La nage papillon

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Michele Forbes © Anthony Woods

Dans Phalène fantôme de Michèle Forbes, Katherine nage dans la baie de Groomsport quand un phoque surgit et l’accompagne : ses yeux « énormes, opaques et hardis à l’excès » la terrifient. Elle est la seule à voir, « jaillie des profondeurs, cette énorme tête d’un gris noir d’arme à feu », la seule à voir la tragédie de son propre passé.


Michèle Forbes, Phalène fantôme. Trad. de l’anglais (Irlande) par Anouk Neuhoff. Quai Voltaire, 275 p., 21 €


Et, plus tard, dans ses rêves, réapparaît une chose noire et immense, « une tête énorme avec une bouche énorme qui vient pour l’avaler ». Michèle Forbes s’est clairement exprimée à ce propos dans une interview de 2013 : « Cette rencontre libère des souvenirs enfouis pour Katherine, son subconscient remontant métaphoriquement pour lui faire face, et tout ce qui suit est une réponse directe à cette libération. » Dévoilement donc, douloureux et même tragique, par une écriture riche et poétique, des choses cachées dans les profondeurs.

L’auteure nourrit à dessein son roman d’éléments autobiographiques : son père était pompier, sa mère a été emportée par un cancer, elle appartient à une famille où la musique et le théâtre jouent un grand rôle, elle est actrice elle-même… Elle donne la priorité à l’intime plutôt qu’au tableau social pour aborder toutes les questions que le lecteur se posera à son tour : est-ce que les secrets continuent à faire mal, ou bien nous protègent-ils ? Y a-t-il des blessures inguérissables ? Quel sens faut-il donner au mot « amour » ? Que doit-on transmettre aux enfants ?

Des pensées précises se bousculent dans l’esprit de Katherine, des pensées occultées durant toute sa vie conjugale mais qui n’ont jamais disparu, « des pensées qui ont trait à lui ». Lui, qui est au centre de ce récit en séquences alternées. Belfast des « troubles » de 1969 – les incendies éclipsent les couchers de soleil –, où vit l’épouse de George, mère toute dévouée à ses quatre enfants. Et Belfast de 1949, joyeuse et paisible, où la jeune cantatrice peut rêver d’une belle carrière. Roman de deux époques, Phalène fantôme nous guide avec délicatesse dans un labyrinthe qui conserve jusqu’au bout une part de mystère.

Belfast, 1969. George, pompier volontaire, est toujours sur le qui-vive, sans cesse appelé à la caserne. Il y a les parades orangistes, et « il se trame quelque chose […] partout il y a des bus et des voitures qui brûlent c’est l’enfer en ville » ; la boutique de l’épicier catholique est détruite par un cocktail Molotov ; les injures, « à bas les taig, espèce de sale catho de feniane », ont remplacé la courtoisie de jadis. La ville couverte de neige est devenue « la proie d’un hiver sans fin : qui aurait pu se douter que ce blanc mensonge si beau, en fondant, donnerait un noir aussi brutal » ? George n’en peut plus, la fillette qu’il sort d’une maison incendiée est morte, et il rapporte à la maison toute la misère d’un monde devenu fou.

Belfast, 1949. Le théâtre, les décors, le chant, et la passion avec lui. Lui, c’est Tom, le tailleur chargé de confectionner une robe de scène pour Katherine-Carmen, Tom dont le destin et la vie se brisent sur la décision de son héroïne resplendissante : fin du monde pour lui, dans les ténèbres et les eaux glacées de la Lagan. Michèle Forbes file une métaphore envoûtante où les bobines sont des fruits mûrs, et les boutons « des fleurs des prés dans une plaine de tweed rouge », où la tiédeur des replis d’étoffe dans la chaleur parfumée prélude à la découverte d’« une partie d’elle-même dont elle ignorait jusqu’ici l’existence, à présent révélée, à présent occupée, à présent évidente ». Révélation, mot-clé de l’expérience amoureuse, avec son double obscur, la culpabilité (Katherine est déjà fiancée à George).

Elsa, une des filles de Katherine, perçoit à travers le verre couleur d’ambre « une explosion de couchers de soleil » ; le jardin s’est métamorphosé en une jungle où le lierre étire « ses doigts rampants jusque sous les honnêtes mentons des arbustes voisins » ; Katherine presse les draps mouillés, et des poches se gonflent, comme « des nénuphars qui s’épanouissent » ; le passé la hante « comme s’il restait des affaires en suspens ». Et puis il y a surtout les phalènes. Une nuit, elles recouvrent de la tête aux pieds la jeune Katherine vêtue d’une chemise blanche, étendue dans l’herbe humide : selon son père, ce sont des « phalènes fantômes », peut-être « les âmes des morts » qui attendent d’être capturées. Bien plus tard, Elsa sait ce qu’il faut faire pour retrouver sa mère morte. Elle s’imagine couchée la nuit au milieu des fleurs, dans sa chemise blanche, irrésistible pour les phalènes, « les âmes des morts : nichée dans cette petite cavité du monde, elle est un piège-enfant pour la maman fantôme. Elle va l’attirer, la capturer et la ramener à la maison ».

La robe confectionnée par Tom est un acte d’amour. Le premier essayage, petit chef-d’œuvre de sensualité délicate, est le roman en train de se faire pour vêtir l’héroïne de la plus belle des parures, celle des mots justes qui décrivent les liens secrets unissant le monde du dehors et celui du dedans. Alors, peut-être n’y a-t-il que la magie, celle du rêve éveillé et désirant, pour faire venir les doux fantômes de l’amant ou de la mère, pour les arracher au livre des morts et leur redonner vie dans l’imaginaire intense lové au creux du quotidien. Patrick Modiano se disait, en riant, « pas très doué pour les métaphores » ; reconnaissons à Michèle Forbes un grand talent, parfois à la limite de la préciosité, dans ce registre. C’est qu’il s’agit de faire émerger des souvenirs, ou plutôt de les laisser venir à la surface, en bloquant le refoulement. Blessures jamais guéries, coups au cœur dont le cœur ne s’est jamais remis, fragments de réel et présences fantomatiques : les miettes et cheveux sur le tapis deviennent des « fibres d’amour et de vie ». La volupté et l’amour maternel se sont enfuis dans le cours des années, mais ils n’ont jamais été aussi mêlés, aussi présents.

Claude Fierobe

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