aragon : Marko Ristic (1902-1984), Dusan Matic (1898-1980), Koca Popovic (1908-1992), Aleksandar Vuco (1897-1985). En adoptant les principes universels de l’inconscient, des rêves, de l’irrationnel, du texte automatique, les surréalistes ont le plus scandalisé le public serbe par leurs attaques contre la tradition, la religion et les valeurs traditionnelles de l’homme serbe. Ils ont poussé cet ordre jusqu’au grotesque. Les surréalistes serbes, qui croyaient avoir découvert le vrai caractère de l’homme dans l’idéologie surréaliste, ont largement suspendu leurs activités littéraires et sont devenus des acteurs au service de la révolution, c’est-à-dire dans l’ordre communiste yougoslave, comme ministres, ambassadeurs, etc. Leur engagement politique, d’abord en coalition avec le réalisme socialiste, a modelé la scène littéraire serbe. Il a influencé les modernistes, par exemple Vasko Popa (1922-1991) –  son réductionnisme poétique et son éloignement de la réalité sociale – et Miodrag Pavlovic (1928-2014), qui créa une relation critique envers les prétentions surréalistes de l’idéologie surréaliste et communiste par le renouvellement des emblèmes de l’histoire médiévale serbe.

Ce n’est que dans les années 1980 que la poésie serbe s’attaque à l’utopie de la culture et à la réalité serbe. La tonalité est antiromantique, froide, postmoderniste ; la syntaxe discontinue est ambivalente, entre une langue obscure et le commentaire ouvert de la réalité ; on note une aversion pour la mélodie et pour le rythme du vers classique, l’absence de rimes. Se manifeste une passion à nommer le monde de la sociabilité moderne et à sortir de la subjectivité.

Cette rupture est incarnée par trois poètes serbes plus récents : Vojislav Despotov, Radmila Lazic et Dragan Jovanovic Danilov. Chez Despotov (1950-2000), le sujet est constitué dans les filets compliqués de la langue qui qualifie le monde de paranoïaque. On trouve chez lui des déclarations sur les extraterrestres, les films de science-fiction ou les fables pseudo-historiques, les BD, les mythes locaux ou l’histoire nationale, les observations économiques ou encore les questions informatiques et médiatiques. Cela crée une illusion référentielle à l’égard des faits, qu’il s’agisse de la virtualisation du monde matériel, de la relativisation personnelle du monde phénoménal ou de son retrait dans les limites du texte. Mais Despotov adresse des signaux à la société réelle, à la culture, avec laquelle il discute sévèrement et polémiquement : il la critique au moyen de métaphores surprenantes, de paradoxes délibérés ou de commentaires moqueurs. Même s’il ironise sur le projet gauchiste selon lequel la poésie doit pouvoir être écrite par tout le monde, il trouve qu’elle est un média de l’émancipation, de la découverte et de l’affirmation de la vie individuelle dans un monde où s’unissent la créativité, la technique et les formes de vie alternatives.

Radmila Lazic (1949) est une des poètes féministes qui parodient l’idée que les hommes se font de la féminité. Son ironie est dirigée contre les manipulations de la culture féminine au service de la consommation. Ces poèmes ont le ton de la prose, leur rythme est amer et humoristique, leur horizon vide et sans espoir.

Dans les vers de Danilov (1960) règne une richesse sensuelle et baroque liée aux images de la nature et des fruits, des villes et de leurs silhouettes multiples ; cette richesse a pour fonction de mettre l’accent sur le manque de sens de la culture actuelle, sur l’inutilité encadrée de lois de décadence et de mort. Danilov crée sa scène sur les marges, dans les petites villes, les banlieues, avec les personnages emblématiques d’un univers social déshérité. Ce ne sont ni paons, ni cygnes, ni phénix ; ce sont corbeaux, rats, grenouilles, lapins, pigeons…

Jovan Zivlak

Poèmes de Jovan Zivlak

LA LAISSE

dans la rue éclairée par le crépuscule

entre les cours où chante la connaissance morose

et les champs sombres sur lesquels crie un corbeau

un petit chien est tiré par une chaîne tendue.

le garçon qui le traîne à l’air d’un avenir aveugle

les yeux aigus comme un jugement il porte dans son cœur la décision

et sa tête est déliée comme l’horizon

il est absent comme ce qui va le tromper

brillant comme la lumière qu’on connaît une seule fois

il emmène le long de la pente des ténèbres le chien

qui grogne contre l’obscurité et déteste.

mais la raison est au-dessus des deux

de celui qui a commis des crimes mineurs

et celui qui tient la laisse

à aucun des deux

la mesure n’est donnée

aucun ne gère l’aboiement contre l’inconnu

aucun ne respire les motifs dont il se souvient

et personne ne sait ce qui est en gestation.

la raison sombre règle les comptes

ce qui arrivera arrivera dans la foi

que le danger est au-delà de la connaissance

que la voie de la mort est celle de la naissance du diable

et que la voie de l’amour s’ouvre en titubant

 

L’ÎLE

 

la guerre n’a jamais cessé. je me suis souvenu de l’aube quand

j’ai quitté ma maison. elle était partout la guerre. derrière la porte

elle tenait une hache. sur le lit elle a recroquevillé son corps

enveloppé dans une peau de loup.

elle ressemblait à un paon qui me regardait avec suspicion

et se préparait à me becqueter les mains. sur les fenêtres

elle baissait les stores. elle se cachait pour que je ne la voie pas.

je savais qu’elle respirait dans ma nuque

elle a attaché mon souffle et rendu transparentes les choses

auxquelles j’ai consacré ma vue.

elle s’adressait à moi avec mépris :

toi qui mâches le silex tu vas attendre avant de le regagner.

tu vas apprendre à te souvenir de ce que tu as oublié

je suis ta connaissance qu’éveillé tu as prédite

ce que tu vas voir en te retournant ce sera l’obscurité

le père qui ne va jamais revenir

la mer dont la flamme va venir

qui va te rendre sourd.

qui est plus fort que la guerre

moi à qui personne ne demande rien

l’île dont ne restera que le nom

un usurier qui va m’endetter

l’arme qui tue avant d’être forgée

ou le serpent qui monte à l’endroit auquel il n’appartient pas.

Poèmes publiés par les éditions L’Oreille du Loup. Traductions par Tanja Pekic et Jean Portante.


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Gérard Noiret

À la Une du n° 19